ANAXAGORE
d'intelligence consciente et d'intelligence inconsciente, n'existent pas pour les penseurs de cette époque reculée, et de même qu'Heraclite a pu parler d'une substance primitive et d'un perpétuel devenir, de même on conçoit Anaxagore affirmant à la fois la transcendance et l'immanence du vovç, sans se douter même qu'il se contredit.
Nous en dirons autant de la question de savoir si le vovç d'Anaxagore n'est qu'une substance moins matérielle que les autres, ou s'il est une entité décidément immatérielle. D'une part sans doute les attributs du vovç ressemblent en tout point à ceux de ïesprit du spiritualisme, et il semble n'avoir de commun avec la matière que la seule existence; mais de l'autre il semble n'y avoir entre le rot'ç et les substances matérielles qu'une différence de degré : le voïç en effet est la chose la plus fine, la plus légère parmi les choses {IstctÔvoctov ndvvoiv ;f()?^/i«rwj/), un synonyme de VàrQ'ijJvxVi d'Anaximène'i; il n'est donc que le superlatif de la matière et ne lui est point par conséquent opposé de toute manière comme dans le spiritualisme proprement dit. L'idée dualiste est encore si peu accusée chez Anaxagore, elle a tant de peine à se dégager du matérialisme des physiciens, qu'Archélaiis, son disciple, considère le vovç comme le suprême raHinement de la matière, et d'autre part il prend si peu au sérieux l'intelligence de son premier moteur et l'idée de finalité, qu'Aristote a pu lui reprocher de s'en servir comme d'une ficelle pour mettre en mouvement la matière inerte, sauf a s'en passer et à ne plus recourir qu'aux causes physiques et mécaniques, aussitôt qu'il lui a rendu le service de commencer le mouvement créateur'-.
Néanmoins Anaxagore est allé assez avant dans la voie spiri-
^ Aussi Aristote reproche-t-il à Anaxagoro d'identifier le voîJç et la iy/rl, tout en se donnant l'air de les distinguer (De anima, I, 2). — 2 Aristote, Met., I, 4, 7. Cf. Platon, Phédon, p. 98 P..
tualiste pour provoquer une réaction de la part de la physique ionienne, qui, par cette opposition même, devient décidément matérialiste.
§ 12. Diogène d'Apollonie, Archélaiis, Leucippe, Démocrite.
1. Diogène d'Apollonie * rejette à la fois le pluralisme des éléments et le dualisme d'une matière inintelligente et d'une intelligence immatérielle. Disciple d'Anaximène, il admet un élément primitif unique, l'air, source de toute vie dans la nature et qui se retrouve à la base de tous les corps. L'esprit, dont Anaxagore semble faire un principe à part, est si peu indépendant de l'air, qu'il se retire de l'homme, sitôt qu'on empêche ce dernier de respirer. Ce n'est donc pas l'esprit, c'est-à-dire la pensée, qui fait l'air, c'est au contraire l'air qui produit l'esprit. Sans air, point de vie, de conscience, d'intelligence : donc l'air, c'est-à-dire la matière, est le principe unique. L'intelligence n'est pas une substance distincte, mais un attribut de l'air. Evidemment, dit Diogène, le principe que nous admettons est chose grande et puissante, éternelle et pleine de science (fiéya y.aï layvQov y.al diâiov re xal a&dvarov vmI TioXXà eiâoç). Pour ce physicien, proche parent spirituel de Mélisse et des éléates, le dualisme est la négation du principe fondamental de la science {è^ évoç zà ndwa). J'estime, dit-il encore, que tout ce qui est, est identique, et cela me semble évident. Comment, en effet, les prétendus éléments, terre, eau, air, etc., pourraientils s'unir entre eux, si au fond ils n'étaient v?i? Gomment se serviraient-ils ou se nuiraient-ils réciproquement? Gomment la terre produirait-elle des plantes et les plantes des animaux ? Avouons donc avec les anciens physiciens que toutes choses sortent de la même substance et sont destinées à y rentrer^.
' Simplicius, In Phys , 32, 33. — D. L., IX. — Mnllacli, p. 252 s?. — 2 Mullach, p. 254.
