EPICURE
possible, il est même certain qu'il existe des dieux : tous les peuples de la terre en tombent d'accord; mais ces êtres souverainement heureux, élevés au-dessus de toute passion, de tout favoritisme, de tout ce qui a sa source dans l'humaine faiblesse^, jouissent d'un repos absolu. Dans leur lointaine demeure, les misères humaines ne sauraient les émouvoir, et réciproquement, ils ne sauraient influencer en rien l'existence humaine. Il n'y a ni magie, ni divination, ni miracles, ni commerce d'aucune sorte entre eux et nous.
Il ne faut pas craindre davantage les châtiments du Tartare. L'âme est chose matérielle et partage la destinée du corps. Ce qui prouve qu'elle est matière — matière infiniment délicate, il est vrai, et infiniment subtilisée — c'est l'influence exercée sur elle par le corps dans l'évanouissement, l'anesthésie, le délire, suites de lésions et d'affections maladives, c'est surtout le fait que l'âme se développe et décline parallèlement aux forces corporelles. Les facultés intellectuelles, faibles chez l'enfant, grandissent dans l'adolescent et diminuent graduellement dans la vieillesse. Les maladies réagissent profondément sur l'âme; sans le corps, elle ne peut se manifester d'aucune manière. Il y a plus : le sentiment qu'éprouve un mourant n'est pas celui d'une retraite successive de l'âme d'un organe dans un autre organe, d'où elle s'échapperait ensuite avec la plénitude de ses forces, c'est celui d'une diminution graduelle des facultés mentales. Si, dans la mort, l'âme conservait la plénitude de la conscience, si, comme certains platoniciens le prétendent, la mort était le passage de l'âme à une vie supérieure, l'homme, au lieu d'appréhender la mort, s'en rejouirait, ce qui n'est pas le cas. Du reste, si nous redoutons la mort, ce n'est pas que nous craignions de ne pas être : ce qui nous la fait envisager avec terreur, c'est que
^ Diog. L., X, 139 : Tb [j.axàptov /.t. açGapxov. . . o'jt' op^a"?; outî "/.*p'-^- <^wr/^-yn. £v aoOevst y«P îîSv to toioD'Cov.
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nous combinons involontairement avec l'idée du néant l'idée de la vie, c'est-a-dire du sentiment de ce néant; nous nous imaginons que le mort a conscience de sa destruction graduelle, qu'il se sent brûler ou ronger par les vers, que l'âme continue d'exister et de sentir. Si nous parvenions à séparer nettement l'idée de vie et son contraire, si nous renoncions franchement à l'idée d'immortalité, la mort cesserait d'être un épouvantait. Nous nous dirions : la mort n'est pas un mal ; elle ne l'est pas pour celui qui est mort, car il n'en a pas le sentiment; elle ne l'est pas pour celui qui est vivant, car elle n'existe pas encore pour lui. Quand nous existons, nous, c'est que la mort n'existe pas pour nous, et quand la mort est là, c'est nous qui ri'existonsplus. Il n'y a donc aucun contact possible entre la mort et nous, et son attouchement glacé, que nous redoutons si fort, n'a jamais lieu. Que des craintes chimériques ne nous empêchent donc point d'atteindre le but de notre existence, le bonheur! Le souverain bien c'est le plaisir, non le plaisir qui accompagne une sensation passagère (r^âovrj èv TiivTJosi), mais le plaisir devenu état permanent [rdovr] yMxaoTti^azixr])^ cet état de paix profonde et de contentement parfait, qui se sait à l'abri des tempêtes de la vie. Les plaisirs de l'esprit sont préférables à la volupté, car ils durent, tandis que la sensation est fugitive, comme le moment qui nous la procure. En tout il faut éviter l'excès, de peur qu'il n'entraîne son contraire, la douleur permanente résultant de l'épuisement. D'autre part, il faut considérer telles sensations pénibles, une opération douloureuse, par exemple, comme un bien, puisqu'elles nous procurent la santé et le plaisir. La vertu est le tact qui fait faire au sage tout ce qui contribue à son bien-être, et lui fait éviter tout ce qui lui est contraire. Elle n'est pas le souverain bien, mais le vrai, l'unique moyen d'y atteindre ^.
^ Diog. L., X, 140: Où/. È'utiv tJoî'w; Çtjv avsu xou cppovîjAtoç xat xaXw; xol oixat'w?.
Par leur parfaite lucidité, leur tendance anti-mystique et leur application facile, les principes épicuriens firent une concurrence redoutable au platonisme, au péripatétisme, au stoïcisme. L'Italie surtout les accueillit avec faveur : ils y eurent pour disciples le poète Lucrèce, auteur du De revum naliira, T. Cassius, L. ïorquatus, T. Pomponius Atlicus, César, Horace, Pline le Jeune. Sous les Césars, tandis que le stoïcisme représentait l'opposition républicaine, l'épicurisme réunissait autour de son drapeau les partisans du nouvel ordre de choses, heureux de réaliser l'idéal du maître à l'abri d'un pouvoir fort et pacificateur. Protégé par les empereurs*, il démolissait d'une main ce qui restait debout de l'édifice vermoulu du polythéisme, et il s'attaquait de l'autre à la religion nouvelle et au surnaturel chrétien.