LE SCEPTICISME SENSUALISTE
agît toujours et dans tous les cas, ce qui est démenti par l'expérience; dans la seconde, l'intermédiaire peut être cause aussi bien que la soi-disant cause.
Ce qui est censé être cause possède une seule et même propriété ou en possède plusieurs. Dans le premier cas, il faudrait que la prétendue cause agît toujours et en toute circonstance de la même manière, ce qui n'est pas. Le soleil, par exemple, tantôt brûle, tantôt échauffe sans brûler, tantôt luit sans brûler ni échauffer; il agit différemment sur l'argile, qu'il durcit; sur la peau, qu'il brunit; sur les fruits, qu'il rougit: le soleil a donc des propriétés diverses. Mais d'autre part on ne conçoit pas qu'il les ait, parce que, s'il les avait, du même coup il brûlerait tout, fondrait tout, durcirait tout.
Objecter que l'effet qu'il produit dépend de la nature de l'objet exposé à ses rayons, c'est donner raison au scepticisme; c'est convenir que l'argile, qu'il durcit, et la cire, qu'il fait fondre, sont causes tout aussi bien que le soleil, que, par conséquent, ce qui est véritablement cause, c'est le contact des rayons solaires et de l'objet qu'ils sollicitent. Mais c'est précisément ce contact qui ne se conçoit pas : car ou il est indirect ou il est immédiat. S'il est indirect, c'est qu'il n'y a pas réellement contact, et dans le second cas, il n'y a pas contact non plus, mais union, fusion, identification des deux objets.
De même que l'action effectuante,' l'action subie ou la passion est incompréhensible. Subir, souffrir, c'est être diminué, privé de l'être dans une certaine mesure. Pour autant que je suis passif, je n'existe point. Subir, c'est donc être et ne pas être dans le même instant : ce qui est contradictoire. Au surplus, l'idée de devenir renferme une contradiction évidente, et il est absurde de dire que l'argile devient dure, que la cire devient molle, car c'est prétendre que, dans le même moment, l'argile est dure et molle, la cire molle et dure; c'est affirmer que ce qui n'est pas est, que ce qui est n'est pas. Donc, point de
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devenir. Donc enfin, point de causalité. L'impossibilité du rapport de causalité c'est l'impossibilité du devenir.
Agrippa, autre sceptique, postérieur à Enésidème d'un siècle environ, insiste de même sur le caractère relatif et subjectif de nos idées, sur le désaccord des philosophes, sur leur prédilection pour les hypothèses, sur leurs cercles vicieux ^, enfin sur ce fait que le raisonnement syllogistique ne saurait donner des résultats certains, attendu que toute majeure est la conclusion d'un syllogisme précédent, et ainsi de suite à l'infini [regressus in infinitum).
Le dernier et le plus intrépide des sceptiques grecs est Sexle l'Empirique, médecin d'une vaste érudition, qui vécut à Alexandrie vers l'année 300 de notre ère, et dont il nous reste deux ouvrages précieux : les HypoUjposes pyrrhoniennes et le traité Contre les mathématiciens. S'attaquant à la science qui, par l'évidence de ses principes, servait de dernier refuge au dogmatisme et à la métaphysique, il déclare incertaines non seulement la grammaire, la rhétorique, la musique, l'astronomie et les sciences philosophiques proprement dites, mais jusqu'à l'arithmétique et à la géométrie, où il trouve cette contradiction fondamentale que la ligne est à la fois étendue et composée de points inétendus. La certitude n'est donc le privilège d'aucune science quelconque, et, en mathématiques comme en physique, en logique comme en morale, tout est vague, douteux, contradictoire, dans les théories comme dans les méthodes. Cette assertion même, que toute science est incertaine, le vrai scepticisme, qui est celui de Pyrrhon, ne la donne que sous toutes réserves. Affirmer catégoriquement que la métaphysique au sens péripatéticien, c'est-à-dire la connaissance des choses en elles-mêmes, est impossible, c'est encore être dogmati(iue et
1 Les sloïciens prouvaient, par exemple, l'existence de Dieu par la jieifeclion du monde, et la perfection du monde \)Slv l'existence de Dieu.