DIOGÈNE DAPOLLONIE, ARCHÉLAUS, LEUCIPPE, ETC. 47
2. Archélaûs^. — Archélaiis d'Athènes, ou, selon d'autres, de iMilet, disciple d'Anaxagore, adhère à son atoniisme, mais proteste contre l'interprétation dualiste de son système. Le vovç est chose distincte au même titre que l'eau, l'or, le fer. il se distingue de ces substances comme ces substances ellesmêmes se distinguent entre elles. L'or n'est pas le fer, mais le fer et l'or sont l'un et l'autre de la matière. De même l'esprit, pour n'être ni de l'or ni du fer, n'en est pas moins matériel; il est ce qu'il y a de plus (in, de plus subtil, de plus impalpable, sans être toutefois chose simple. Une substance non composée est une substance qui ne se compose de rien et n'existe point par conséquent. Matière et substance sont donc des termes synonymes.
3. Les atomistes. — Telle est aussi, en thèse générale, la doctrine de Leucippe et de son disciple Démocrile d'Abdère en Thrace, le plus savant des physiciens ioniens et le chef de l'école matérialiste^ ancienne et moderne (420 avant J.-C). Ses nombreux écrits sont perdus, mais il en reste d'importants fragments, et, à défaut de sources directes, nous avons l'exposition des principes atomistes dans le poème de Lucrèce.
Les doctrines un peu vagues d'Anaximène, de Diogènc, d'Anaxagore sur la nature et l'organisation de la matière, se précisent dans Démocrite^. Avec Anaximène et Diogène, il afiirme l'homogénéité de tous les corps; mais avec Anaxagore, il considère cette matière, indifférente en elle-même, comme divisée en une infinité de molécules infiniment petites, qui, en s'agglutinant et en se séparant tour à tour, déterminent la formation et la destruction des choses. Ces molécules en nombre
^ Diog. L., II. — Simpl., In Arist. Phys., f. G. — ^ Nous disons matérialiste et mm atoniistc. L'atomisnic, en effet, remonte de fait, sinon comme dénomination, à Anaxagore et à sa théorie des /prJ[jiaTa anstpa /at -\rfio:, xa\ a[ai/.p<5T7)xa. — 3 Aristote, Met., I, 4. De cœlo, III, 2. De anima, I, 2. — Sext. Emp., Adv. math., VII, 135. — Diog. L., IX. — Lucrèce, De rerum natura. — Clém. d'Alex., Stromates. — Mullach, p. 230 ss. — R. et P., p. 39 ss^.
infini sont insécables (avoua), sans être toutelois des points mathématiques, parce qu'une chose inétendue n'est rien. Identiques entre elles par la qualité chimique (to ytvoq é'v), elles diffèrent par la dimension {jLityed-oç) et la forme {a/Jitia). Elles sont douées d'un mouvement perpétuel, qu'elles ne reçoivent pas d'un principe transcendant, mais qui tient à leur essence. La force motrice qui les anime agit fatalement (;Aa9^' eUiaoatinpf, ire àpdyxïjç) et non, comme semble l'insinuer Anaxagore, avec intention {vovç) et en vue d'un but final (zéloç). Mais si Démocrite rejette toute téléologie, il proscrit aussi le hasard, tout en employant quelquefois le mot zv/ij dans le sens de nécessité {avdyxrj). Le mot hasard, selon lui, ne fait qu'exprimer l'ignorance des hommes au sujet des vraies causes des phénomènes. Rien dans la nature ne se fait sans cause, tout a sa raison d'être et sa nécessité^.
Les éléates ont nié le vide et par cela môme le mouvement. Admettre le mouvement, c'est afïirmer le vide (ro xevov). Sans le vide les atomes ne se distingueraient même pas les uns des autres, c'est-à-dire n'existeraient pas. Le vide est donc la condition indispensable de leur existence, et comme condition du mouvement, il joue, dans la formation des choses, un rôle non moins important que le plein (ro nlijçeç)' Le vide est comme un second principe qui vient s'ajouter à la matière du matérialisme et introduire, dans le système de Démocrite, cette nuance dualiste que les philosophies les plus strictement monistes n'ont pu éviter complètement. Ce vide de Démocrite, nous l'avons trouvé sous le nom d' dnsicjov chez Pythagore; ce sera le fu] op de Platon, d'Aristote et de Plotin, la négativité de Campanella et de Hegel. C'est, chez Démocrite, la condition du mouvement de la matière ; ce sera, chez les idéalistes, la condition du mouvement dialectique de la pensée.
1 Stobée, Ed. phys., p. 160. — MuUacli, |). 365: Ojoèv -/prjtxa ii.7.zr,y yîv-ta!, àXXà -àvra sz )><jyou xai u-' àvàyxrjÇ.
