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SOCRATE

néral, mais l'individu, non l'entendement humain, mais l'entendement d'un chacun, et d'admettre, par conséquent, autant de mesures du vrai et du faux qu'il y a d'individus. Protagoras, ainsi que la plupart des philosophes grecs, exagère : i" les différences physiologiques et mentales qui existent entre les individus, 2° les mensonges de la sensation. Il ignore ce que la science a démontré depuis, savoir la possibilité pour le savant de rectifier les données des sens les unes par les autres, et il se trouve amené par ce préjugé à nier l'existence d'un critérium objectif de la vérité. Il méconnaît la raison humaine et son identité essentielle dans tous les individus. Les hommes l'empêchent de voir l'Homme. C'est sur ce point capital que sa philosophie est rectifiée par S ocra te.

§ U. Socrate.

Statuaire d'abord, comme son père, puis gagné à la philosophie par les leçons des sophistes, Socrate d'Athènes ^ (/i69-399) se consacra comme eux à l'instruction et à l'éducation de hi jeunesse. Quoique très laid, ce qui à tout autre que lui eût aliéné les sympathies athéniennes, il exerça sur ses contemporains, sur la jeune génération surtout, un prestige extraordinaire. Sa conversation fine, spirituelle, attique au possible, l'élévation de ses idées morales, la hardiesse de ses paradoxes politiques, tout en lui, excepté son physique, était fait pour séduire, entraîner, et ce qui mit le comble à l'admiration de ses nombreux disciples, ce fut son martyre. Adversaire des sophistes, dont il condamnait la vénalité, il leur ressemblait cependant à s'y méprendre. Gomme

1 Sources: Xénophon, Les choses mémorables de Socr. et Le Banquet. — Platon, Apologie de Socrate; Phédon; Phèdre; Ménon; Théétète, etc. — Aristote, Met., I, 6 et passim. — Cicéron, Acad., I, 4, 15 et passim. — R. et P., p. 141 ss. — Fréret, Observations sur les causes de la condamnation de Socrate {Mém. de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, T. 47 F>). — A. Éd. Chaignet, Vie de Socrate, Paris, 1868. — A. Fouillée, La Philosophie de Socrate. 2 vol., Paris, 1874.

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eux, il se montrait indifférent à la métaphysique, à la science naturelle, qu'il disait aboutir à l'alhéisme, et aux mathématiques, dans lesquelles il ne voyait que des spéculations stériles; conjme eux, et en véritableAlhénien, il plaçait l'étude de l'homme moral et des devoirs du citoyen au centre même de l'éducation; comme eux enfin, il mettait la culture formelle de l'esprit bien au-dessus de son instruction réelle, sans compter la liberté de ses allures à l'égard de la religion et de la constitution de l'État. On le confondit donc, non sans quelque raison, avec les sophistes, et la haine de la démocratie conservatrice le frappa à son tour. Aristophane ouvrit la lutte contre le novateur. Dans les Nuées il le ridiculise, tout en le rendant suspect au point de vue religieux et politique. Accusé, après la chute des trente tyrans, de « ne pas croire aux dieux de l'Etat, d'en proclamer d'autres et de corrompre la jeunesse, » Socrate fut condamné à boire la ciguë (399).

Bien que nous n'ayons pas d'écrits de Socrate, nous le connaissons mieux que ses prédécesseurs, grâce aux portraits qu'ont tracés de lui deux disciples enthousiastes, Xénophon et Platon. Ces portraits sont loin d'ailleurs de se ressembler en tous points. . Le Socrate des Choses mémorables est un moraliste et un apôtre de la religion naturelle plutôt qu'un métaphysicien; le Socrate des dialogues de Platon est un penseur subtil à la fois et profond, l'émule d'Heraclite, de Parménide, d'Anaxagore. L'explication la plus simple de ce contraste, c'est que Xénophon nous donne du maître ce qu'il en a compris, c'est que Platon, dont l'horizon philosophique dépasse celui de Socrate, exagère la portée métaphysique de sa doctrine et se sert de son nom comme d'un masque pour ses propres idées. Heureusement nous avons, outre les données très détaillées mais parfois incertaines des deux disciples, le jugement d'Aristote, qui, pour être concis, n'est du moins pas suspect de partialité^.

