LE SCEPTICISME SE^SUALISTE
se continue dans une série de savants, la plupart médecins, dont les recherches aboutissent invariablement à cette conclusion : point de critérium de la vérité, point de connaissance des choses en elles-mêmes. Arcésilas et Carnéade empruntent leurs arguments à la dialectique et aux contradictions oîi elle s'égare inévitablement; le scepticisme empiriste, type du moderne positivisme, se fonde, en outre, sur une série de faits de l'ordre physiologique et expérimental. Un de ces douteurs, Enésidème de Gnosse-, dans ses Huit livres sur le Pyrrhonismc, dont Sexte nous a conservé de précieux fragments-, développe les motifs qui ont déterminé Pyrrhon et qui l'engagent lui-même à révoquer en doute la possibilité d'une science certaine. Ces motifs de doute {rnonoi r] Tonoi t7iop]ç) sont :
1° La diversité de l'organisation des êtres sensibles, et par suite les impressions différentes, quelquefois opposées, produites par le même objet. De même que celui qui a la jaunisse voit tout en jaune, il se peut que le même objet apparaisse à chaque animal sous des couleurs et dans des proportions différentes.
2° La diversité dans l'organisation humaine. Si nous percevions toutes choses de la même manière, nous aurions tous, ce qui n'est pas le cas, les mêmes impressions, les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes tendances.
3° Le désaccord des différents sens dans le même individu. Le même objet peut produire sur deux sens différents des impressions contraires. Voici un tableau qui impressionne agréablement l'oeil, rudement le loucher; voilà un oiseau qui charme la vue et qui affecte désagréablement l'ouïe. D'ailleurs tout objet sensible nous apparaît comme un composé d'éléments très divers: une pomme, par exemple, est un composé du lisse,
^ Né ù Gnosse en Crète, Énésidèrae (A'vr,gî5rj[Ao?) vécut probablement à Alexandrie vers le commencement de l'ère chrétienne. — ^ Sext. Emp., Hypotijji. PyrrJion., I. — Diog. L., IX. — R. et P., p. 453 ss. — Victor Brochard, ouvrage cité.
de rodorifériint, du doux, du jaune ou du rouge. Or deux supj30sitions sont possibles. Il se pourrait que le fruit en question fût quelque chose de simple, qui en soi n'est ni lisse, ni doux, ni coloré, mais qui, pour chaque sens, détermine une impression sut generis dépendant de la nature particulière de l'organe sensible. Mais il se pourrait aussi que la pomme dont nous parlons, loin d'être chose simple, fiât un objet bien plus complexe encore qu'il ne nous paraît; il serait possible qu'elle renfermât une infinité d'autres éléments 1res essentiels, mais dont nous n'avons aucune connaissance, parce que les sens correspondants nous font peut-être défaut.
!i^ Les circonstances et les états oii se trouve le sujet sensible diversifient ses impressions à l'infini. Les choses nous apparaissent autrement dans l'état de veille que pendant le sommeil, dans la jeunesse que dans la vieillesse, dans l'état de santé que dans la maladie, dans l'état normal du cerveau que dans l'ivresse.
5° L'incertitude de la connaissance résultant de la situation des objets, de leur éloignement et, en général, de leurs conditions topiques. Un vaisseau vu de loin semble stalionnaire; une lumière qui brûle en plein jour est invisible; un éléphant paraît énorme de près, petit à une certaine distance; le cou d'un pigeon change de couleur selon le point de vue de l'observateur. Les phénomènes sont donc toujours déterminés par la position relative de l'objet et par son degré d'éloignement, et, comme les objets que nous observons sont forcément dans une certaine position et à une certaine distance, nous pouvons bien dire ce qu'ils sont dans telle situation et à telle distance, mais non ce qu'ils sont indépendamment de ces relations. L'expérience ne donne jamais que le relatif.
