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C. Apothéose de la. Volonté

§ 19. Le Stoïcisme.

Le fondateur de l'école stoïcienne, Zenon ~, de Cittium en Chypre, était issu d'une famille de négociants d'origine phénicienne. La perte de sa fortune, qu'un naufrage lui enleva, le décida à suivre son goût pour les études. II fut successivement le disciple de Gratès le cynique, de Stilpon de l'école de Mégare, des académiciens Xénocrate et Polémon; puis il professa luimême la philosophie sous les halles du Pécile {oroà nomiky]) à

^ Une inscription latine-grecque, récemment mise au jour par les iouilles de la Société archéologique d'Athènes et datant de l'époque d'Adrien, confirme en tout point ce que nous savions de la protection spéciale accordée par les empereurs à l'école d'Épicure, du rôle prépondérant qu'elle joue, grâce à cette protection, dans les premiers siècles de notre ère, et de la jalousie qu'elle inspire, pour ce motif, aux écoles platonicienne, péripatéticienne et stoïcienne. On y trouve, en outre, quelques renseignements, au moins indirects, sur l'organisation de l'école à l'époque impériale, sur le mode de nomination des scolarques, etc., toutes choses peu connues jusqu'ici. — ^ Diog. L., YII.

Athènes. Convaincu de la légitimité du suicide, il mit fin à ses jours vers 260, laissant une grande réputation et de nombreux disciples. Son œuvre fut continuée par Gléanthe, originaire de la Troade^, auteur présumé de l'hymne dit de Gléanthe-, et après la mort volontaire de ce dernier, par Chrysippe de Tarse ^ (selon d'autres de Soles) en Cilicie (280-210), dont les nombreux écrits polémiques à l'adresse de l'Académie donnèrent à la doctrine de l'école ses contours définitifs''*.

Pour se faire une idée exacte du stoïcisme, il faut remarquer : i" qu'il n'est pas seulement une philosophie et une morale, mais une véritable religion qui s'élève sur les ruines du polythéisme populaire ; 2° que son fondateur et ses plus fervents adeptes appartiennent par leur naissance soit à l'Asie sémitique, soit à l'Italie romaine; 3° qu'il n'est pas l'œuvre d'un seul, mais un ensemble de doctrines d'origines diverses, confondues dans un même ht comme les affluents d'un fleuve. De là son conservatisme en matière religieuse, son dogmatisme en métaphysique. De là sa tendance pratique. De là enfin le caractère très complexe et tout éclectique de ses enseignements.

Ainsi qu'Epicure, Zenon et les stoïciens veulent la science pour la vie; la vérité, en vue du bien et de l'utile (ro ènivrôuoVj To w(pthiLiov) ; la recherche des causes premières de l'être, en vue du but final de la vie (ro ztloç). Ce but, c'est la sagesse, c'est-à-dire la vertu théorique et pratique. La vertu théorique consiste à bien penser {àçHvrj Xoyixri) et à avoir des notions justes sur la nature des choses {àçez}) (pvaixi)) ; mais la vertu pratique, qui consiste à bien vivre et à agir selon la raison, est la vertu par excellence, le but oii tend la vertu théorique, laquelle n'est qu'un moyen. Ce qui n'a pas pour effet de nous

' Diog. L., VII, 168 ss. — 2 Hymne à Jupiter (Stobée, Ed., I, p. 30). — Diog. L., XII, 179 ss. — Cicéron, passim. — * Cicéron, Be fin., IV, 19, 5G.

— Diog. L., YII, 1. — Ogereau, Essai sur le système philosophique des

stoïciens, Paris, 1885.

rendre meilleurs, ce qui n'influe en rien sur nos tendances et nos actes, est indifférent ou mauvais. La logique, la métaphysique, les sciences, n'ont de raison d'être que dans la mesure de leur utilité pratique. Elles sont une introduction à la morale; mais, à ce titre, elles ont leur importance dans l'enseignement de l'école.