1 Met., I, G; XIll, 4. Top , 1, 2. Eth. Nie., passim.

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Le point de départ de la philosophie de Socrate n'est autre que le scepticisme de Protagoras et des sophistes. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il ne sait rien, et de plus, il est convaincu que la certitude est impossible en matière de sciences physiques. Toutefois, sceptique en cosmologie, il ne l'est plus sur le terrain de la morale. Il estime — et c'est là l'élément positif et nouveau qu'il introduit dans la pensée de son siècle — il estime qu'il y a dans l'univers un objet qui peut être connu et connu à fond: cet objet, que lui indique l'inscription du temple de Delphes : Connais-toi toi-même, c'est l'homme. Nous ne pouvons savoir au juste ce qu'est le monde, quelle est son origine et sa fin, mais nous pouvons savoir ce que nous devons être nous-mêmes, quel est le sens et le but de la vie, le souverain bien de Tâme, et c'est cette connaissance qui est la seule solide et utile, parce qu'elle est la seule possible. Hors la morale il n'y a point de philosophie sérieuse.

En proposant à la science l'homme comme son véritable objet, Socrate ne songe évidemment pas à une anthropologie scientifique, ni même à une psychologie au sens rigoureux du mot. L'homme dont il parle, c'est l'âme en tant que siège des idées morales. Mais s'il ne connaît d'autre science que l'éthique, dont Aristote le dit le créateur, l'éthique est à ses yeux une science véritable, certaine, positive, reposant sur des principes universels. En apparence, il est vrai, Socrate ne dépasse pas le point de vue de Protagoras et son principe de l'homme mesure de toutes choses. Mais la morale du grand sophiste n'était pas une science, parce qu'elle ne reconnaissait pas de principes universels. Vhomme qui, selon Protagoras, est la mesure de toutes choses, c'est l'individu, et non la nature humaine en général; l'individu dans ce qu'il a de particulier, de contingent, de variable, et non point le fond commun à tous, l'élément invariable et nécessaire de la pensée morale. Cette nature fondamentale de tous les hommes, il n'y croit pas. Les idées morales n'ont pas, à son

point de vue, de valeur objective et absolue; le bien, le juste, le vrai dépendent de l'appréciation individuelle, seul juge en dernier ressort: il y a donc autant de morales que d'individus, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas. Ce qui trompait les sophistes, c'est la diversité des opinions, des jugements, des sentiments qu'ils trouvaient parmi les hommes. Cette diversité n'est qu'apparente et superficielle. Les idées morales se trouvent cachées et comme endormies sous les préjugés de l'individu, mais on n'a qu'à le dépouiller, par l'éducation, de cette enveloppe parasite, pour découvrir au fond de tous les mêmes idées et les mêmes aspirations vers le bien, le beau, le juste, le vrai.

Socrate a donc le mérite d'avoir cherché, du moins en morale, à dégager le général du particulier, de s'être élevé de l'individuel à l'universel, d'avoir retrouvé sous l'infinie variété des hommes, Vhomme un et invariable, sous la multitude bigai'rée des opinions d'un siècle démoralisé, Vopinion vraie et immuable, la conscience du genre humain, la loi des esprits^. Et par là Socrate ne servit pas seulement la morale, mais aussi la métaphysique. Au milieu de l'anarchie intellectuelle, il apprend à la pensée à inférer, à définir, et il contribue à mettre un terme à la confusion des idées, en donnant aux mots leur sens précis 2. Aussi longtemps, par exemple, que l'idée de Dieu n'était pas définie, on pouvait soutenir avec une raison égale et le théisme et l'athéisme : le théisme, si l'on entendait par Dieu la Providence une et indivisible qui gouverne le monde; l'athéisme, si l'on voulait parler de ces êtres anthropomorphes dont l'imagination grecque peuplait l'Olympe. Le tout était donc de s'entendre sur les termes, et à cet effet il fallait les définir rigoureusement, en quoi Socrate excellait. Il s'appliquait sans relâche, dit Xénophon^, à examiner et à déterminer ce que c'est que le bien et le mal, le

' Le xotvbç U^oz d'Heraclite. — 2 Aristote, Met., I, G; XIII, 4, 8-9, 35. Top., I, 42. — 3 Mem., I, i, 16.