métaphysicien. C'est, au gré des pyrrhoniens, le défaut du scepticisme delà nouvelle Académie, qui n'est qu'un dogmatisme négatif. Le vrai sceptique s'abstient de tout jugement absolu, quel qu'il soit. Par une neutralité complète (g:7T0/7]), il arrive, sinon à l'apathie absolue, du moins à cette mesure et à cet équilibre moral {fieTQonàd-sia) qui est le vrai bonheur. De même que le stoïcien et l'épicurien, le sceptique poursuit avant tout un but pratique, mais la voie qui l'y conduit est l'abstention en matière d'ontologie. Son système est de ne pas en avoir, et, s'il lui prenait fantaisie de s'ériger en dogme, de douter de luimême.
Mais, en doutant de lui-même, le scepticisme radical abdiquait, de fait, en faveur du probabilisme académique.
§ 23. Le mouvement scientifique*.
Pendant que la philosophie s'immobilisait dans un scepticisme stérile, les sciences qui tour à lour s'étaient détachées du tronc de la primitive aocpia, prenaient un essor merveilleux dans les lies grecques de la Méditerranée et en Egypte, où les mathématiques avaient fleuri lorsque la Grèce elle-même était encore barbare. La science expérimentale n'avançait, il est vrai, que très lentement. Ainsi que la philosophie, elle était comme paralysée par l'idée fixe que les sens sont trompeurs et que la raison n'a pas qualité pour les redresser. En toutes choses d'ailleurs, le génie impatient des Grecs les portait au raisonnement et à la spéculation a priori, de préférence au labeur minutieux et persévérant de l'observation et de l'expérience. Mais les sciences
^ Montucla, Histoire des sciences mathématiques, notamment les deux premiers volumes, Paris, 1758. — Delambre, Histoire de l'astronomie, 7 vol., Paris, 18i7-23. — Draper, Histoire du développement intellectuel de l'Europe, trad. Aubert, t. I, Paris, 1868. — Cliasles, Aperçu historique sur l'origine et le développement des méthodes en géométrie, 2» éd., 1875.
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OÙ le raisonnement joue un rôle capital, les mathématiques et leurs applications à la physique, en un mot les sciences exactes, firent les progrès les plus rapides. Elles seules échappaient aux étreintes de l'universel scepticisme. En dépit des attaques de l'empirisme, on ne pouvait douter raisonnablement de la vérité, que deux fois deux font quatre, et que les trois angles d'un triangle égalent deux droits.
En Sicile, où se perpétuaient les traditions pythagoriciennes, Hikélas et Archimède de Syracuse professent dès le troisième siècle avant Jésus-Christ un système astronomique assez semblable à celui de Copernic. Le second de ces savants dota la physique du procédé de détermination des pesanteurs spécifiques, des miroirs ardents, de la vis sans fin, et créa la mécanique rationnelle par sa théorie du levier. Un compatriote de Pythagore, Aristarque de Samos, proposa, à la même époque, de mesurer la distance de la terre au soleil par la dichotomie de la lune, et, ce qui est plus important, — car cette méthode a été reconnue impraticable, — tenta de substituer au système géocentrique d'Aristote l'hypothèse du mouvement de la terre autour du soleil. Cette théorie, qui fut adoptée et développée par Séleucus, de Séleucie en Babylonie, mais traitée d'impie par les stoïciens et répudiée par Ptolémée lui-même, le plus célèbre sinon le plus distingué des astronomes d'Alexandrie, ne devait l'emporter sur sa rivale que dans les temps modernes, grâce à Copernic, à Kepler et à Galilée.