Conformément à sa tendance volontiste et anti-dualiste, le stoïcisme rejette, plus complètement encore qu'Aristote, Y/dée séparée de Platon. Les Idées ou universaux n'ont pas d'existence objective; elles n'existent ni en dehors des choses, comme chez Platon, ni dans les choses, comme chez Aristote : ce sont de simples abstractions de la pensée {èvvoriaaia)) auxquelles rien ne correspond dans la réalité. De plus, l'ûme n'a point de notion innée, elle est une table rase et toutes ses conceptions lui arrivent du dehors (d road-sv). L'impression sensible {ivnioaiç) est, selon Gléanthe, comme une empreinte faite sur un objet matériel, comme la marque d'un sceau sur la cire. Chrysippe la définit une modification de l'àme (tienomaiç). La sensation (aïad-iiaiç) est la source commune de toutes nos idées {(pavvaalai) . Celles-ci se divisent en quatre catégories, selon qu'elles expriment la substantialité {{moxelnera), une qualité (noia), une manière d'être (ma: iy^ovra), ou une relation (ttoo'ç xi ttioç t'xoi'va). Une idée est vraie si elle reproduit exactement son objet. Le critériuuj de la vérité d'une idée, c'est sa clarté, son intelligibilité {(pavvaotai yMTah]nnxal). H y a, selon Zenon, quatre degrés de certitude: s'imaginer {rpavraala), croire {ovyyMvâd-faiç), savoir {xaralijii'tç), comprendre (tjTianjuij). Pour exprimer ce degré suprême de la connaissance, qui n'appartient qu'au philosophe, il ramenait, dit-on, sa main gauche sur sa main droite fermée. A l'instar d'Aristote, les stoïciens rattachent à la logique, comme parties intégrantes, la grammaire et la rhétorique, et sont, sur ce terrain, les dignes continuateurs du grand logicien : la plupart de nos termes

techniques de grammaire et de syntaxe sont de création stoïcienne^.

De même que leur théorie de la connaissance, leur métaphysique dépasse en réalisme le point de vue d'Aristote. C'est le spiritualisme concret sans restriction. L'esprit et le corps sont les deux faces d'une même réalité. Dans l'être réel, l'esprit est l'élément actif (t6 ttoiovv); la matière, l'élément passif (ro Tidoxov). Il n'y a pas d'esprit pur. Dieu même, quoi qu'en pense Aristote, a un corps, et ce corps, c'est le monde. L'univers est un être vivant {^(oov), dont Dieu est l'âme (i/w/ry tov 'Aoofiov), l'intelligence ordonnatrice {vovç, loyog tov navioç], la loi souveraine {eiaa()fÀ.tvi], àvâyxr]), le principe moteur, la chaleur vivifiante {nvevjna nvQoeidéç, tivq xe'/^vmov, nvQ votQov, TivevjLia diijxov di oXov tov xoouov)'

La théologie stoïcienne est une sorte de compromis entre le panthéisme et le théisme. Dieu est identique à l'univers, mais cet univers est un être réel, un dieu vivant qui connaît les choses (voîq), qui règle nos destinées (jtQovoia), qui nous aime {(pilâv&QtoTcoç) et veut notre bien (xrjâsfiovixoç, wcpthiwç, iiVTConjTLxoç dvd-()oj7ïoiç), sans toutefois partager les passions humaines. En attribuant à l'Etre infini l'amour providentiel, les stoïciens se séparent nettement des péripatéticiens et des épicuriens {ovx àd-dvaTov jlloiov xal {iaxâi)Lov, àXkà xal ffildvS-QùjTcov). Leur panthéisme, qui n'exclut pas la Providence, a un caractère essentiellement religieux. Leur piété respecte les formes religieuses du paganisme : au-dessous de Jupiter, elle laisse subsister les dieux inférieurs, (ju'elle retrouve soit dans les astres, soit dans les forces de la nature, mais elle les déclare mortels et réserve l'immortalité à l'Etre suprême 2.

' Poui' la logique stoïcienne : Diog. L , VII, 41 i<s, — Cic, Acad. pr., II, 47, et 2)ost., I, M. — Sextus Emp., Ado. math., VIII. — Stobée, Ed., I. ~ Simplicius, hi Categ., f. 16 b. — ^ H y a, «'n matière leligieuse, une très grande divergence entre les stoïciens des diUérentes péiiodes. La piété des anciens