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juste et l'injuste, la sagesse et la folie, le courage et la lâcheté, l'État, le citoyen. Ces définitions, il ne les donnait pas toutes faites à ses auditeurs; persuadé, au contraire du sensualiste Protagoras, que les idées morales sont au fond de toutes les âmes, que l'esprit d'un chacun est gros de la vérité, que l'enseignement ne lui donne rien qui lui soit étranger et ne fait que réveiller, féconder, développer ce qui s'y trouve en germe, il se contentait d'être accoucheur spirituel, et il se plaisait à amener ses auditeurs à découvrir eux-mêmes les vraies définilions. Nul ne fut jamais meilleur professeur. 11 pratiquait son art, qu'il aimait à comparer à celui de sa mère^, sur les places publiques, dans les promenades, les ateliers, partout où il se trouvait en présence d'une mine intelligente. Abordant par une question souvent futile ceux dont le hasard faisait ses élèves, il commençait par s'incliner devant leur savoir, puis peu à peu, par une série de questions habilement posées, il les réduisait à l'aveu qu'ils savaient mal ou qu'ils ne savaient pas, et, poursuivant ses interrogations, il les amenait à savoir véritablement. Les dialogues de Platon donnent une idée de cette dialectique célèbre par laquelle Socrate savait réduire à néant les prétentions savantes de ses interlocuteurs, et qu'on a appelée l'ironie socratique.

Si Socrate cherchait ainsi à porter la lumière dans les esprits, à les amener à penser juste et à connaître véritablement, ce n'était pas pour en faire des savants, mais des hommes heureux, des citoyens utiles-. Dès Socrate, la philosophie comprend qu'à défaut d'une religion officielle acceptable pour tous, c'est à elle de tenir lieu de religion, de morale, de foi positive. De là le caractère particulier de l'école socratique et des écoles postérieures, qui sont des confréries religieuses tout autant que des écoles

ï Platon, Théétète, 149 A, 151. — Mem., IV, 7, 1. — ^ Mei^., l, 1, 11. — Aristote, Met., I, 6; XIII, 4, De part, anim., I, 1, 642. — Gicéion, Tuscul., V, 4.

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savantes. Pour Socrale, penseur en quelque sorle public, Athénien pur sang, que la vie réelle intéresse bien plus que l'abstraite théorie, savoir, connaître, n'est pas le but, c'est le moyen, mais le moyen indispensable, de bien vivre soit comme particulier, soit comme citoyen et homme d'Etat. Le principe fondamental et en quelque sorte l'àme de sa philosophie, c'est la corrélation intime qui existe entre savoir et vouloir, c'est que l'homme agit d'autant mieux qu'il pense, sait, comprend mieux, c'est que notre valeur morale est en raison directe de nos lumières. De ce principe découlent naturellement les autres thèses caractéristiques de sa philosophie, savoir : que la vertu s'apprend; qu'elle est une, c'est-à-dire, qu'on ne peut être vertueux sur un point sans l'être en toutes choses, vicieux sur un point sans l'être dans tous les cas; enfin, que nul n'est méchant parce qu'il sait, mais parce qu'il ne sait pas, que le mal est le fruit de l'ignorance^.

La morale de Socrate tient le milieu entre l'idéalisme de Pythagore et le réalisme inséparable de la tendance sensualiste et matérialiste des écoles ioniennes. Elle aspire à l'idéal, mais elle aime qu'il se traduise en une forme sensible et que le beau moral se reflète dans la beauté physique. La tendance de Socrate n'est rien moins qu'ascétique: il aspire à dompter la nature, à la mettre au service de l'intelligence, à régner sur elle en maître absolu, mais il ne songe pas de loin à l'étoufl^er-. Grec et Athénien avant tout, il est si peu insensible aux charmes extérieurs et à la beauté physique, qu'il est obligé de lutter sans cesse contre les entraînements de la matière.

Sur le terrain religieux, il est d'accord avec les philosophes ses prédécesseurs pour rejeter la mythologie et ses fables, sans être d'ailleurs un libre penseur au sens moderne. Sa foi spiritualiste n'est même pas exempte de superstition. Il croit au sur-

