FRANCIS BACON
Il s'agit aujourd'hui de refaire entièrement l'entendement humain, d'édifier la science sur une base absolument nouvelle {instauratio magna). Vous voulez connaître la nature des choses : eh bien, cessez d'en demander les secrets aux livres, aux autorités qui régnent dans l'Ecole, aux idées préconçues et à la spéculation a priori. Renoncez surtout h l'antiquité, qu'on a trop imitée jusqu'ici et dont l'influence a tout gâté. A l'exception de Démocrite et de quelques rares positivistes, les philosophes grecs n'observaient que peu et superficiellement. La scolastique est leur digne élève. Il semble que, sous son empire, le monde ait perdu le sens de la réalité. Notre savoir est pétri de préjugés. Nous avons nos caprices, nos préférences, nos idoles {idola tribus, forij, specus, theatri), et nous les imposons à la nature. De ce que le cercle est une ligne régulière qui nous plaît, nous en inférons que les orbites planétaires sont des cercles parfaits. Nous n'observons pas ou nous n'observons qu'à moitié. Cinq fois nous voyons des personnes qui échappent à un grand malheur; nous en concluons à une protection surnaturelle, et nous ne tenons aucun compte des cas au moins aussi nombreux où elles n'y échappent point. C'est le cas de dire avec ce philosophe à qui l'on faisait voir, dans un temple, les ex-voto de ceux qui, ayant invoqué les dieux dans de grands périls, avaient été sauvés : « Qu'on me montre aussi les images de ceux qui ont péri malgré leurs prières ! » Nous admettons des causes finales et, en les appliquant à la science, nous transportons dans
ail his occasional ivorks, neivly collected, revised and set out in chronological order, ivith a commmtary bibliographical and historical, Londres, 1852. — Œuvres de F. Bacon, trad. par Lasalle (Paris, 1800-03, 15 vol. in-S") et par Riaux {Œuvres philosophiques de F. Bacon dans la collection Charpentier, 2 vol. in-12, 1842). — Ch. de Rémusat, Bacon, sa vie, son temps, sa philosophie et son influence jusqu'à nos jours, 2" éd., Paris, 1858. — Gbaignet el Sedail, De Vinfluence des travaux de Bacon et de Descartes sur la marche de l'esprit humain, Bordeaux, 1865. — Kuno Fischer, François Bacon et ses successeurs. Histoire du développement de la philosophie expérimentale, 2« éd. entièrement remaniée, Leipzig, 1875 (ail.).
la nature ce qui n'existe que dans notre imagination. Au lieu de nous entendre sur les choses, nous nous querellons sur les mots, auxquels chacun prête le sens qui lui plaît. Nous confondons à tout instant les choses de la science et celles de la religion, ce qui fait une philosophie superstitieuse et une théologie remplie d'hérésies. Jamais jusqu'ici la science de la nature ne s'est trouvée pure, mais toujours infectée et corrompue : dans l'école d'Aristote, par la logique; dans l'école de Pythagore et de Platon, par la théologie; dans le néoplatonisme, par les mathématiques, qui doivent terminer la philosophie naturelle et non la produire. Dans ce chaos des opinions et des systèmes a priori, il n'y a de salut, pour la philosophie, que dans une rupture complète avec la tradition gréco-scolastique et dans une franche adhésion à la méthode inductive. Ce que la philosophie traditionnelle appelle induction n'est qu'une simple énumération aboutissant à une conclusion précaire, qu'une expérience contraire peut ruiner, et qui prononce le plus souvent sur un nombre de faits beaucoup trop restreint. La vraie induction, qui sera la méthode de la science moderne, ne se contente pas de quelques phénomènes isolés et mal constatés pour en inférer aussitôt aux lois les plus générales, mais patiente et scrupuleuse dans l'étude des faits, elle s'élève aux lois pas à pas, d'étape en étape. En établissant une loi générale, il faut examiner attentivement si elle n'embrasse que les faits d'où on l'a tirée et n'excède pas leur mesure; et, si elle a une grande portée, il faut examiner si elle confirme son étendue par l'indication de nouveaux faits qui puissent lui servir de caution. De cette manière, nous éviterons à la fois de nous immobiliser dans les connaissances déjà acquises et de saisir, dans un embrassement trop large, des ombres et des abstractions *.