La physique des stoïciens est celle d'Heraclite, dont ils adoptent les idées sur la chaleur comme principe de la vie, sur l'embrasement et le renouvellement périodique du monde par le feu, sur le rôle capital que joue, dans la nature, la lutte pour l'existence. Elant le corps de la Divinité, le monde est nécessairement un organisme parfait {vû.eiov awiia), d'une beauté immaculée. Réciproquement, la perfection de l'univers prouve qu'il enveloppe une Intelligence infinie ^ : non sans doute un principe transcendant, semblable au Dieu d'Aristote, qui ne meut que l'empyrée, mais un être partout présent, comme l'âme humaine est présente dans toutes les parties du corps. Le mal dans le monde ne saurait ébranler la foi stoïcienne en sa divinité; car, de même qu'une fausse note peut servir à faire ressortir l'harmonie générale, et que, dans un tableau, l'ombre sert à mettre en relief la lumière et les couleurs, de même le mal contribue à la réalisation du bien. En lutte avec l'injustice, la lâcheté et l'intempérance, la justice, le courage et la modération brillent d'un éclat plus vif. Loin d'ébranler la foi du stoïcien en la Providence, le mal l'y confirme, puisqu'il aboutit à l'harmonie universelle. L'imperfection n'est que dans les détails; l'ensemble des choses est souverainement parfait.

L'homme est au Dieu-univers ce que l'étincelle est à la llamme, la goutte à l'océan. Notre corps est un fragment de la matière universelle; notre âme, un souffle chaud émané de l'âme du monde (nvciaa èï'S-eQuov). Comme, au point de vue stoïcien, réalité est synonyme de corporéité, l'âme, elle aussi, est matière. S'il en était autrement, l'action réciproque entre elle et le corps ne se concevrait pas. Ce qui est incorporel ne saurait

stoïciens est si peu éclairée qu'elle combat le système héliocentiique au nom de la religion. Les stoïciens romains sont beaucoup plus larges, mais non moins accommodants. Les mythes sont pour eux des allégories dont il faut dégager le sens intime. Jupiter est l'àme, mais l'àme intelligente, du monde. ^ Argument physico-théologique.

agir sur un corps. La décomposition du corps n'enlraine pas nécessairement la destruction de l'âme, et s'il n'y a pas de vie d'outre-tombe pour tous, du moins l'âme du sage, plus vigoureuse que celle du commun des mortels, survit-elle à la mort. Mais, pour exister, peut-être pendant des siècles, au delà de la tombe^ l'âme, même du philosophe, n'est pas immortelle au sens absolu; car, au dernier jour, elle disparaîtra, comme tout ce qui est de ce monde, dans l'embrasement universel {èxnvoiooiç). L'immortalité absolue est le privilège de Dieu. La fin qui attend lamé n'est pas, d'ailleurs, une destruction de sa substance, c'est son retour à l'océan infini dont elle est émanée ^.

Sur toutes ces questions d'ordre théorique, le stoïcisme est loin d'avoir des dogmes invariables : on pouvait croire à l'immortalité ou ne pas y croire sans cesser d'être disciple du Portique-. Ce qui fait le stoïcien et unit entre eux tous les membres de l'école, c'est l'idéalisme moral professé dès avant Zenon par les Socrate, les Platon, les Antisthène, et dont la devise est la vertu pour la vertu. Le souverain bien, selon lui, c'est la vertu pratiquée pour elle-même, le devoir accompli parce qu'il est le devoir : tout le reste, santé, fortune, honneurs, jouissances, sont choses indifférentes {àâid(po()a), mauvaises même, quand elles sont le but unique de nos aspirations. La vertu seule nous rend heureux, à condition que nous la recherchions d'une manière désintéressée. Elle ne consiste pas seulement dans la pratique extérieure du bien (ro xad-rjxov), mais dans une disposition habituelle de l'âme {é'^iç, xaiôiidtoaa). Elle est um : on ne peut être vertueux sur tel point, vicieux sur tel autre. Elle est la source commune d'oii procède ce qu'on appelle les vertus, c'està-dire la sagesse {(pQovijaiç), le courage ((/i'â()ia), la tempérance

1 Pour la métaphysique et la physique stoïciennes: Diog. L., VII. — Stobée, Ed., I. — Cic, De nat. deor.; De Fato. — Sénèque , Epitre G5, etc. — Plutarque, De Stoic. liep., 41 ss. — ^ C'est ainsi que l'école de Rhodes, ramification de celle d'Athènes, rejette la doctrine de l'embrasement final.

