‹ Histoire de la philosophie européeneChapitre 52 sur 98 · DUNS SCOT · texte numérisé non relu

DUNS SCOT

philosophique qu'il met au service du catholicisme, par sa foi en la conformité parfaite du dogme et de la vérité philosophique personnifiée dans Aristote, il est, après saint Augustin et saint Anselme, le type le plus accompli du docteur de l'Église. Mais sa foi, toute ardente qu'elle soit, n'a plus la fraîcheur des convictions intactes; c'est plutôt une foi voulue, c'est l'effort constant d'une volonté énergique en lutte avec les mille difficultés que lui suscite la réflexion. Dès l'époque de saint Thomas la raison et la foi catholique, la théologie officielle et la philosophie se distinguent l'une de l'autre, et arrivent k la conscience plus ou moins claire de leurs principes et de leurs intérêts respectifs. La métaphysique sera longtemps encore subordonnée à la théologie; mais, quoique vassale, elle a désormais une existence à part, une sphère d'activité propre.

Cette apparition de la philosophie proprement dite reçoit sa sanction pour ainsi dire officielle par l'organisation des quatre facultés parisiennes, qui a lieu du vivant de saint Thomas. A cette date commence la décadence de la scolastique. Les théologiens eux-mêmes, et à leur tête Jean Duns Scot, se chargeront de la précipiter.

§ 40. Duns Scot.

Jean Duns Scot, de Dunston (Northumberland), religieux de l'ordre de saint François, professeur de philosophie et de théologie à Oxford et à Paris, fut le plus laborieux des scolastiques. Quoique mort à 34 ans (1308), ses ouvrages forment douze volumes in-folio ^.

Nous venons de voir la philosophie reconnue officiellement comme science distincte de la théologie. A l'époque de Duns Scot, c'est-à-dire vers la fin du treizième siècle, la philosophie

^ Opéra omnia, Lyon, 1639. — Voy. le système de Duns Scot dans Ritter, T. VIII.

existe si bien comme science à part, à côté de la théologie, qu'elle ose faire à celle-ci une sérieuse opposition. Les philosophes, dit Duns Scot, sont en désaccord avec les théologiens sur la question de savoir si l'homme a besoin d'acquérir par voie surnaturelle une science où sa raison ne peut atteindre par les moyens naturels. Ainsi constate-t-il non seulement l'existence d'une philosophie qui n'est pas de la théologie, mais le désaccord qui dès cette époque existe entre les philosophes et les théologiens.

Duns Scot, en vrai scolastique, occupe entre les deux camps une position mitoyenne. Il reconnaît avec les théologiens la nécessité d'une révélation, mais il accorde aux philosophes que saint Augustin a tort de prétendre que l'homme ne peut absolument rien savoir de Dieu sans révélation surnaturelle. H déclare, avec les théologiens, la Bible et la doctrine de l'Église normes suprêmes de la pensée philosophique; mais il est, d'autre part, à ce point philosophe et rationaliste, qu'il ne croit à l'autorité de la Bible et de la tradition ecclésiastique que parce que les doctrines de la Bible et de l'Église sont conformes à la raison. C'est donc la raison qui est, à ses yeux, l'autorité suprême, et les textes sacrés n'ont pour lui qu'une autorité dérivée, conditionnelle, relative. Il fait, à ce propos, ce que nul scolastique n'a fait avant lui : il essaie de prouver la crédibilité des Saintes- Écritures, et dans le choix des arguments, il donne manifestement la préférence aux preuves internes^.

Qu'on se familiarise davantage avec la littérature scolastique et l'on sera moins disposé qu'on ne l'est généralement à exagérer les progrès qu'a faits la libre pensée depuis le treizième jusqu'au dix-neuvième siècle. Les historiens qui prétendent mettre les négations modernes au compte de la Réforme, ignorent ou affectent d'ignorer qu'au neuvième siècle le catho-

' D. S. In Magistrum sententiarum.

