PROT AGORAS
DEUXIÈME PÉRIODE
Age de la, critique ou philosophie de l'espr^it.
§ 13. Protagoras.
Protagoras *, compatriote et ami de Démocrite, se fit connaître par d'éloquentes conférences qu'il fit en Sicile et à Athènes. Ce n'était plus un cpdoaocpoç, mais un oo(piov7]ç, c'est-à-dire un professeur de philosophie dont les leçons étaient rétribuées. Son exemple fut suivi par un certain nombre d'hommes de talent qui prirent à lâche d'initier le public lettré aux idées des philosophes, confinées jusqu'alors dans le cercle étroit des écoles : vulgarisateurs intelligents que l'élasticité de leurs principes moraux et leur incrédulité à l'endroit du polythéisme ont fait flétrir sous le nom de sop/iisles, mais qui, non plus que les humanistes et les encyclopédistes, n'ont été des hommes inutiles. Choyé par la jeunesse instruite, riche et sceptique, mais détesté du peuple, qui demeurait passionnément attaché à la religion de la patrie, Protagoras, comme ses contemporains Anaxagore et Socrate, se vit sacrifié au fanatisme des masses et à l'hypocrisie des grands. Il fut banni et ses écrits brûlés en place publique (411). L'arrêt était motivé notamment par le doute qu'il exprime sur l'existence des dieux dans son livre neQÏ d-mv.
Le scepticisme de Protagoras est la conclusion d'un syllogisme dont le nâvia (m d'Heraclite forme la majeure et le sen-
1 Le Théétète de Platon. — Diog. L., IX. — Sext. Em))., Hypotyp., 1,217. Adv. mathem., "VII. — Ritter et Preller, p. 132 ss. — J. Geel, Historia critica sophistarum, qui Socralis œtate floruerunt, Utreclit, 1823. — Vitringa, De Prot. vita et philosophia, Grœn., 1853. — Valat, Essai historique sur les sophisles grecs {Investigateur, Paris, 1859).
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sualisme de Démocrite la mineure. Le monde sensible est une métamorphose perpétuelle; les sens ne nous montrent que ce qui passe et non ce qui est immuable, nécessaire, universel. Pour connaître le vrai, il faut donc que nous le puisions à une source supérieure aux sens trompeurs: la réflexion, la raison. Mais voici que, d'après Démocrite, la réflexion n'est que le prolongement de la sensation, dont elle ne se distingue pas essentiellement. Si donc la sensation est variable, incertaine, trompeuse, et qu'elle soit l'unique source de la connaissance, il s'ensuit forcément que toute connaissance est incertaine. Ce que chacun connaît, ce sont uniquement ses sensations. Ce qui ne nous est pas donné dans la sensation, n'existe pas /jowr nous. Ce que nous sentons existe pour nous. Les atomes de Démocrite, n'étant pas perçus par les sens, ne sont donc qu'une hypothèse sans valeur réelle, et l'importance qu'il y attache est de sa part une inconséquence. Il en est de même des germes d'Anaxagore, des éléments d'Empédocle, des principes de l'école de Milet, toutes théories purement hypothétiques et sans démonstration possible. Il n'y a de vrai pour l'homme que ce qu'il perçoit, ce qu'il sent, ce qu'il éprouve, et comme les sensations diffèrent d'individu à individu, l'un voyant bleu ce que l'autre voit vert, l'un grand ce que l'autre petit, il s'ensuit qu'il y a autant de vérités que d'individus; que l'individu est la mesure du vrai et du faux {naviMV '/()i]fiaTO)V /ntvQov avd'Qomoç, tmv fA,èv ovtMV loç ton, zùv ùi ovx oviwv wç ovK tOTiv'^) ; qu'il n'y a pas de vérités universelles, de principes valables pour tous les hommes, ou du moins qu'il n'existe pas pour nous de signe certain {xQivrQiov) auquel nous puissions reconnaître la vérité absolue d'une thèse de métaphysique ou de morale. L'individu est la mesure de la vérité et la mesure du bien : tel acte profite à tel homme qui nuit à tel autre; il est bon pour le premier,
1 iJiog. L., IX, 51.
