ARISTIPPE ET L HÉDONISME, ETC
sage doit rechercher surtout, ce n'est pas le plaisir momentané, mais la joie qui dure, le contentement moral comme état permanent ixaQcc, evâaifiovla). Au reste, Aristippe et ses adhérents sont d'accord avec les sophistes sur ce point que toute action a pour mobile le désir d'être heureux, et pour fin la jouissance qu'elle procure. Même accord avec Protagoras en matière religieuse : libres penseurs résolus, les hédonistes contribuèrent à démolir ce qui restait de foi polythéiste dans la classe instruite. Théodore de Cyrène, dit l'Athée ^, dans un livre intitulé Des Dieux, professe ouvertement l'athéisme; un autre hédoniste, Evhémère-,dans un écrit à sensation [leoà àvay{)a(fi\^)-, soutient que les dieux sont des héros, des rois, des hommes marquants, divinisés après leur mort. Cette théorie devint celle d'un grand nombre de Romains et même de chrétiens, heureux de voir le paganisme leur fournir une arme si puissante contre lui-même. Quelque étroite qu'elle soit, elle a le mérite d'être un des premiers essais d'une science qu'il était réservé à l'époque actuelle d'approfondir et de développer : la science des religions. Par une évolution qui étonne au premier abord, mais qui n'a rien que de naturel, l'hédonisme tourne au pessimisme dans la philosophie d'Hégésias^, dit TrefOTiO-fôVaroç (qui pousse au suicide). Cette évolution était dans la logique du principe hédoniste. Le but de la vie, selon l'école cyrénaïque, c'est le plaisir: la sensation du moment {riâov)) èv xivïîoti) selon les uns, le plaisir permanent ou bonheur (xaça, evâaijLiovla) selon les autres. Or l'expérience prouve que, dans toute existence, la douleur prime le plaisir et que le bonheur sans mélange est une utopie. Le but de la vie n'est donc pas atteint et ne peut l'être. Donc la vie est sans valeur. Donc enfin, la mort lui est préférable, car elle du moins nous procure la seule félicité possible, la félicité né-
1 Vers 310 av. J.-Ch. ; contemporain et protégé de Démétriiis de Phalère et de Ptolémée I. — ^ Vers 310 av. J.-Ch. — ^ Fragments conservés par Diodore et Eusèbe. — * Contemporain de Ptolémée I.
6i PHILOSOPHIE GRECQUE
gative consistant dans la suppression absolue de la douleur'. Ainsi raisonne Hégésias, et ainsi doivent raisonner tous ceux qui ne connaissent d'autre cause finale de la vie {léloç) que le plaisir, la joie, le bonheur. La vie n'a de valeur réelle que pour celui qui lui reconnaît une fin plus élevée, savoir le bien moral, l'accomplissement du devoir, la vertu pratiquée pour elle-même; en d'autres termes, elle n'a de valeur que pour celui qui la considère comme un moyen et non comme une fin en soi, c'est-à-dire en un mot, pour l'idéaliste. Pour ce dernier, c'est la vertu qui est le souverain bien; or elle n'est possible qu'à l'être vivant; moyen et condition indispensable de la vertu, c'est-à-dire du souverain bien, la vie est elle-même un bien relatif, sinon le summum bonum. L'idéalisme moral exclut donc nécessairement le pessimisme.
L'école hédoniste, qui, dans Annicéris de Cyrène-, revient à un optimisme relatif, se continue dans celle d'Épicure*"^, qui complète la morale d'Arislippe par la physique de Démocrite.
2. Anlislhène'^. — Les aspirations idéalistes de Socrate se continuent et s'exagèrent dans Anlisthène d'Athènes, le fondateur de l'école cynique, ainsi appelée d'après le gymnase Kynosargès^ où il tenait ses conférences. Sa devise est : la vertu pour la vcrlu; la vertu, but final et uniquede toutes nos actions; la vertu, bien suprême. Dans leur exaltation, les cyniques, ses successeurs, proclament que le plaisir est un mal, que l'on n'est vertueux qu'au prix d'une abstention complète de toutes les jouissances matérielles et même intellectuelles; ils vont jusqu'à rejeter comme un mal la culture de l'esprit et la philosophie elle-même. Méprisant les plaisirs de la vie sociale, ils en viennent à se passer des règles les plus élémentaires de l'urbanité, et, en définitive, à s'insurger, du moins en principe, contre les lois
1 Cicéron, Tu^c, I, 34: ,4 malts mors abducit. — ^ Vers 300 av. J.-Gli. Voy. Diog. L., U, 03 ss. -- 3 ^ 19. 4 Diogèue L., VI.
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elles-mêmes. A la vie policée et civilisée, ces « Rousseau de l'anliquité» substituent l'état de nature; au patriotisme, le cosmopolitisme. C'est le principe de l'autonomie individuelle, proclamé par les sophistes et par Socrate, qui de la théorie passe dans les faits. Tous les cyniques cependant ne sont pas des radicaux, et dans l'histoire bien connue de Diogène de Sinope, disciple d'Antisthène, il faut faire la part de la malice populaire, naturellement portée à la charge et à la caricature.
L'idéalisme moral d'Antisthène, défiguré par les exagérations de quelques-uns des philosophes cyniques, reparut sous une forme nouvelle et digne d'une si grande cause, dans la doctrine de Zenon et des stoïciens.
3. Euclide^, le fondateur de l'école de Mégare, essaye le premier de donner à la morale du maître une base métaphysique, qu'il cherche et trouve dans la philosophie éléate. Admettant tout ensemble, avec Parménide l'unité de l'être, et avec Socrate la réalité du rovç et des idées morales, il conclut, par une synthèse hardie que Fichte renouvellera dans les temps modernes, que l'être, le seul être existant d'une existence positive, c'est l'esprit ou le bien. Nous ne connaissons guère de lui que cette thèse. IMais elle suffit à lui assurer un rang distingué parmi les philosophes atliques, car elle est le trait d'union qui relie Platon à Socrate. L'école de Mégare, illustrée par Stilpon-, et celle d'Élis, fondée par Phédon^, le disciple chéri de Socrate, s'appliquèrent avec succès au développement de la dialectique éristique, mais se virent éclipsées de bonne heure par celles de Platon, d'Aristole, d'Epicure, de Zenon.
L'intérêt philosophique s'est concentré, dans la première période, sur la nature et le problème du devenir : le socratisme spéculatif inaugure la philosophie de l'esprit, qui prévaut dans
^ Diogène L., II. — - Diogène L.. II. — Sént.'cjue, Ep. IX. — 3 Diogèue L. loc. cit.
la seconde, et qui sera tour à tour (A) idéalisme, (B) matérialisme-eudémonisme, et (C) spiritualisme concret, selon qu'elle verra l'essence de notre être et sa fin suprême dans la pensée (Platon et Aristote), dans la sensation (Épicure), ou dans l'activité volontaire (stoïcisme).