PLOTIN ET LE .NÉOPLATONISME
plus au même litre : en lui l'unité s'est épanouie en une pluralité d'Idées distinctes les unes des autres, bien qu'aperçues par une seule et même intuition intellectuelle. S'il est vrai que les Idées, telles qu'elles sont dans notre esprit, ne sont pas séparées corporellement, il n'en est pas moins certain qu'elles y sont au pluriel. Or le principe de l^a pluralité c'est précisément la matière. A ce titre, elle se trouve à la base même, de l'intellect, qui, sans elle, s'abîmerait dans l'unité absolue de Dieu.
Pour comprendre ce paradoxe essentiellement platonicien, il faut se rappeler que la matière de Platon, d'Aristote et de Plotin n'est pas la matière des matérialistes, mais bien ce que Schelling et Schopenhauer appelleront la volonté, le vouloir être : elle n'est pas le torps, mais le siibstnUum transcendant , le principe de la corporéité, ce qui fait que le corps est corps, mais qui lui-même est chose incorporelle au même titre (pic l'esprit. Elle est même au-dessus de l'intelligence, elle la dépasse comme un mystère impénétrable, qui défie la raison même des dieux. Aussi Plotin ne place-t-il pas la matière parmi les genres^ mais au delà des Idées, dans la région surintelligible oii la raison ne peut atteindre, bien qu'on puisse retrouver l'Idée de matière dans celles (ïaltérité et de mouvement. Si l'on appelle intelligible ce qui peut être l'objet de l'intelligence, ce que l'intelligence peut lixer, saisir, embrasser dans une formule précise, évidemment la matière n'est pas intelligible; car elle est le contraire de la forme, elle est ce qui résiste à toute délimitation, et par suite, à toute compréhension. Comprendre la matière, c'est voir l'obscurité; voir l'obscurité, c'est ne rien voir : comprendre la matière, c'est donc ne rien comprendre.
La matière est-elle un second absolu? On est tenté parfois de voir dans Plotin un dualiste déterminé, et sa morale surtout encourt le reproche de dualisme. Le métaphysicien cependant ne saurait admettre deux absolus, et se souvenant de cette atTu'mation d'Aristote, que la première matière et la forme première
sont identiques*, il conçoit, à son tour, la matière surintelligible ou, en d'autres termes, la cause première des corps, comme identique a Dieu. La matière, que du resle le j)latonisme aime à aj)peier l'infini, n'est autre chose, en dernière analyse, que l'infinie virtualité, la productivité illimitée, le pouvoir créateur de Dieu. La suprême ii>t\)y£ia est aussi la suprême dvrauiç. Comment cela se peut-il? Cette question n'est autre que celle déjà soulevée plus haut : comment se peut-il que de l'unité divine émane le multiple? Comment expliquer l'émanation, la création? C'est-à-dire qu'elle nous ramène au mystère.
III. Morale. — L'âme, intermédiaire entre l'intellect et le corps, tient de l'un et de l'autre et résume l'univers. Elle est comme le rendez-vous de toutes les puissances cosmiques. Dans la sphère intellectuelle règne la nécessité logique ; dans le monde des corps, la nécessité physique : l'âme est le domaine du libre arbitre. Placée entre les sollicitations du corps et celles de l'intelligence, elle peut, en se tournant vers la raison, vivre d'une vie purement intellectuelle^ mais elle peut aussi se tourner vers la matière, déchoir et s'incarner dans un corps grossier et terrestre-. De là trois catégories d'âmes : 1° celles qui vivent pour la raison et pour Dieu, les âmes divines; 2° celles qui flottent indécises entre l'esprit et le corps, le ciel et la terre, les démons, génies plus ou moins bons, plus ou moins mauvais; 3° celles qui vivent dans la matière et habitent des corps grossiers. Les âmes célestes, conjme l'âme du monde elle-même, sont souverainement heureuses. Leur félicité consiste dans Vapathie, dans l'obéissance à la raison divine et dans la contemplation de l'absolu. Leur corps, tout de lumière, n'a rien de matériel, à prendre ce terme au sens de terrestre^. Eternellement parfaites et toujours les mêmes, elles n'ont ni mémoire, ni
1 Métaphysique, VIII, G, 19. — 2 Ennéades, II, 3, 9; III, 5, G; IV, 3, 8. — 3 Gomp. saint Paul, Première aux Corinthiens, XV, 40.
