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Qualité, quantité, mes\ire

La souche commune des catégories ou concepts purs, c'est la notion d'être, la plus vide à la fois et la plus compréhensive, la plus abstraite et la plus réelle, la plus élémentaire et la plus élevée. Elle est la substance identique et l'étoffe de toutes les idées, le thème fondamental qui les traverse. En effet, la qualité est une manière d'être, la quantité une manière d'être, la proportion, le phénomène, l'action, des manières d'être. Tous nos

1 En effet, la philosophie de la nature et la philosophie de l'esprit sont déjà implicitement contenues, l'une dans la première et la seconde, l'autre dans la troisième partie de la logique. — ^ Introduction historique à la philosophie hégélienne, Paris et Strasbourg, 1866, p. 16. — ^ Logique, t. I. — Encyclopédie, § 84 ss.

concepts expriment des manières d'être et ne sont donc que des transformations de l'idée d être.

Mais d'où viennent ces transformations? Comment Vêtre qui est tout, devient-il autre chose? En vertu de quel principe, de quelle force intérieure, se raodifie-t-il? Ce principe, cette force, c'est la contradiction qu'il renferme. Etre est la notion la plus universelle, mais par cela même aussi la plus pauvre et la plus nulle. Etre blanc, être noir, être étendu, être bon, c'est être quelque chose : être sans détermination aucune, c'est n'être rien, c'est ne pas être. L'être pur et simple équivaut donc au non-être. Il est à la fois lui-même et son contraire. S'il n'était que lui-même, il demeurerait immobile, stérile; s'il n'était que le néant, il serait synonyme de zéro, et, dans ce cas encore, parfaitement impuissant et infécond. C'est parce qu'il est l'un et l'autre qu'il devient quelque chose, autre chose, toutes choses. La contradiction même qu'il renferme se résout dans le devenir, le développement. Devenir, c'est à la fois être et n'être pas encore (ce qu'on sera). Les deux contraires qui l'engendrent, l'être et le néant, se retrouvent en lui, fondus, réconciliés. Une nouvelle contradiction s'en dégagera, qui se résoudra en une nouvelle synthèse, et ainsi de suite, jusqu'à l'avènement de l'idée absolue.

Ainsi donc, contradiction se résolvant dans l'unité, reparaissant sous une forme nouvelle, pour disparaîlre et reparaître jusqu'à ce qu'elle se résolve dans l'unité détinilive : tel est le [U'incipc moteur et tel est le rythme de la logique hégélienne. Répudiant le principe de contradiction d'Aristote et de Leibniz, en vertu duquel une chose ne peut être à la fois et ne pas être, elle se met, sur ce point, du côté des sophistes, sans conclure d'ailleurs au scepticisme. La contradiction, selon Hegel, n'existe pas seulement dans la pensée, elle existe dans les choses mêmes; l'être lui-même est contradictoire. Lorsqu'avec les systèmes réalistes et dualistes, on sépare la pensée d'avec son objet

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et qu'on accorde à chacun une exislence indépendante, les antinomies de la pensée deviennent forcément une cause de découragement et de scepticisme. Au contraire, du moment qu'on voit dans la nature une pensée qui se développe, et dans la pensée, la nature prenant conscience d'elle-même, qu'on reconnaît que le monde, étant la pensée objectivée, ne renferme pas autre chose que la pensée, la contradiction où se meut le philosophe cesse d'être à ses yeux un obstacle à l'intelligence des choses, et lui apparaît comme leur essence même se réfléchissant dans les antinomies de sa pensée.

Connaissant le principe moteur et la forme invariable de la dialectique hégélienne, nous n'insisterons plus désormais sur le mécanisme invariable et monotone de ses déductions, et il nous sudira de relever, dans la Logique, les points de métaphysique les plus saillants.

