‹ Histoire de la philosophie européeneChapitre 34 sur 98 · PLOTIN ET LE NÉOPLATONISME · texte numérisé non relu

PLOTIN ET LE NÉOPLATONISME

que son disciple Porphyre publia en six Ennéades ou séries de neuf traités^.

L'idée-mère de cet ouvrage capital est un panthéisme émanatiste envisageant le monde comme un épanchement, une diffusion de la vie divine, et sa résorption en Dieu comme le but final de l'existence. Les degrés de l'épanchement sont : la spiritualité, l'animalité, la corporéité; ceux de la résorption sont: la perception sensible, le raisonnement, l'intuition mystique. Considérons, avec l'auteur, la hiérarchie des êtres. 1° dans son principe, et 2° à ses trois degrés.

L DiEi:. — Tout être se compose d'une matière et d'une forme : Dieu (le Un, la Forme) et la matière (vXif} sont les principes constitutifs et comme les deux pôles de l'univers. Dieu est la (5w«/ifç qui produit tout, la puissance active; la matière est la âvvafiiç qui subit fout, devient tout, se modifie à l'infini, l'opposé de l'absolue ti'tçyeia. Toutefois, subissant la forme, elle ne constitue pas, à son égard, une antithèse absolue, et il n'y a, en dernière analyse, qu'un seul principe suprême, Forme, Unité, Dieu.

L'unité divine n'a rien de numérique, l'unité de nombre supposant le deux, le trois et ainsi de suite, tandis que l'unité divine égale l'infini et renferme toutes choses. Elle n'est pas divisible comme l'unité numérique avec ses fractions sans fin; elle est au-dessus de notre conception ; elle est le miracle des miracles. Elle produit toutes choses et n'est produite par rien; elle est la source de toute beauté sans être belle elle-même, la source de toute forme sans avoir elle-même aucune forme, la source de toute pensée et de toute intelligence sans être ellemême un être pensant et intelligent, le principe, la mesure et la fin de toutes choses {nccvvcov iiéxQav xai néçaç), sans être elle-

ï Édition complète des Ennéades, Oxford 1835, 3 vol. in-4, par Creutzer, avec la traduction de Marsile Ficin. — M. Bouillet en a donné une traduction française en 3 vol., Paris, 1856-1867.

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même une chose à proprement parler. Elle est la pensée pure, mère de toute pensée concrète, la pure lumière qui nous fait voir toutes choses et que, par suite, nous ne distinguons pas, d'ordinaire, des choses elles-mêmes; elle est le principe de ce qui est bon, le bien suprême, sans être bonne, comme peut l'être une créature participant à la bonté. Elle 7io ni bonté, ni beauté, ni intelligence, mais elle est la bonté, la beauté, la pensée même. Attribuer à Dieu l'aperception interne et en faire un être individuel, c'est le rapetisser. La conscience que nous avons de nous-mêmes est un bien pour nous, elle ne serait pas un bien pour Dieu. Ce qui est ténébreux recherche la lumière moyennant la vue; mais la lumière elle-même a-t-elle besoin de voir? Non que l'Etre suprême soit inconscient et aveugle à la manière d'une pierre ou d'une plante ; il est au-dessus de l'inconscience comme au-dessus de la conscience ; cette opposition de conscience et d'inconscience n'existe pas pour lui. Dieu n'a pas davantage une volonté au sens humain de ce mot; il ne tend vers aucun but; il ne veut et ne désire que lui-même, parce qu'en dehors de lui rien n'est désirable; il est la paix, le repos, la satisfaction suprême. Il n'est ni libre comme le sont les âmes, ni esclave à la manière des corps; il est au-dessus du libre arbitre flottant entre des déterminations contraires, comme au-dessus de la condition des êtres corporels, qui reçoivent leurs impulsions d'une puissance étrangère. Toute qualification que nous lui donnons le limitant, il faut nous abstenir de lui donner des attributs; il est à la fois tout et rien de tout ce que nous pouvons imaginer; lui attribuer, lui donner quoi que ce soit, c'est l'en priver.