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prescience, ni espérance, ni regret ; car il n'y a de souvenir et d'espérance que pour les êtres qui changent d'état, soit en bien soit en mal. Elles n'ont même pas, comme l'àme humaine, conscience d'elles-mêmes, absorbées qu'elles sont par la contemplation des Idées et de l'absolu; c'est cette inconscience d'elles-mêmes, cette aperception exclusive des choses divines, qui constitue leur souveraine félicité.
Les âmes humaines n'ont pas toujours été enfermées dans des corps grossiers; elles ont commencé par être des âmes célestes, conscientes de Dieu seul et non d'elles-mêmes; mais elles ont séparé leur vie de la vie universelle, pour devenir des individus égoïstes et revêtir des corps grossiers, qui les isolent les unes des autres. La chute, la personnification et le revêtement d'un corps terrestre sont un seul et même acte, dont les misères de la vie présente sont le juste châtiment- : acte libre, en ce sens qu'aucune puissance autre que nous-mêmes ne nous y a contraints; acte nécessaire, en ce sens que nous y avons été déterminés par notre propre nature. Chacun est l'auteur de sa destmée, et réciproquement, il la fait conformément à son caractère individuel. Sans doute, nous ne choisissons que la destinée que nous pouvons choisir, mais si nous ne choisissons que celleci, c'est que nous n'en voulons pas d'autre.
Du reste, et en ceci le néoplatonisme se distingue à son avantage du pessimisme moderne, l'incarnation n'est qu'un malheur relatif, et elle est même un bien, à condition que l'âme ne s'abaisse à la matière que pour la transformer, et qu'elle reprenne aussi vite que possible son essor vers le ciel. L'âme profite même à entrer en contact avec le corps, car ainsi, non seulement elle apprend à connaître le mal, mais elle est à même de déployer ses forces cachées, de produire des œuvres qu'elle n'aurait pu accomplir autrement. D'ailleurs, même étroitement liée
^ Comp. § 38, la note.
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au corps, elle en demeure distincte. La preuve, c'est que le corps contrarie, au lieu de les servir, nos aspirations vers le monde idéal, c'est que le philosophe se réjouit de la raort^. Semblable à l'Olympe, dont la cime baigne encore dans l'azur alors que ses flancs sont battus par l'orage, l'âme humaine, loin de se confondre avec le corps, échappe à ses étreintes par la meilleure partie d'elle-même, l'intelligence.
La morale de Plotin relève à la fois de Platon et du stoïcisme. Le but de la vie humaine est la purification de l'âme et son assimilation de plus en plus complète à la Divinité. Trois chemins conduisent à Dieu"^ : la musique (l'art), l'amour et la philosophie; trois chemins, ou plutôt un seul à trois étapes. L'artiste recherche l'Idée dans ses manifestations sensibles; l'homme qui aime, la recherche plus haut, dans l'âme humaine; enfin, le philosophe la recherche dans la sphère où elle se trouve pure de tout alliage : dans le monde intelligible et en Dieu. L'homme qui a goûté les délices de la méditation et de la contemplation se passe et de l'art et de l'amour : tel le voyageur qui a traversé et admiré un palais de roi, oublie la beauté des appartements sitôt qu'il a aperçu le souverain. La beauté dans l'art, la beauté vivante elle-même, ne lui semblent plus qu'un pâle reflet de la beauté absolue. Il méprise le corps et ses plaisirs pour concentrer toutes ses pensées sur la seule chose qui demeure éternellement. Les jouissances du philosophe sont ineffables. C'est un ravissement qui lui fait oublier, non seulement la terre, mais sa propre individualité, pour ne lui laisser que l'intuition pure de l'absolu; c'est une véritable unification (eVwatç) de l'âme humaine et de l'intellect divin, une extase, un délogement de l'âme, transportée dans sa patrie céleste^. Tant qu'il vit dans le corps, le philosophe ne jouit de cette vue de Dieu qu'à certains
^ Gomp. saint Paul, Ép. aux Philippiens, I, 23. — ^ Enncades, I, 3. — 3 Ibid., \, 5, 10,
LES DERNIERS .\EOPL\TOMGIE\S POLYTHEISTES 105
moments de courte durée, — Plotin a eu quatre ravissements de ce genre, — mais ce qui est l'exception dans celte vie sera la règle et l'état normal de l'àme dans la vie à venir. La mort, il est vrai, ne nous fait point passer directement à la perfection. L'âme qui s'est purifiée ici-bas par la philosophie, continue de se purifier au delà de la tombe jusqu'à ce qu'elle se dépouille de l'individualité elle-même, dernier vestige de sa captivité terrestre i.