{aoicpQoavvi]), la justice [âixaioavvi]]. Posséder l'une de ces vertus cardinales, c'est les posséder toutes en principe; ne pas en posséder une, c'est n'en avoir aucune. On est vertueux en toutes choses {oTiovdaîoç), ou coupable en toutes choses {(paîilog). Il n'y a pas de milieu entre la vertu et le vice {àtiàQvrifia)' En théorie, il n'y a que deux catégories d'hommes, les bons et les méchants, bien que la réalité semble avoir ses nuances, ses transitions, ses compromis entre le bien et le mal. Heureux est le sage, qui, versé dans les secrets de la nature, se connaissant lui-même et les autres, est affranchi, par sa science même, de la tutelle des hommes, du siècle, des préjugés sociaux, des lois elles-mêmes, pour autant qu'elles sont l'expression du caprice humain et non de la Raison {6q9-6ç loyoç, xoivoç ï.ôyoç)' Lui seul est vraiment libre, libre à l'égard du monde comme à l'égard de ses propres passions. Rien ne le touche ni ne le fait broncher, ni les événements, ni les orages de son propre cœur. Quoi qu'il arrive, il est résigné; car c'est l'arrêt de la Nature et du Destin, et Nature, Destin sont synonymes, pour lui, de Raison, de Providence, de Volonté tendant au bien^. De là, la règle souveraine qu'il observe en toutes choses : sequi naturam, suivre la nature, c'est-à-dire la Loi qu'elle prescrit à la conscience et qui est identique à celle qui gouverne le monde {œ/.o'Kov^ioQ tÏ] (pvou, xavà (pvoiv !^fjv, xavà Xoyov Çriv, J.oyr/.ojç Çyiv),

11 serait facile de relever des contrastes dans les théories que nous venons d'esquisser, de mettre en regard l'idéalisme moral et l'ontologie franchement réaliste du stoïcisme. Mais, nous l'avons dit, ce n'est pas ici le système d'un homme, c'est une collection de doctrines issues d'une mên^e secte, une religion qui s'offre aux classes instruites, dont la «nouvelle foi » voudrait

^ Pour l'éthique stoïcienne: Diog. L., Vit. — Stobée, Eclog. ethic, II. — Cicéron, De fin.; TuscuL, etc. — Les écrits dos stoïciens lostérieurs (Sônèque, Epictète-Arrien, Marc-Aurèle, etc.).

se mettre d'accord avec l'ancienne, une sorte de ligne de la vertu et d'Église polythéiste, renfermant dans son sein les éléments les plus divers, mais dont tous les membres sont animés d'un même esprit. PanétiusdeKhodes^ etPosidoniusd'Apamée^, le maître de Cicéron et de Pompée, firent connaître le stoïcisme au monde romain, où il ne tarda pas à trouver des adeptes, grâce h l'affinité du génie latin et du génie sémitique, dont il portait l'empreinte. Ceux-là surtout qui, au déclin de la république, luttaient en vain contre le despotisme naissant des Jules, les Cicéron, les Caton, les Brutus, y trouvèrent une source abondante d'encouragements et de consolations; c'est le stoïcisme qui inspire à Cicéron son De finibus honorum et malorum^ à Sénèque^ ses Lettres morales, à Epictète les nobles enseignements consignés par Flavius Arrianus dans son Encheiridion, à l'empereur Marc-Aurèle ses douze livres Ad se ipsum, l'un des produits les plus admirables de la morale antique. Toutefois son influence ne peut se comparer h celle du christianisme^; elle demeura circonscrite à la sphère lettrée, et ne pénétra guère dans les masses. Le stoïcisme n'a rien de populaire; nourri de science et de méditation, il évite, lui aussi, «la foule profane» et se confond, en pratique, avec l'épicurisme^.

1 Mort en 112 avant J.-C. Voy. Suidas. — Cicéron, De finibus ; De officiis; De divinatione ; De legibus. — Sénèque, Ép. 116. — Diog. L., VII. — 2 Suidas et Diogène Laërcc. — ^ On a depuis longtemps abandonné la supposition de relations d'amitié qui auraient existé entre Sénèque et l'apôtre saint Paul. Tout au plus les partisans quand même d'un lion de parenté entre le stoïcisme et le paulinisme ont-ils le droit d'invoquer ce fait, que Ghrysippe, le principal fondateur du stoïcisme, et l'apôtre saint Paul (élevé d'ailleurs à Jérusalem) sont nés dans la même province et peut-être dans la même ville. — * Nous avons caractérisé ailleurs les traits distinctifs du stoïcisme et du christianisme (De l'économie du salut. Etude sur les rapports du dogme et de la morale, Strasb., 1863). Voy. aussi Dourif, Du stoïcisme et du christianisme considérés dans leurs rapports, leurs différences et l'influence respective qu'ils ont exercée sur les mœurs, Paris, 1863. — ^ Diog. L., X, IX. — Sextus Emp., Hgpot. Pyrrh., I. — R. et P., p. 333 ss. — Victor Brochard, Les sceptiques grecs. Ouvrage couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, Paris, 1887.