DIOGt.NE D Al'OLLOMi:. AUClIlîLlUS, Llil Cll'l't;, lilC. -il)
Le mouvement perpétuel {âiâiog xivijoiç) entraîne les atomes dans un louibillon (ôli'oç) qui a pour effet de les agglomérer suivant leurs aflinilés extérieures, c'est-à-dire suivant leur grandeur et leur conformation: car, au point de vue chimique, étant tous identiques, ils ne s'attirent ni ne se repoussent. Portés naturellement du haut en bas, les atomes les plus lourds se déposent dans les profondeurs de l'espace, les atomes les plus subtils forment l'air. Il en est dont la surface présente des inégalités, des aspérités, des dards, des crocs, et qui, s'accrochant les uns aux autres, forment les substances acides ou amères, tandis que les atomes à surface polie constituent les substances (|ui impressionnent agréablement les sens. L'àme se compose des atomes les plus déliés, les plus polis et, par conséquent, les plus mobiles. Isolés ou réunis en petite quantité, les atomes constitutifs de l'àme sont insensibles; accumulés en grandes masses, ils acquièrent la faculté de sentir. Ils sont répandus dans tout le corps, mais concentrés en groupes plus nombreux dans les organes des sens, où se produit la sensation; dans le cerveau, siège de la pensée; dans le cœur, siège des afTeclions, et dans le foie, siège de l'appétence. La sensation et la perception s'expliquent par des écoulements ou ellluves {(X7i<j()uoiai) émanant de tous les corps et s'insinuant dans nos organes, où ils déterminent la sensation, et dans le cerveau, où ils produisent les idées ou images des choses {uâiola).
La sensation est la source unique de la connaissance et rien n'est dans la pensée, qui n'ait passé par lecanal des sens. Nos idées expriment nos impressions, c'est-à-dire des relations existant entre nous et le monde extérieur ; elles ne reproduisent pas directement les objets eux-uîêmes, dont l'essence intime nous est inaccessible. Nous avons conscience de nous-mêmes aussi longtemps que les atomes constitutifs de l'ame demeurent intégralement dans le corps; le sommeil survient et avec lui l'état inconscient, quand un certain nombre d'atomes se sont échappés; quand la presque totalité s'échappe et qu'il n'en reste qu'un petit nombre, c'est la mort
apparente; enfin, nous mourons, lorsque tous les atomes psychiques se séparent à la fois du corps. La mort ne saurait détruire ces atomes, puisque l'atome, étant insécable, est indestructible de sa nature; ce qu'elle détruit, c'est leur réunion temporaire dans un corps et, par suite, l'individualité formée par cette réunion. Le sentiment n'étant pas le propre des atomes isolés et ne se produisant que par leur agglomération dans le cerveau et dans les autres organes, la mort supprime le sentiment et avec lui la personne.
Les dieux sont des êtres plus puissamment organisés que l'homme, mais leur immortalité n'est pas absolue. Formés d'atomes comme les mortels, ils finissent par subir la loi commune, quoique leur vie dure bien au delà de la vie humaine. Dans l'univers éternel il n'y a de privilège absolu pour personne. Les dieux étant plus puissants et plus sages que nous, nous devons les vénérer. Nous pouvons admettre des rapports entre eux et nous, dans les songes par exemple ; mais nous devons nous libérer de toute crainte superstitieuse à leur égard, et ne pas oublier qu'au-dessus de ces êtres, si puissants qu'ils soient, il y en a un plus puissant qu'eux : la Nécessité, loi suprême, impersonnelle et impartiale qui régit le ciel et la terre. Cette loi, que la nature impose à tous les êtres, il faut nous y soumettre d'un cœur joyeux. Notre bonheur est à ce prix^.
De même que la philosophie d'Heraclite dans Cratyle et la doctrine éléate dans Gorgias, le matérialisme atomiste aboutit au scepticisme dans Protagoras d'Abdère : crise féconde d'où la philosophie grecque, un moment découragée par l'examen qu'elle a fait des ressources dont elle dispose pour connaître la vérité, sortira en réalité fortifiée et grandie, consciente d'elle-même et enrichie de tout un ordre d'études à peine abordé jusqu'alors : le monde intellectuel et moral.
^ Voy. Burchard, Fragments de la morale de Démocrite {al).), Minden, 1834. — Pour les analogies entre Uémocrite et le positivisme moderne, voyez Arislote, Phys.,VlU, i, 27.