‹ Histoire de la philosophie européeneChapitre 84 sur 98 · SCHELLING · texte numérisé non relu

SCHELLING

l'idéal et du réel, nous affirmons que le moi et le non-moi dérivent d'une unité supérieure où s'absorbent toutes les antithèses; nous nous élevons en quelque sorte au-dessus de la pensée personnelle et au-dessus de nous-mêmes; nous nous identifions avec la raison impersonnelle, qui s'objective dans le monde et se personnifie dans le moi ; en un mot, nous rentrons, jusqu'à un certain point, dans l'absolu d'où nous sommes issus.

Mais cette intuition elle-même ne peut s'affranchir complètement de la loi d'opposition; forcément elle est encore une polarisation constituant, d'un côté un sujet qui aperçoit, de l'aulre un objet aperçu du dehors. Le moi demeure d'un côté, Dieu de l'autre; la dualité subsiste; l'absolu n'est pas pour l'esprit une réalité possédée, assimilée, savourée. L'esprit n'atteint, ne réalise l'absolu ni comme intelligence ni comme activité, mais comme sentiment du beau dans la nature et dans l'art^. Art, religion, révélation sont une seule et même chose, supérieure à la philosophie elle-même. La philosophie conçoit Dieu, l'art c'est Dieu; la science est la présence idéale, l'art est la présence réelle de la Divinité-.

2. — Le mysticisme dont les sentences qu'on vient de lire portent l'empreinte, s'accentue dans la philosophie «positive», inaugurée dès 1809 par la dissertation sur la liberté humaine. Sous l'influence de Bœhme, le philosophe devient théosophe; le panthéiste, monothéiste. Il insiste sur la réalité de l'idée divine, sur la personnalité de Dieu, sur l'importance capitale du dogme de la Trinité. Toutefois, sous les formes étranges de son romantisme, le fond de sa pensée a moins changé qu'on ne serait tenté de le croire : ce fond, c'est toujours le monisme, mais un monisme qui s'est précisé nettement comme volontisme au contact de Bœhme "^ L'absolu, indifférence ou identité absolue,

* Kant. — 2 Néoplatonisme. — ^ Le volontisme se trouve déjà, il est vrai, dans les Ahhandlungen zur Erlàuterung des Idealismus der Wissenschaftslehre, insérées par SchcHing au Journal philosophique en 1796 et

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delà philosophie «négative», subsiste, mais sous le noui, emprunté au Ihéosophe saxon, de volonté primitive (ungriindlicher Wille). Le fondement, le principe premier de l'être divin et de tout être, n'est pas la pensée ou la raison, mais la volonté tendant à l'être, à l'existence individuelle et personnelle, le désir d'être. Avant d'être (ex-istere), tout être, Dieu lui-même, désire d'être. Ce désir ou vouloir inconscient est antérieur à toute intelligence et à toute volonté consciente. Pour Dieu, l'évolution par laquelle il se réalise, se personnifie, .se fait Dieu, est éternelle, et les moments qu'elle traverse (les personnes ou hypostases de la Trinité) se confondent; mais ils se distinguent les uns des autres pour la conscience humaine, où ils font successivement leur apparition et forment les étapes du développement religieux de l'humanité. Le mal dans le monde a sa source non pas en Dieu considéré comme personne, mais dans ce qui précède sa personnalité, dans ce qui, en Dieu, n'est pas Dieu luimême, c'est-à-dire dans ce desiderium essendi que nous venons de reconnaître comme la cause première de toutes choses, et que Schelling ne craint pas d'appeler l'égoïsme divin. En Dieu, ce principe s'absorbe éternellement dans l'amour; dans l'homme, il devient un principe indépendant et la source du mal moral. Mais quelque grand que puisse être ce dernier, il sert aux fins de l'absolu au même titre que le bien.

Nous n'insisterons pas ici sur la philosophie de la mylholofjie et de la révélation, que nous avons résumée ailleurs^ et qui

Î797, ainsi que dans de nombreux passages de Fichte, dont la philosophie en est tout imprégnée (voy. § 64). Mais dans le traité De la Liberté il s'affirme avec une pleine et entière conscience de lui-même : Es giebt in der letztcn und hôclistcn Instanz gar Icein anderes Sein als Wollen. Wollen ist Ursein, und auf dièses allein passen aile Pràdicate desselben: Grundlosigheil, Ewigkeit, Unabhangigkeit von der Zeit, Selbstbejahung. Die ganze Philoso'phie strebt nur dahin, diesen huchsten Ausdruck zu finden {Œuvres, 4r« série, t. YII, p. 350).

^ Examen critique de la philosophie religieuse de Schelling, Strasbourg, 18G0.

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