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lique Scot Érigène nie les peines éternelles, qu'au douzième, le catholique Abélard déclare les doctrines des philosophes grecs supérieures à celles de l'Ancien Testament, qu'au treizième, un grand nombre de catholiques refusent de croire à l'engendrement surnaturel et à la résurrection du Christ, que dans ce même siècle, c'est-à-dire plus de deux cents ans avant la Réforme et à l'époque de la plus grande puissance du saintsiège, saint Thomas et Duns Scot se voient obligés de prouver, à grands frais de dialectique, la nécessité de la révélation et la crédibilité de la Parole divine; enfin, que ces docteurs de l'Eglise, si soumis, si dévoués, si orthodoxes, unissent à leurs convictions chrétiennes une liberté de pensée dont la théologie protestante du dix-seplième siècle n'offre que de rares exemples.

Si le système thomiste confine au panthéisme, la philosophie de Duns Scot est décidément pélagienne, et, tandis que l'illustre dominicain sacrifie la liberté individuelle à la plus grande gloire de Dieu, le docteur franciscain croit rendre à Dieu un service non moins signalé en exaltant l'individu et le libre arbitre aux dépens de la grâce.

En même temps que Dieu et l'Église, Duns Scot sert l'ordre auquel il appartient. Les grands ordres du moyen âge sont les précurseurs des partis théologiques du protestantisme. Fondus, de nos jours, dans l'indivisible unité de l'orthodoxie romaine, c'étaient, à l'époque dont nous parlons, de véritables partis, opposés entre eux non seulement dans des questions d'ordre pratique, mais sur des points de doctrine qui aujourd'hui ne nous paraissent nullement secondaires. Pour la scolastique, la rivalité de ces ordres devient, à différentes reprises, un élément de vie. La lutte de Duns Scot et des scotistes contre le thomisme est en réalité le duel de deux ordres puissants qui l'un et l'autre aspirent à exercer, dans l'Église, l'influence prépondérante. La gloire qui de saint Bonaventure a rejailli sur l'ordre des franciscains se trouvait éclipsée par l'éclat des noms domi-

nicaÏDS d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquin. Jaloux de la rendre à son ordre, Duns Scot s'attache à dévoiler et à réfuter ce qu'il appelle les erreurs du thomisme. Thomas, fidèle à la missicMi toute doguiatique et didactique de son ordre, a été l'apôtre de la foi et de la grâce. Duns Scot, qui a également reçu l'esprit de son ordre, esprit de piété vivante et pratique, se fait l'apôtre de l'action, du mérite des œuvres, du libre arbitre humain, et avec une pénétration qui justifie largement son titre de docteur subtil, il entreprend la critique de saint Thomas.

Le déterminisme thomiste, supposant la prééminence de l'intellect sur la volonté, a les apparences de la vraie philosophie catholique. En courbant la volonté sous le joug d'un principe absolu, il humilie l'amour-propre de l'individu, détruit sa confiance en ses propres forces et lui fait voir son néant. Mais en mettant à nu les assises du système, on les découvre peu solides. D'une part, en effet, il fait de Dieu lui-même un être relatif, dont la volonté est l'esclave de l'intelligence. D'autre part, il fait plus que d'humilier l'individu : il le décourage et le réduit au désespoir ou à l'indifférence morale. Si l'Église adoptait ce système, elle cesserait infailliblement et bientôt d'être le sanctuaire de la vertu et la mère des saints. Donc, au primat de l'intelligence il faut opposer celui de la volonté^, et au déterminisme il faut substituer la vraie philosophie et la véritable pensée d'Aristote : la doctrine de la liberté divine et humaine.

A moins de confondre le vrai Dieu avec le Fatum ou la nature naturante des néoplatoniciens, l'on ne peut admettre, avec les thomistes, que le monde soit le produit nécessaire de son essence, de son intelligence ou de sa volonté. Dieu a créé le monde librement. Il aurait pu ne pas le créer. Sa volonté n'y

. 1 Le volontisme de Duns Scot est à ï" intellectualisme de Thomas ce que le Kant de la Critique de la raison pratique sera au Kant de la Critique de la raison pure, et ce que le panthélisme de Schopenhauer sera au panlogisme de Hegel.

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