Sur la rive opposée de la Méditerranée, Alexandrie, fondée dans la seconde moitié du quatrième siècle par le conquérant qui lui a donné son nom, devint, sous les Ptolémées, un foyer de science en même temps que le centre de l'activité commerciale du monde. C'est là, bien plutôt que dans les écoles d'Athènes, qu'il faut chercher les légitimes descendants spirituels de Platon et d'Aristote. Athènes, qui avait banni le roi de la science, était supplantée pour toujours. L'esprit du Stagirite
avait passé à son élève, et d'Alexandre à Plolémée et ses successeurs. Le Musée qu'ils fondèrent dans la nouvelle capitale de l'Egypte est une institution merveilleuse, une tentative d'organisation de la science à laquelle rien ne se peut comparer ni dans l'anliquité ni dans les temps modernes. Des savants de toute nation y étaient entretenus aux frais de l'Etat, et des milliers d'étudiants y affluaient de tous les pays environnants. Les naturalistes y trouvaient un jardin botanique, une vaste collection zoologique, un amphithéâtre d'anatomie; les astronomes, un observatoire; les littérateurs, les grammairiens, les philologues, une splendide bibliothèque, qui, dans les premiers siècles de notre ère, atteignit le chiffre de sept cent mille volumes. C'est là que, vers 290, Euclide écrivit ses Éléments de géométrie, ses traités sur V Harmonie, VOpti(jue et la Catoptrique , qu'Eratosthène, bibliothécaire royal sous Plolémée Philadelphe, entreprit ses remarquables travaux astronomiques, géographiques et historiques, qu'Apollonius de Perga donna son traité Des sections coniques, qu'Arystille et Timocharus firent les observations qui servirent de base a la découverte de la précession des équinoxes par l'astronome Hipparque, que Ptolémée écrivit VAlmageste {aeydh] ovvva^iç), qui demeura jusqu'à Copernic le code incontesté de l'astronomie, et sa Géographie, qui fut en usage dans les écoles de l'Europe pendant quatorze siècles. Dès cette époque, la sphéricité de la terre, ses pôles, son axe, l'équateur, les cercles arctique et antarctique, les points équinoxiaux, les solstices, l'inégalité des climats à la surface du globe, étaient des notions courantes parmi les savants. Le mécanisme des phases lunaires était parfaitement compris, et les distances intersidérales faisaient l'objet de calculs persistants, sinon couronnés d'un plein succès.
D'autre part, les lettres et les aris, protégés par la cour, étaient cultivés avec le plus grand soin. La littérature et son histoire, la philologie, la critique, devinrent des sciences. La
Bible hébraïque passa dans l'idiome grec, ainsi que d'autres livres d'origine orientale. Grâce au contact du bouddhiste et du juif, de l'Hellène et de l'Égyptien, les religions les plus diverses se connurent les unes les autres, et il en résulta, d'une part, une théologie comparée, de l'autre, une fusion des croyances, une sorte d'éclectisme religieux, qui prépara les voies a l'unité catholique.
§ 24. L'Éclectisme ï.
Le mouvement scientifique d'Alexandrie fut arrêté brusquement au deuxième siècle par la centralisation romaine. Le génie grec offrait dès lors les symptômes non équivoques de la décrépitude. Les lettres et les arts déclinèrent rapidement. La philosophie, souffrant du scepticisme comme d'un mal incurable, arrachée d'ailleurs au sol nourricier de la vie nationale, était frappée de stérilité. A partir du médecin Galien et de l'astronome Ptolémée, les sciences physiques demeurèrent stationnaires. D'une part, la religion des pères était un objet de scandale et de dérision; de l'autre, la morale, qui devait tenir la place de la religion, flottait incertaine entre les trivialités de l'épicurisme et les utopies du Portique; l'idéal où elle aspirait, l'ataraxie, semblait la fuir à mesure qu'elle pensait s'en rapprocher. Dans cet état de sénile prostration, la pensée grecque se reportait avec amour aux jours de sa force créatrice; elle prit goût pour l'histoire, pour l'archéologie, en un mot pour le passé. Devenue sceptique à l'égard du scepticisme lui-même, impuissante d'ailleurs à produire des systèmes originaux, elle se fit éclectique et vécut de souvenirs. Les anciennes écoles, dont chacune avait naguère encore son principe, son cachet propre, son individualité à part, l'Académie, le Lycée, le Portique, après une lutte trois
^ Sources : Suidas. — Les Traités de Philon le Juif, de Plutarque et d'Apulée. — Eusèbe, Prœp. evangelica, XI, XV, etc.
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fois séculaire, se réconcilièrent peu à peu pour se fondre en un syncrétisme incolore.