RÉACTION SCEPTIQUE LE PyRRHONISME 135

§ 20. Réaction sceptique. — Le Pyrrlionisme.

Aristote a été à la fois zélé théoricien et dogmatique convaincu. Zenon et Épicure, quoique indifférents à la science abstraite, en ont reconnu l'importance au point de vue de la vie : selon les stoïciens, qui sur ce point se distinguent des cyniques, elle nous apprend à reconnaître la Providence dans la nature et dans l'histoire, à nous incliner devant son autorité et à suivre ses inspirations; selon les épicuriens, elle nous délivre de la superstition et des préjugés spiritualistes qui empoisonnent l'existence; selon les uns et les autres, il existe un critérium de la vérité. En regard du dogmatisme péripatéticien, l'opposition sceptique, inaugurée par Démocrite et Protagoras, reparait dans Pyrrhon d'Élis^, contemporain d'Aristote et lié d'amitié avec Alexandre-le-Grand. Lui aussi, comme les socratiques, comme Épicure et Zenon, ses contemporains plus jeunes, aspire à l'ataraxie; mais il doute que la métaphysique puisse nous la donner. Il n'y a pas, en effet, deux écoles de philosophie qui soient d'accord sur les questions essentielles. Loin donc de nous procurer le calme, source du vrai bonheur, la spéculation nous jette dans le trouble, dans l'incertitude, dans d'inextricables conti^adictions. Elle est inutile, parce qu'elle enfle et engendre des disputes sans fin; impossible, parce qu'en toutes choses on peut démontrer le pour et le contre (àwiloyla, dvridsoiç xùv lôyiov). L'essence des choses est incompréhensible {dxavah]nTog). Le sage selon le coeur de Pyrrhon évite de se prononcer dogmatiquement, soit dans un sens soit dans l'autre, réserve le plus possible son jugement (ènt^uv, êjtop) et se garde de la passion qu'engendrent les discussions. Il s'abstient de la négation absolue tout aussi bien que de l'affirmation catégorique et il se distingue

^ Né vers 703.

à la fois des dogmatiques qui affirment la connaissance et des sophistes qui en démontrent l'impossibilité.

Le médecin Timon ^, admirateur et ami de Pyrrhon d'Élis, publia, entre autres écrits sceptiques, un poème satirique {ol oîlloi) où il met en relief les contradictions des métaphysiciens depuis Thaïes jusqu'à l'académicien Arcésilas, et dont Eusèbe, dans sa Prœparatio evangelica, nous a conservé des fragments. Sa doctrine se résume en trois points : 1° les philosophes dogmatiques ne sont pas en état de prouver leur point de départ, qui, par suite, demeure forcément à l'état d'hypothèse; 2° il n'est pas possible d'avoir une connaissance objective des choses : nous savons ce qu'elles nous paraissent, nous ne saurons jamais ce qu'elles sont indépendamment de nos sens et de notre intelligence; 3'' pour arriver au bonheur, il faut donc renoncer à des spéculations stériles et suivre, sans réserve, la loi de la nature.

Sous une forme piquante, le pyrrhonisme rappelait aux philosophes que le problème de la certitude est fondamental, et, à la faveur de la rivalité qui existait entre l'Académie et la jeune et dogmatique école stoïcienne, il ne tarda pas à s'installer dans la chaire de Platon. L'apparition du problème critique a inauguré l'âge de raison de la Grèce; sa réapparition, au lendemain de la mort d'Aristote, ouvre la période de décrépitude de la philosophie hellénique.

§ 21. Le Scepticisme académique.

En devenant sceptique, l'Académie ne fit qu'exagérer son principe et retourner en quelque sorte à son berceau. On se rappelle, en effet, que le scepticisme a été le point de départ de Socrate et de Platon. A cette évolution se rattachent les noms d'Arcésilas et de Carnéade, fondateurs de la moyenne et de la

1 Mullacli, Timonis Phliasii fragmenta, p. 83 ss. — Wachsmvitli , De Timone Phliasio cœlcrisque sillographis grœcis, Leipz., 1859.

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