Voilà pourquoi les déterminations que Plotin lui a données plus haut (le Un, le Bien, la Pensée pure, l'Acte pur), il est obligé lui-même de les déclarer inadéquates : tout ce que nous pouvons dire de Dieu, c'est qu'il est au-dessus de tout ce qui se peut concevoir et dire. Strictement parlant, on ne peut même

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pas aftiriuer qu'il existe, car il est au-dessus de l'être iiiênie. Abstraction suprême, nous ne pouvons nous élever à lui qu'au moyen d'une abstraction absolue, radicale. Déjà, pour concevoir les Idées, il faut que nous fassions abstraction des données des sens; or. Dieu étant aussi élevé au-dessus des Idées que celles-ci le sont au-dessus des choses sensibles, il faut, pour atteindre à Dieu, faire abstraction de toute Idée; il faut que la pensée, airivée à ce sommet des choses, rejette l'échelle qui lui a servi pour le gravir, renonce à elle-même et devienne contemplation, ailoralion. Vouloir fixer Dieu soit par la pensée soit par le langage, c'est le perdre.

La Divinité de Platon est supérieure à l'être*, mais non pas à l'idée; reine des Idées et Idée elle-même, elle est accessible à la raison : le Dieu du néoplatonisme, étant supérieur à l'Idée elle-même-, échappe à la pensée [èRtxinra l'oijatw^j:). C'est là une différence entre les deu\ systèmes, qu'il faut constater sans l'exagérer loulefois au point d'opposer Plotin le mystique à Platon le rationaliste. L'union de l'esprit humain avec l'absolu n'est possible, selon Plotin, qu'à ceux qui, par un travail intellectuel assidu, ont gravi préalablement tous les degrés intermédiaires entre la vulgaire opinion (âo^a) et la connaissance philosophique (y)'iooiç). Pour admettre que la pensée ne saurait pénétrer dans le sanctuaire, il ne l'en considère pas moins comme indispensable pour nous mener jusqu'au seuil du temple; et si, arrivé au but, il remercie l'intermédiaire qui l'y a conduit, ce n'est pas à dire qu'il le dédaigne. D'un autre côté, Platon, nous l'avons vu, renferme tous les éléments de ce qu'on a appelé le mysticisme alexandrin : l'amour philosophique,

1 Rcpubl, YI, 500. — - Plotin, il fuut l'ajouter, n'est pas toujours conséquent, et, de même que son moderne imitateur Schelling, il considère Dieu tantôt comme l'unité supérieure à tous les contrastes, partant, à celui de l'esprit et de la matièie, tantôt comme l'esprit par opposition au corps. C'est surtout sa morale qui est dominée par ce second point de vue, dont les conséquences naturelles sont l'ascétisme et le nirvana.

l'enthousiasme, le ravissement du sage dans le monde des Idées ^

L'univers émane de l'absolu, comme la lumière, du soleil; comme la chaleur, du feu; la conséquence, de l'axiome. Dieu est la bonté, le Père qui souhaite à toutes choses l'existence 2. Mais en toutes choses émanées de lui, il y a un désir vague ou conscient de revenir à lui {tTiiovQocpr]). Tout gravite autour de lui et tend à se rapprocher de lui. L'individualité n'est pas l'existence définitive : elle n'est que la transition de Dieu, principe des choses, à Dieu, leur but idéal ; de Dieu, l'infinie ôvvamç, à Dieu, l'absolue èvtoysia. Si le monde est un système harmonieux, c'est grâce à ce fait que toutes choses convergent vers le même absolu. Ce retour de l'être à sa source divine, c'est la pensée, la contemplation, l'intuition (S-ecoçla), qui seule donne à l'âme la satisfaction suprême qu'elle réclame. Apercevoir, voir, contempler, est le but de toute action, de toute tendance, de tout mouvement. Chacun recherche l'absolu à sa manière. Il y a des natures méditatives et des natures pratiques; mais les premières, selon Platon, sont supérieures aux autres. Les unes et les autres aspirent au même but; mais les premières y tendent par la voie la plus directe, la pensée; les autres, par des détours infinis : car l'action est une aberration de la pensée et dénote une impuissance relative de l'entendement [àod-tVEia d-tmQlaç) . Voir n'est pas seulement le but final de la vie, c'est la vie ellemême [èx &mQiaç xal ^Ecogla èort). L'animal, la plante, tout ce qui existe, est doué de perception. Toute vie se réduisant, en dernière analyse, à la pensée, et Dieu étant le créateur de toutes choses, on peut dire avec x\ristote, et sous les réserves faites plus haut, que Dieu est la pensée pure, sans autre objet qu'ellemême, l'intelligence en principe, la puissance d'intuition qui, sans voir elle-même, nous fait voir toutes choses.

ï Ennéades, I, 8, 2 ; III, 9, 3 ; V, 3-5. — 2 Timée, 29 E.

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