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mauvais pour le second. La vérité pratique comme la vérité théorique est chose relative, affaire de goût, de tempérament, d'éducation. Les disputes entre les métaphysiciens sont donc parfaitement oiseuses. Il ne nous est pas possible de constater un fail quelconque autre que le fait individuel de la sensation ; il nous est bien moins possible encore de connaître les causes ou conditions premières du fait, qui échappent à toute perception sensible.
Que l'homme s'occupe donc de la seule chose qui lui soit réellement accessible, de lui-même! Que, renonçant à des spéculations stériles sur les causes premières, il concentre ses facultés sur la question seule importante en définitive : les conditions du bonheur. Être heureux^ c'est se gouverner soi-même et les autres; se gouverner soi-même, c'est être vertueux: la philosophie est donc l'art d'être vertueux. Pour gouverner les autres — dans une société éprise du beau langage et toujours prête à sacrifier le fond à la forme — il faut être éloquent, c'est-à-dire bien penser et bien dire. La philosophie est donc l'art de bien penser et de bien dire. Elle se résume en ces trois parties : morale pratique, dialectique, rhétorique.
Ces doctrines, où éclate pour la première fois l'opposition de Vobjectif et du subjectif, sont l'exagération d'une vérité de la plus haute portée : c'est que le fait n'est pas chose extérieure au sujet Sentant et pensant; que le sujet sentant et pensant est coefficient dans la production du phénomène; qu'en un mot la pensée — qu'elle soit sensation transformée ou autre chose — est l'un des principes des choses, l'une de ces conditions premières du fait que recherche la philosophie, principe qu'elle a pressenti dans le Xoyog d'Heraclite, dans le tv du pythagorisme et dans le vovg d'Anaxagore. La pensée na pas seulement la tendance de ramener les choses à l'unité, elle est le principe unificateur même (ro tV), ce qui confère au fait l'unité, la mesure; elle est bien réellement nâviiav xQ^l^^i^^v f^tiQov, et, en tant qu'elle n'est consciente d'elle-même que dans l'homme, il
est parfaitement juste de dire avec Protagoras et les sophistes : navTOJV xQrjaâTùJv fiivQov avd-Qwiroç. Ce mot, non moins que le yvùd-i. oeavvov de Socrate, fait époque dans l'histoire de la philosophie ancienne. Il inaugure l'âge de la critique, démolissant le passé pour préparer le terrain à de nouvelles constructions plus solides, puisque la pensée les édifiera sur la conscience d'elle-même.
Les résultats de la critique de Protagoras et des sophistes sont nombreux et féconds :
Elle ruine les bases mentales du polythéisme et prépare la voie à la religion de Socrate, de Platon et des stoïciens. Elle ruine, en second lieu, le dogmatisme naïf de la spéculation fantaisiste, et par l'abus même de la dialectique et du sophisme elle oblige la pensée de se rendre compte d'elle-même, de son mécanisme, de ses méthodes et de ses lois. Depuis plusieurs siècles la philosophie raisonnait sans se rendre compte de la nature et des formes du syllogisme; elle inférait et déduisait sans faire des procédés inductif et déductif l'objet de ses recherches, semblable a ces millions d'êtres vivants qui voient et entendent sans avoir la moindre notion du mécanisme de la vision et de l'ouïe. La sophistique, alors même qu'elle violente la pensée et précisément par ces violences, lui donne la conscience de ses lois et l'occasion de les analyser, préludant ainsi à la science logique, dont la systématisation sera la gloire d'Aristote. Et en même temps que la science de la pensée, elle crée la science de son inséparable enveloppe, le langage : la grammaire, la syntaxe, la philologie, dans le sens le plus général du terme. Par l'importance qu'elle attache à la forme et le soin qu'elle apporte au maniement de la parole, elle assouplit la langue grecque et en fait cet organe merveilleux de la pensée, que nous admirons dans les dialogues de Platon.
L'erreur de Protagoras et des sophistes de la tendance subjcctiviste c'est d'entendre par avd-Qcjiioç, non l'homme en gé-