ÉPICURE
ccSocrate doublé d'un Voltaire» a eu plus de détracteurs, et de plus acharnés, qu'aucun autre chef d'école.
A la dilTérence d'Aristote, qui veut la science pour la science et considère la philosophie première comme la meilleure et la plus divine des théories «bien qu'il y en ait de plus utiles»^, Épicure fait de la science la servante de la vie, et ne s'intéresse à la théorie qu'en vue de la pratique. La philosophie 2, qu'il divise en canonique (logique), physique et éthique, a pour but, selon lui, de donner à l'existence humaine le calme et la paix («ra(>a^7c«), et ce but, il le trouve atteint par le système de Démocrite, qui, à quelques différences près, devient le sien.
La matière n'est pas le non-èlre de Platon, mais le principe positif et unique des choses, le substratum universel, dont l'Ame, l'esprit, la pensée ne sont que des accidents {oviinvauaTa tj oviil^ 8(^1X01 a). En dehors d'elle il n'y a que le vide, condition du mouvement. Elle se compose d'aton)es innombrables, incréés, indestructibles et animés d'un mouvement perpétuel. D'après Démocrite, ces corpuscules se meuvent naturellement et nécessairement de haut en bas. Comme toutefois ils se sont agglomérés et qu'ils ont formé des corps, il faut admettre, selon Épicure, qu'ils ont dévié de la verticale, et cette déclinaison n'a pu être (ju'un effet du hasard. Epicure n'est donc pas déterministe absolu, et il admet le hasard, c'est-à-dire la possibilité d'un effet sans cause, ce qui lui permet de reconnaître, en morale, la liberté d'indifférence, c'est-à-dire des causes sans effet ^.
Mais si, par une inconséquence qui fait plus d'honneur à son imagination qu'à sa logique, il diffère de Dcimocrite sur la question de causalité, il tombe d'accord avec lui pour admettre l'éternité de l'univers. Il ne peut être question ni d'une création ni d'une lin du monde au sens absolu et, en aucun cas, d'une
^ Mélaph., I, 2, 19-25. — 2 Épicure la définit : Èv^pycia Xôyo:; xa\ oiaXoy.a- (ioï; Tov £Ùôa'!;xùva pîov jrsptnoiouaa (Sext. Enip., Adv. math., XI, 1GU). — 3 Lucrèce, De rerum natura, II, 21U ss. — Diog. L., X, 133-134.
création au sens propre. Pour se convaincre qu'il n'est pas l'œuvre des dieux, il suffit de considérer, d'une part la nature de ses prétendus créateurs, et d'autre part le monde et ses imperfections. Êtres parfaits et souverainement heureux, se suffisant à eux-mêmes et n'ayant besoin de rien, pourquoi se donneraient-ils la peine de créer un monde, pourquoi s'imposeraient-ils la lourde charge du gouvernement de l'univers? Supposons d'ailleurs, pour un moment, que le monde soit leur œuvre. S'ils l'ont créé, ils l'ont créé soit d'éternité, soit dans le temps; dans le premier cas, le monde est éternel; dans le second, l'on doit dire : ou bien l'activité créatrice est une condition de la béatitude divine et alors, n'ayant commencé à créer le monde qu'après une éternité d'inaction, c'est qu'ils n'ont pas été souverainement heureux pendant toute une éternité; ou bien non, et dans ce cas ils ont agi contrairement à leur essence même. Du reste, à quelle fin l'auraient-ils fait? Pour se créer une demeure? Mais ce serait dire que d'éternité ils étaient sans demeure ou du moins sans une demeure digne d'eux. Dans l'intérêt des hommes? Si c'était en vue des quelques sages que ce monde renferme, ce n'était pas la peine; si c'était pour créer des méchants, nous faisons d'eux des êtres cruels. Donc, en tout état de cause, il est impossible d'admettre que la création soit le fait des dieux. Envisageons la question au point de vue du monde. Gomment admettre qu'un monde rempli de maux de toute espèce soit l'œuvre des dieux? Les déserts stériles, les montagnes arides, les marais pernicieux, les glaces inhabitables, les régions brûlées par le soleil du midi, les ronces et les épines, les orages, la grêle, les tempêtes, les bêtes féroces, les maladies, les décès prématurés, ne prouvent-ils pas surabondamment que la Divinité n'est pour rien dans le gouvernement des choses? L'espace vide, les atomes et la pesanteur, c'est-à-dire les causes mécaniques, suffisent à expliquer le monde, sans que la métaphysique ait besoin de recourir à l'hypothèse des causes finales. Au surplus, il est