1 Novam Organum, 1. I, §§ i, % 3, 14, 15, 19, 2G, 31, 38-68, 71, 77, 79, 82, 89, 96, 100 et suiv.
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On a exagéré le rôle de Bacon de Vérulara en le considérant comme le créateur de la méthode expérimentale et de la science moderne^. C'est au contraire l'essor pris par les sciences au seizième siècle qui a produit Bacon, et son manifeste n'est autre chose que la conclusion, nous pourrions dire la morale tirée du mouvement scientifique par le bon sens anglais. Mais s'il n'a pas créé la méthode expérimentale, du moins faut-il lui reconnaître la gloire de l'avoir tirée de la condition infime où la retenait le préjugé scolastique, de lui avoir assuré, en quelque sorte, une existence légale, par le plus éloquent plaidoyer qu'on ait écrit en sa faveur. Ce n'est pas un mince mérite de dire tout haut ce qu'un grand nombre pensent sans que personne ose s'en rendre compte ni l'avouer aux autres.
Il y a plus. S'il est vrai que l'origine de la science expérimentale et de ses méthodes remonte bien au delà du grand chancelier, Bacon n'en est pas moins le fondateur de la 'philosophie expérimentale, le père du positivisme moderne considéré comme philosophie, en ce sens que le premier il affirme en paroles claires et éloquentes la solidarité de la vraie philosophie et de la science, et l'inanité d'une métaphysique séparée. Adversaire déclaré de l'esprit métaphysique, il prie expressément ses lecteurs «de ne pas penser que son intention soit de fonder quelque secte en philosophie, à la manière des anciens Grecs ou de quelques modernes; ce n'est pas là son but, et il importe fort peu aux affaires humaines que Von sache quelles sont les opinions abstraites cVun esprit sur la nature et les principes des choses'^. » Il n'en veut donc pas seulement à Aristote, mais à «toute opi-
^ Son mérite scientifique a donné lieu à une intéressante controverse. Voy. Ad. Lasson, Les principes scientifiques de Bacon, Berlin, 1860 (ail.). — J. de Liebig, F. Bacon de Vériilam et la méthode d'investigation scientifique, Munich, 1863 (ail.) ; trad. Tchihatchef, Paris, 1866. — Comp. les réponses d'Alb. Desjardins, De jure apud Fr. Baconem, Paris, 1862, de G, Sigwart {Preussische Jahrbûcher, vol. XII, août 1863, et vol. XIll, janvier 1864), etc. — 2 Novum Organum, T, 116.
nion abstraite sur la nature», c'est-à-dire à toute métaphysique séparée des sciences.
Il distingue, du reste, entre la philosophie première et la métaphysique, La philosophie première est la science des notions et propositions générales qui servent de base commune aux sciences spéciales, c'est-à-dire (selon l'étrange classification de Bacon, basée sur nos «trois facultés fondamentales», la mémoire, l'imagination et la raison) à Vhistoire, qui comprend à son tour V histoire civile et Y histoire naturelle, à la poésie et à la philosophie, qu'il divise en théologie naturelle, philosophie naturelle et philosophie humaine. La métaphysique est la partie spéculative de la philosophie naturelle; elle s'occupe des formes (style scolastique) et des fins, tandis que la partie opérative de la philosophie naturelle ou physique proprement dite ne traite que des forces et des substances. Mais Bacon fait très peu de cas de la métaphysique, et il semble que ce soit de l'ironie, quand, après avoir traité les causes finales de vierges stériles, il leur assigne cette science comme leur véritable place. Quant à la théologie naturelle, son but unique est de réfuter l'athéisme. Les dogmes sont les objets de la foi et non de la science^.
Cette manière de distinguer entre la science et la théologie, la philosophie et la foi, la raison et la révélation, est diamétralement opposée aux errements de l'École. L'ancienne scolastique réaliste identifiait la philosophie et la théologie : Bacon de Vérulam, à l'exemple des nominalistes, ne peut assez les séparer. Il s'autorise de cette distinction absolue, et nombre de savants anglais s'en autoriseront à leur tour, pour être naturalistes en matière de science et surnaturalistes en théologie. Mais de l'exclusion des choses invisibles du domaine de la science à leur négation complète il y a si peu de chemin que déjà Thomas Hobbes, ami de Bacon, professe un matérialisme à peine déguisé par son conservatisme politique.
1 De dignitate et augm. se, III.