§ 2G. Les derniers néoplatoniciens polythéistes. Porphyre, Jamblique, Proclus.
1. Plotin eut pour successeur, dans l'école néoplatonicienne de Rome, son ami Malchus ou Porphyre-, Phénicien d'origine. qui publia les Ennéades. Plus encore que le maître. Porphyre insiste sur l'identité des doctrines de l'Académie et du Lycée. Bien qu'inférieur, et de beaucoup, à Plotin, dont il relève dans les doctrines essentielles, il n'en a pas moins influencé la marche de la philosophie dans les siècles suivants, grâce à la netteté avec laquelle, dans son InirodacUon aux Catégories d'Aristote^, il pose le problème des universaux. La question de savoir si les genres et les espèces sont des réalités indépendantes de la pensée qui les conçoit sera, en effet, la préoccupation capitale du moyen âge.
1 Ennéades, IV, 3, 32. 2 Décédé à Rome en 30J. — ^ Poiphyrii de
quinque voeibus, s. m Categorias Aristotelis introductio (staaYWYrl), Paris, 1543. Traduction latine, Venise, 1546, 1566. On a aussi de Porpliyre une Vie de PyViagore, une Vie de Plotin, une Épitre à Anébon (fragments réunis par Gale), etc. Plusieurs de ses traités, et les plus importants peut-être, sont perdus. — Sources: Suidas. — Eunape, Vit. Soph. — Augustin, De civ. Dei, X. — Le De mysteriis jEgypliorum attribué à Jamblique. — N. Bouillet, Porphyre, son rôle dans l'école néoplatonicienne etc., Paris, 1864. — Adrien N'avilie, Julien V Apostat et la philosophie du polythéisme, Paris et Neuchàtel, 1877. — Voy. en outre les ouvrages cités (p. 147) de M. Jules Simon et de M. Vacherot.
Sans modifier essentiellement le fond de ses doctrines, le néoplatonisme change de caractère à partir du quatrième siècle. Tandis que Plotin et Porphyre, tous deux, antérieurs à Constantin et au triomphe définitif du christianisme, sont encore les adversaires déclarés de la superstition, ainsi que l'ont été tous les grands penseurs depuis Xénophane, la recherche de la vérité se subordonne de plus en plus, chez leurs successeurs, à l'intérêt religieux et apologétique. Après dix siècles de lutte contre la religion traditionnelle, elle s'effraye de son œuvre de destruction; elle se prend à croire que son opposition obstinée n'a fait que les affaires d'une religion étrangère au génie grec, hostile h la culture classique et dont les représentants officiels seront mille fois plus intolérants que le sacerdoce grec et romain. D'ennemie jurée des croyances populaires, la philosophie, repentante et convertie, devient le palladium des dieux persécutés, ancilla Pa?ithei, en attendant qu'elle soit ancilla Ecclesiœ. Relever le polythéisme, le relever à tout prix, telle est la tâche désespérée qu'elle s'impose. Désormais, tout dans le paganisme lui paraît bon; les plus étranges superstitions, les évocations du spiritisme, les pratiques de la sorcellerie, de la magie, de la théurgie, non seulement elle les excuse et les tolère, mais elle les recommande et elle s'y livre elle-même avec une fiévreuse ardeur. Littéralement, et de plus en plus, l'esprit grec tombe en enfance.
Il y a néanmoins, dans cette agonie, quelques moments lucides, et parmi les défenseurs toujours plus rares du polythéisme mourant nous trouvons deux hommes qui, tout en pactisant avec la crédulité païenne et tout en se décorant du titre fastueux d'hiérophantes, clôturent avec distinction l'histoire de la philosophie ancienne : Jamblique de Chalcis en Gœlésyrie (mort vers 330) , le champion le plus marquant de ce qu'on appelle le néoplatonisme syrien, pour distinguer entre cette tendance ultramystique et la philosophie encore si profondément grecque de Plotin, et Proclus de Byzance (412-485), qui professe à Athènes