1 Mem., III, 9; IV, G. — Arist., Eth. Nie, III, 1; VI, 13. — 2 Platon, Banquet, 176, 214, 220.

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naturel, à des êtres supérieurs, génies protecteurs des nations et inspirateurs des individus (âaiaovia). Mais en insistant avec force sur l'universalité de la Providence, il froisse le particularisme athénien et prépare les voies à l'idée d'humanité et de solidarité universelle, que professeront le stoïcisme et le christianisme^. En somme, le créateur de la philosophie attique est très inférieur, comme théoricien, k son moderne antitype, Emmanuel Kant; sa réputation, si méritée qu'elle soit, a été surfaite, grâce a l'héroïsme de sa mort, aux dépens des philosophes de premier ordre qui l'ont précédé. Mais il n'en est pas moins l'un des initiateurs dont le passage sur la terre a laissé les traces les plus durables et les plus fécondes. Sa grande œuvre est d'avoir rendu à la conscience la place d'honneur qui lui est due, d'avoir retrouvé l'absolu, l'immuable, l'universel. A une époque où l'on professait publiquement que le bien et le mal sont choses relatives et que la règle d'après laquelle il faut juger un acte, ce n'est pas la « changeante » loi de la conscience, mais le succès, il ose proclamer hautement l'autorité d'une conscience qui ne varie qu'en apparence, d'une loi morale supérieure au caprice des individus. Or alllrmer l'absolu moral, c'était renouveler non seulement les mœurs, mais la philosophie elle-même; car, en dépit des moralistes indcpendants, la pensée humaine ne peut, sans contradiction, affirmer l'absolu en pratique et le nier en théorie. Parmi les disciples nombreux de la nouvelle école, les uns, tels qu'Aristippe et Anlisthène, continuent Socrate le moraliste cfi opposition à la spéculation métaphysique des anciennes écoles; d'autres, tels qu'Euclide et Platon, combinent le souverain bien de la philosophie socratique avec l'absolu des éléates, la fin de la morale avec la cause première des métaphysiciens, et rétablissent ainsi, entre la philosophie des mœurs et celle de la nature, le lien qu'a rompu le scepticisme.

1 Mon., I, 4, 18; IV, 13, 13.

§ 15. Aristippe et l'Hédonisme. — Antisthène et le Cynisme. Euclide et l'école de Mégare.

1. Aristippe de Cyrène ^, sophiste sensualiste avant de passer à l'école de Socrate, y conserva son point de vue théorique. , Avec Protagoras, il soutient la subjectivité de toutes nos connaissances et l'impossibihté de savoir ce que les choses sont en elles-mêmes; il distingue avec une parfaite netteté entre l'objet de la connaissance et la chose en soi de Kant, c'est-à-dire, la cause extérieure et absolument inconnue de nos sensations (ro èanoiriziy.ov toÏ) 7ia&ovç~)' Sa morale, de même, est plus conforme aux. principes de Protagoras qu'à ceux de Socrate. Le but final de la vie est, selon lui, le plaisir {riâûv)]). De là le nom d'hédonisme donné à sa doctrine, qui n'est pas d'ailleurs un sensualisme grossier. Disciple, sur ce point capital, de Socrate et de ses principes moraux, il réclame avant tout la modération dans le plaisir, l'énergie individuelle réagissant au nom de la raison contre les entraînements des sens, l'empire de l'intelligence sur les instincts grossiers de notre nature. Il faut, disait-il, qu'en toutes choses nous restions maîtres de nous-mêmes, de manière à pouvoir dire : t/w ovx (^/oaaL, ou, comme le poète latin a traduit ce précepte d'Arislippe :

.... Mihi res non me rébus suhjungere conor^.

Dans la hiérarchie des plaisirs, les jouissances de l'esprit, l'amitié, l'amour paternel et filial, les arts, la littérature, ont le pas sur les émotions passagères de la volupté, et ce que le

1 Diog. L., II. - Sext. Emp., Adv. math., Vil, 491-192. - H. v. Stein, De philosophia Cyrenaica, Gœttingue, 1855. — ^ Se.xt. Empir., Adv. mathem., VII, 191 : "Oti [xèv /£ux.a'.v6[jLsOa, (pàat, xai YXu/aWiJ.sOa ouvarbv Xe^eiv àS'.a- AeijaTws ■'to' àveÇcXe'Yy.twç" oxt 8s to £[jL7:otï)Tty.bv tou -âOou; Xjux.<iv àaxtv ?j yXuy.'J eaTiv, ouy^ oWv x'àro'^aivéaOaf zuoq y&p èa-i xai ùno (jlt) Xeuxou xtvà Xsuxavxf/.to; ôtaxsGîjvat xot \)Ko [LT] yXux£&5 yÀuxavOvai. — 3 Horace, Épitres, I, 1, 17.

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