‹ Histoire de la philosophie européeneChapitre 36 sur 98 · PLOTIN ET LE NÉOPLVTOMSME · texte numérisé non relu

PLOTIN ET LE NÉOPLVTOMSME

pas, comme l'intellect, l'intuition immédiate et totale, elle est réduite à la pensée discursive, à l'analyse.

Subordonnée à l'intellect, elle tend vers lui, comme la raison elle-même tend à Dieu. Sa mission est de devenir ce que l'intellect esta priori, c'est-à-dire intelligente [voEqd). De même qu'il n'y a qu'w/i absolu, une raison et un monde intelligible, de même il n'y a, au fond de toutes les âmes individuelles, qu'une seule àme se manifestant sous des formes infiniment variées : l'àme du monde (i/n'//; xov xôofiov)- Semblable au vovg, qui d'un côté regarde l'absolu et de l'autre produit la i//i;/r], l'âme a une double activité, l'une contemplative et dirigée vers son for intérieur, où elle trouve les Idées et l'absolu, l'autre expansive et créatrice. Son émanation, moins parfaite qu'elle-même, c'est le corps*^.

3. Le corps. — Si distant qu'il soit de la source de toutes choses (Dieu est le Un, le corps est le multiple par excellence), le corps porte encore l'empreinte de l'absolu. L'intelligence a ses Idées, l'âme a ses notions, le corps a ses formes. Par celles-ci, le corps lient encore aux sphères supérieures de Têtre; elles sont au corps ce que les perceptions sont à l'âme et ce que les Idées sont à la raison : un reflet de l'absolu, une trace du divin. La forme des corps représente ce qu'ils ont d'être réel; leur matière, ce qui leur manque de réalité; leur forme, c'est leur être; leur matière, c'est leur non-être. La nature corporelle {(pvoiç) flotte indécise entre l'être et le néant; elle est l'éternel devenir et tout y est changement perpétuel.

Au delà des corps est la matière pure, le néant, comme un abîme obscur et sans fond {aneiQov) sur lequel le monde idéal projette ses clartés. La matière n'est pas le corps, tout corps étant composé d'une matière et d'une forme; elle n'en est que le substratum, le principe de son inertie; elle n'a ni forme, ni

^ Enncadcs, 111.

dimension, ni couleur, ni rien de ce qui caractérise le corps, toutes ces déterminations procédant du principe formel, l'absolu; elle n'a d'autre attribut que la privation {oTtorjOiç). Toute force et toute vie ayant sa source dans l'intellect et en Dieu, la matière est l'impuissance, l'indigence sans bornes, la négation de l'unité, la cause de la multitude illimitée des corps, l'incohérence, la diffusion, l'absence absolue de la forme, c'est-à-dire la laideur même; l'absence du bien, c'est-à-dire le mal même^. Au point de vue de Plotin comme de l'hellénisme en général, le un, la forme, l'intelligence, le beau, le bien sont des termes synonymes, comme le sont d'autre part le multiple, la matière, le laid, le mal.

Non qu'il considère la matière et le mal comme n'existant pas. Prétendre qu'il nie Texistence de la matière et du mal équivaudrait à lui faire dire que la pauvreté, étant l'absence de la richesse, n'est rien, qu'elle n'existe point et que par suite la charité est inutile. La matière est si bien une réalité que son influence s'exerce non seulement sur la sphère corporelle, mais encore sur l'âme et sur la raison elle-même. Nous avons vu que le corps ressemble encore, quoique vaguement, à l'esprit, par la forme qu'il revêt, et qui n'est autre chose qu'une Idée incarnée dans la matière; réciproquement, dirons-nous, l'esprit, si élevé qu'il soit au-dessus de la nature corporelle, n'est pas absolument immatériel. La matière se retrouve dans l'esprit, quoique sous un autre mode que dans la nature; elle s'y trouve comme notion de la matière {v)jj voijnj), c'est-à-dire intelligiblement, à l'état de concept, non corporellement. Mais il y a plus. Non seulement la matière est dans l'esprit en tant qu'il la pense : elle est mêlée à chacune de ses pensées, indissolublement liée à toutes ses conceptions, et sans elle il ne serait pas distinct de l'absolu. En effet. Dieu seul est l'unité au sens absolu; l'intellect ne l'est

^ Ennéades, II.

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