6° Nulle sensation n'est pure; à chacune se mêlent des éléments étrangers, émanés soit du monde extérieur soit de nousmêmes. Le son, par exemple, résonne autrement dans l'air dense que dans l'air raréfié. Les épiées exhalent une odeur plus
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forte dans une chambre et au chaud qu'au grand air et au froid. Les corps sont plus légers dans l'eau que dans l'air. De même il faut tenir compte, dans la sensation, de ce que nous y ajoutons nous-mêmes soit comme corps soit comme entendement. Il faut noter l'intluence que l'œil, ses tissus, ses humeurs, exercent sur la sensation : tel objet me parait bleu que mon voisin voit vert; et il faut tenir compte, enfin, de l'influence de notre entendement, des remaniements qu'il fait subir peut-être aux données des sens, pour les convertir en idées et en notions.
7° Les qualités varient selon les quantités. Une corne de chèvre (le tout) est noire, les fragments que j'en détache (les parties) sont blanchâtres. Le vin, pris en petite quantité, fortifie; en grande quantité, affaiblit. Certains poisons tuent quand ils sont isolés, guérissent quand on y ajoute d'autres substances.
8° Nous ne percevons que des phénomènes et des relations; nous ne percevons jamais les choses elles-mêmes. Nous savons ce qu'elles sont par rapport à autre chose et à nous, nous ignorons absolument ce qu'elles sont par rapport à elles-mêmes.
9" Un dernier motif de doute, et des plus forts, c'est l'influence de l'habitude, de l'éducation et du milieu social et religieux où elle a lieu. Le soleil, que nous sommes habitués à voir, nous laisse indifférents; la comète, qui est l'exception, nous impressionne de la manière la plus vive. Nous estimons ce qui est rare, nous dédaignons ce qui est commun, bien que ce qui est commun ait plus de valeur réelle, peut-être, que ce qui est rare. Pour le Juif élevé dans le culte de Jéhova, Jupiter n'est qu'une idole; pour le Grec élevé dans le culte de Jupiter, c'est Jéhova qui est le faux Dieu. Supposez le Juif né Grec, faites naître le Grec de la race d'Abraham, et les rôles se trouveront intervertis. Le Juif s'abstient du sang des animaux, parce que sa religion le lui commande; le Grec s'en nourrit sans le moindre scrupule, parce que ses prêtres n'y trouvent pas d'inconvénients.
Autres pays, autres mœurs. Dire ce que Dieu est en soi et indépendamment des idées humaines, connaître le bien et le mal &n soi et abstraction faite de nos conceptions, semble à jamais impossible.
Le même philosophe soumet l'idée de cause à une critique^ dont D. Hume reproduira les traits essentiels. Le rapport de causalité ne se conçoit, selon Enésidème, ni dans le monde des corps, ni dans l'ordre immatériel, ni entre corps et esprits. La cause efficiente d'un corps ne peut être un corps: on ne peut concevoir, en effet, que de l'unité procède le deux, du deux le trois et ainsi de suite. Pour la même raison ce ne peut être une entité immatérielle. Un être immatériel ne peut d'ailleurs ni toucher la matière ni en être touché, ni agir sur elle, ni la subir. Ce qui est matériel ne peut produire l'immatériel et vice versa, puisque l'effet est nécessairement de même nature que la cause : jamais cheval ne produit un homme et vice versa. Or, en fait d'objets que nous qualifions de causes, il n'y a que des corps ou des êtres immatériels. Il n'y a donc pas de causes au sens propre du mot.
On arrive au même résultat en se plaçant au point de vue du mouvement et du repos. Il est impossible, en eflet, que le repos produise le mouvement ou que le mouvement produise le repos. De même, il n'est pas possible que le repos produise le repos, que le mouvement produise le mouvement.
La cause est ou simultanée ou antérieuie ou consécutive à son effet. Dans le premier cas, l'effet peut être cause et la cause peut être effet; dans le second, il n'y a point d'effet tant que la cause agit, et il n'y a plus de cause agissante sitôt que l'effet est produit. Le troisième cas est une hypothèse absurde.
Ce qu'on appelle cause agit par soi-même ou par un intermédiaire. Dans la première hypothèse, il faudrait que la cause
^ Sextus Enipincus, Adv. math., IX, 220 ss.