L'impuissance, d'ailleurs, n'était pas la cause unique de cette fusion des partis. Tant que le judaïsme conservait sa forme nationale et exclusive, il n'était pas à craindre. Mais, quand Philon d'Alexandrie 1 eut essayé de concilier le mosaïsme et Platon, quand Jésus et son apôtre, Paul de Tarse, l'eurent dégagé de son enveloppe nationale, rien ne s'opposait plus à ses progrès dans le monde gréco-romain. Depuis longtemps l'opinion était au monothéisme. Le péripatétisme et le stoïcisme romain l'affirmaient hautement, mais ne s'adressaient guère qu'au public lettré. Le christianisme était une religion dans le vrai sens du mot. Éminemment populaire, il s'adressait de préférence aux ignorants, aux pauvres, aux petits, à tous ceux qui désiraient l'avènement d'un monde meilleur (fjaoïXsîa tov d-eoi)). C'était donc un adversaire redoutable, en présence duquel il fallait serrer les rangs et réunir en faisceau les disjecta membra de l'ancienne philosophie.
A la révélation biblique, on opposa Pythagore et Platon; au Dieu des juifs et des chrétiens, le Dieu de Xénophane, de Socrate et d'Aristote. A l'exemple des stoïciens, l'on chercha à concilier le polythéisme traditionnel et le monothéisme au moyen de l'idée panthéiste d'un principe suprême et unique se personnifiant dans une série de divinités secondaires : idée qui, en passant dans le camp monothéiste, se traduisit dans les éons des gnostiques chrétiens, dans les sephiroth des cabalistes juifs et dans les hypostases de la théologie catholique. Conformément au génie grec et en opposition à la tendance chrétienne, on
^ Théologien juif, contemporain de Jésus. Il nous reste de lui de nombreux écrits, dont la plupart sont des commentaires sur l'Ancien Testament. Pour concilier les textes sacrés avec la philosophie de son siècle, il se sert, ainsi que les stoïciens, de Vallégorie. Sa théorie duXôyû; (Verbe révélateur de Dieu, fils de Dieu, second Dieu) a passé dans le christianisme {Évangile selon saint Jean, chap. I). — Philonis Judœi opéra omnia, éd. Richter, 4 \ol.,Leipz., 1828-30.
continuait d'identifier le l)eau et le bien, le laid et le mal, le mal métaphysique et le mal moral. On faisait dériver le bien de l'esprit, principe formel ou idéal, le mal, de la matière luttant contre les étreintes de l'Idée. Dieu était, pour les uns, un principe neutre, supérieur à l'intelligence comme à la matière et engendrant l'une et l'autre; pour les autres, il s'identifiait avec le principe spirituel ou idéal ; il n'était plus l'unité des contraires, mais le contraire de la matière, qui dès lors n'était plus son produit, sa fille, mais une rivale coéternelle et égale en puissance : dualisme plus ou moins absolu, qui à son tour influence les adversaires et se reflète dans les hérésies gnostiques. Si Dieu seul, pensait-on, est sans péché, c'est que lui seul est sans matière, et, la matière étant la source du mal, tout être corporel est par là même pécheur. On en concluait soit à la nécessité du péché, soit à l'obligation, pour le sage, de mortifier le corps par les pratiques ascétiques et les abstinences. A la croyance chrétienne de la résurrection de la chair, on opposait le dogme platonicien de l'immortalité de l'âme séparée du corps; à la création ex nihilo, la préexistence des âmes et l'éternité de la matière.
On faisait du reste à l'ennemi les plus larges concessions. Pourvu qu'il consentit à mettre Orphée, Pythagore, Platon, sur la même ligne que Moïse, Ésaïe, saint Paul, et à reconnaître dans les penseurs de l'ancienne Grèce des organes du Xôyog éternel, on était prêt à lui tendre la main. L'on déclarait toutes les religions sœurs, et filles d'une révélation primitive, que la différence des nationalités a modifiées dans des sens divers. Les plus libéraux, Modératus, Nicomaque, Numénius, se plaisaient à appeler Moïse le Platon Israélite, et Platon le Moïse attique [Mwvai'iq dvriyJCa)v). Mais, à l'exception de quelques docteurs chrétiens, la plupart des adversaires refusèrent le compromis que leur ofl"rait l'éclectisme. Bien que disposés à s'incliner devant les vérités éparses dans le platonisme, ils contestaient