La contradiction qui se trouve dans l'idée d'être s'est résolue dans le devenir. L'être devient, c'est-à-dire se fixe, se détermine, se définit. Mais l'être déterminé ou fini se continue à l'infini; le fini est infini; rien n'oblige la pensée à lui assigner des bornes: nouvelle contradiction, qui se résout dans l'idée d'individualité. L'individu est l'unité du fini et de l'infini. Considérer ces deux termes comme exclusifs l'un de l'autre, c'est oublier que l'infini, exclu par le fini, serait limité par le fini et fini lui-même. Si l'infini commençait où finit le fini et si le fini commençait où finit l'infini, de manière à ce que l'infini fût au delà du fini, le fini en deçà de l'infini, il n'y aurait plus réellement d'infini : car l'infini limité par le fini n'est plus l'infini. L'infini est l'essence du fini, et le fini est la manifestation de l'infini, l'infini existant. L'infini se détermine, se délimite, se distingue, s'impose des bornes, en un mot, devient le fini, par le fait même qu'il se donne l'existence. On n'existe qu'à de certaines conditions, d'une certaine manière et dans de certaines limites. Exister, c'est se définir. On n'existe que comme être

fini^. L'être fini, l'individu, l'atome, c'est l'infini existant d'une certaine manière, l'infini défini, la qualité devenue quantité.

La quantité est quantité extensive (nombre) ou quantité intensive (degré). Le nombre, qui est la quantité dispersée pour ainsi dire, et le degré, qui est la quantité ramassée, concentrée, se concilient dans la mesure et la proportion.

La mesure est l'être devenant essence (Wesen).

î2. Essence et phénomène. Substantialité et causalité, Héciprocité^.

L'essence est l'être déployé, dédoublé, de manière que ses laces se rélléchissent l'une l'autre. Aussi les catégories qui suivent se présentent-elles par couples : essence et phénomène, force et fonction, fond et forme, substance et accident, cause et eiïet, principe et conséquence, action et réaction. Cette réflexion en soi, ou si mieux on aime, ce reflet, c'est le phénomène. Essence et phénomène sont à ce point insépaiables que le phénomène est l'essence même de l'essence, ou en d'autres termes, il est essentiel à l'essenoe d'apparaître ((paivead-ai)^ à la vie de se manifester, au principe de produire ses conséquences, comme il est essentiel au phénomène d'impliquer une essence. Le phénomène sans essence n'est qu'une apparence.

A l'essentiel est opposé V accidentel, qui devient essentiel à son tour, en ce sens que l'idée d'essentiel a besoin de lui pour se produire : tant il est vrai que nulle catégorie n'est indépendante de ses voisines. Tout en s'excluant, elles ont besoin les unes des autres, elles s'appellent et s'engendrent mutuellement.

L'essence s'allirmant dans une série de phénomènes constitue la chose ou Vabjet, lequel est une totalité de faits reliés entre eux par une même essence. Considérés dans leur rapport à

' Comp. § M. — 2 logùjue, l. II. — fc'nci/cJ, , ,^ 112 el suiv.

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l'objet, ces faits ou phénomènes prennent le nom de propriétés. De même qu'il n'y a pas d'essence sans phénomène, il n'y a pas de chose, abstraction faite de ses propriétés. Une chose est ce que sont ses qualités, pas autre chose. Séparez la chose de ses propriétés essentielles et il ne reste rien : les qualités sont la chose même.

Principe générateur du phénomène, l'essence est la force ou V agent dont le phénomène est Y acte ou la fonction. Une force n'étant autre chose qu'un ensemble de phénomènes considérés dans leur identité, et l'acte n'étant que la force agissante ellemême en tant qu'elle se produit, c'est une tautologie que d'expliquer une action par un agent (cur opium facit dormire? — (juia, etc.). Tel fond, telle forme; tel agent, tel acte; tel le caractère, telles ses manifestations ; tel l'arbre, tels ses fruits.

La dualité : essence et phénomène, principe et conséquence, force et fonction, agent et acte, fond et forme, se résout dans l'idée ^'activité, synthèse et résumé des notions qui précèdent. Cette catégorie correspond dans l'ordre logique à ce qui, dans l'ordre métaphysique, s'appelle la nature^. En effet, agir, produire, créer, voilà la nature.. Tous les trésors que renferme son sein fécond, elle les manifeste, elle les produit et les reprend à elle pour les reproduire, pour les reprendre et les reproduire éternellement.

Activité est synonyme de réalité (Wirklichkeit). Il n'y a d'actif que ce qui est réel, et il n'y a de réel que ce qui est actifs. Le repos absolu n'existe pas^. La réalité, comparée à la simple possibilité, devient nécessité. Ce qui est réel est nécessairement actif. Activité, réalité, nécessité sont synonymes. Un être existe pour autant qu'il agit, et il agit pour autant qu'il existe.

