‹ Histoire de la philosophie européeneChapitre 6 sur 98 · XII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XII PRÉFACE

tive, que d'ailleurs il est des questions ultimes qu'elle ne peut que formuler sans espoir de solution définitive. Qu'à ces confins de la science et du mystère divin il y ait place pour une spéculation qui n'est ni de la science ni de la religion positive^ ni de l'observation rationnelle ni de l'intuition mystique, nous l'accordons encore. Mais cette spéculation, pour légitime et intéressante qu'elle soit, n'est pas, selon nous, de la philosophie, et surtout, n'est pas la philosophie. Présentée comme telle ^ elle a l'irrémédiable inconvénient de n'être agréée ni par la science ni par la foi, et d'être considérée par elles soit comme une aberration de l'orgueil humain, soit comme un jeu de l'imagination sans portée scientifique ou religieuse.

Il y a place au soleil pour tout le monde. Laissons sa place à la théosophie, et à la philosophie la sienne, mais ne les confondons pas!

Un reproche plus grave que celui de la Revue philosophique nous est adressé par une revue italienne, la Nuova Scienza.

De ce que nous professons la métaphysique de la volonté on conclut que nous sommes pessimiste, et pessimiste à outrance. C'est à peu près comme si l'on nous qualifiait de hégélien parce qu'avec Hegel nous répugnons au dualisme, ou de matérialiste, parce que la philosophie est, selon nous comme au jugement des matérialistes, une science d'observation et de faits.

Il est vrai que notre Préface de 1878 fait au pessimisme une concession importante. «Certes, dit-elle, le pessimisme a mille fois raison de prendre le mal au sérieux. Oui, la très grande majorité des êtres intelli-

PREFACK XIII

gents ignorent le bonheur, et il est tout aussi certain que tous, à peu d'exceptions près, veulent vivre en dépit de leurs tourments. Ils veulent quelque chose qui, nous l'accordons encore, paraît absurde. » « Mais, ajoute- t-elle, qu'est-ce que cela prouve, sinon qu'ils j sont obligés par une puissance supérieure contre laquelle c'est folie

que de prétendre nous insurger La puissance qui nous

oblige . à vivre et à vouloir vivre, c'est-à-dire à vouloir une «absurdité», c'est la Bonté même, qui veut être, l'idéal même, qui veut être une réalité. Seulement le bien n'est réalisé que par des êtres vivants, et la vie est inséparable de l'effort, de la peine, de la douleur. De là ce fait étrange et de nature, au premier abord, à dérouter la pensée la plus sagace, de myriades d'êtres voulant la douleur, ou du moins ce qui en est inséparable, la vie. C'est que, d'une part, l'existence, c'est-à-dire l'effort, la lutte, la souffhince toujours mêlée au plaisir, est le médium indispensable du bien réalisé, de la vertu ^ratiquéej du devoir accompli^ et d'autre part, le bien, étant l'absolu^, l'être et l'activité même, ne peut pas ne pas être et agir. C'est cette énergie créatrice du bien {der Wille zimi Guten, dirions-nous en allemand) qui est le principe premier et la raison dernière, le pourquoi des choses, — Platon l'a proclamé dans l'antiquité et c'est la gloire de Kant de l'avoir affirmé à son tour, — tandis que le vouloir-vivre de Schopenhauer {der Wille zum Lehen) n'est en réalité qu'une cause seconde au service d'une volonté supérieure, un moyen et rien de plus. Nous voulons être et jouir, et nous n'avons pas conscience le plus souvent de vouloir autre chose que la vie et le bonheur; mais nous ne voulons au fond que le

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