^ On se rappelle que pour Hegel ces deux ordres n'en font qu'un. — ^ d^ ce qu'«il n'y a de réel que la raison» (p. 498), Hegel conclut à cette devise célèbre : ce qui est réel est rationnel. — '^ Ilàvta /o>pi' y.xi ojoèv [aîvei (§ 8).

L'essence ou réalité, considérée comme un principe nécessaire d'activité, devient substance. La substance n'est pas un substratum au sens propre, mais la totalité de ses modes. Ainsi se trouvent écartées: en théologie, l'idée d'un Dieu existant en dehors de l'univers; en psychologie, l'idée d'une âme existant indépendamment des faits constitutifs du moi; en physique, le préjugé qui suppose aux phénomènes une sorte de base mystérieuse, un je ne sais quoi d'inqualilié et d'inqualifiable, sans étendue, sans couleur, sans forme et qui n'en serait pas moins quelque chose de réel. Une substance de la matière qui échapperait à l'observation scientifique serait une pure chimère. Si, par une illusion particulière au dualisme, le poète a pu dire que

Nul mortel n'a somlé le fond de la nature,

c'est que la nature na pas de fond, c'est que les dehors de la matière sont la matière elle-même, c'est qu'il est de son essence d'être épanchée, de manquer de centre, de vie intérieure {das Wesen der Naiur ist die .Eusserlichkeil).

Pour être la totalité de ses modes, la substance n'est pas, comme la conçoit le spinosisrae, un agrégat purement mécanique, une simple somme, mais une totalité vivante, unie à ses modes par un lien organique : elle est la cause de ses modes et les modes, les e/fets de la substance. Ici encore nous avons non des idées indiiVérentes entre elles, mais un couple d'idées corrélatives. La cause est inséparable de son effet; l'elfet, indissolublement un avec sa cause efiiciente; celle-ci lui est immanente comme l'àme l'est au corps. Si les modes sont la substance déployée, épanouie, traduite, l'elfet est la cause effectuée, ex[)liquée, manifestée. Il n'y a rien dans l'effet qui ne soit aussi dans la cause, mais il n'y a rien non plus dans la cause qui ne s'effectue, s'afiirme, se réalise. L'idée d'effet est si peu séparable de l'idée de cause que tout effet est à son tour cause et toute cause à son tour effet d'une cause préexistante. Dans une série

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quelconque de causes et d'elîets, A, B, G, D..., l'effet B n'est autre chose que la cause A se faisant valoir, s'atlirmant comme cause et devenant en B la cause de G, en G la cause de D et ainsi de suite.

La série des causes et des elï'ets n'est pas, comme l'entend la logique formelle, une série indéfinie, un progressus in infinitum, où chaque effet engendre un nouvel effet sans réagir sur la cause qui l'a engendré. Dans la vérité des choses, l'effet B n'est pas seulement cause de G, mais aussi cause de A. En effet, A ne serait pas une cause, s'il n'effectuait B; c'est donc grâce à B, c'est à cause de B que A est cause; donc B n'est pas seulement l'effet, mais aussi la cause de la cause A. Par une réaction nécessaire, tout effet est la cause de sa cause, et toute cause, l'effet de son effet. La pluie, par exemple, est une cause d'huniidité, et l'humidité est à son tour une cause de pluie; ou bien encore, le caractère d'un peuple dépend de la forme de son gouvernement, mais aussi du caractère d'un peuple dépend la forme du gouvernement qui le régit. Puisque donc l'effet n'est pas fatalement prédéterminé par sa cause, mais réagit à son tour sur elle, la série des causes et des effets que nous offre la nature n'est |)as une ligne droite se prolongeant à l'infini, mais une ligne qui se replie sur elle-même et revient à son point de départ, c'est-à-dire un cercle. La série en ligne droite est une idée vague, qui, avec son objet même, se perd dans les nuages de l'indéfini : le cercle est une idée précise, déterminée, un tout parachevé (absolutum).

Gette réaction de l'effet sur la cause [action réciproque, Wechselwirkung) rehausse l'importance de l'effet, et lui donne un cachet de liberté qui lui fait défaut dans le système de Spinosa. Chez ce philosophe, l'effet dépend fatalement de la cause préexistante : en réalité, il n'est effet que dans une certaine mesure et il n'est déterminé que relativement. Il n'y a ni au commencement, ni au milieu ou à la fin de la série des causes,

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