‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 30 sur 83 · AGONIE DU MONDE ROMAIN, ETC · texte numérisé non relu

AGONIE DU MONDE ROMAIN, ETC

§ 29. Agonie du monde romain. — Barbarie. — Premier$ symptômes d'une philosophie nouvelle.

Quand saint Augustin mourut, l'empire d'Occident était, lui aussi, sur le point de succomber. De toutes parts les peuples du Nord avaient entamé ses frontières. La Gaule et l'Espagne étaient en leurs mains, l'Italie ^tait menacée. En même temps que l'État, la civilisation gréco-romaine tout entière tombait en ruines. De toutes ses institutions, l'Église seule avait chance de durer sans passer par une transformation profonde. D'une part, elle ouvrait les portes d'un monde meilleur à la foi juvénile des hommes du Nord comme au scepticisme blasé des gréco-latins ; mais elle les fermait aux indignes, et ce pouvoir des clefs, elle le tenait de Dieu même : elle disposait ainsi d'un moyen toutpuissant pour gouverner Romains et barbares. D'autre part, elle représentait, outre les idées anciennes que l'avenir devait élargir ou transformer, le principe essentiellement nouveau et fécond de l'égalité des nations et des individus devant Dieu, la doctrine de l'unité et de la solidarité du genre humain, en un mot l'idée d'humanité. Aussi, quand la catastrophe arriva, l'Église demeura de'bout et prit la succession de l'empire. Héritière de la culture classique en même temps que dépositaire des moyens de salut, elle dispensera désormais aux barbares l'éducation terrestre et tout ensemble le pain du ciel. Elle sera l'institutrice des nations nouvelles, et c'est dans son sein et sous ses auspices que la civilisation néo-latine et germanique donnera les premiers signes de vie.

Cependant l'agonie de l'antiquité et l'enfantement d'un monde nouveau durèrent des siècles. Les traditions littéraires de la Grèce et de Rome se continuèrent çà et là en Italie et dans l'empire d'Orient. Pendant que les derniers penseurs du paganisme se consumaient en efforts impuissants pour galvaniser la

religion du passé, un chrétien, caché sous le pseudonyme de Denys TAréopagite^, dépassant les timides spéculations des Pères grecs, christianisa le système néo-platonicien et déposa dans la pensée chrétienne les germes qui se développeront dans Scot Érigène, Hugues et Richard de Saint-Victor, Eckart, Bœhme, Bruno. Marcianus Capeila, vers 450, tenta une exposition encyclopédique des sciences*. Jean Philopon*, contemporain du néoplatonicien Simplicius^ commenta les ouvrages d'Aristote en même temps qu'il écrivait pour la défense du christianisme. Vers la même époque, le Romain Boëce^ traduisait Platon et Aristote et écrivait son délicieux traité De consolatione philosophiœ, où règne un souffle d'Épictète et de Marc-Aurèle; Cassiodore^, également Italien, mort en 575, publiait le traité Deartîbus ac discipUnis liberalium literarum^ qui, conjointement avec les traités de Marcianus Capeila et de Boëce, devint la base de l'enseignement au moyen âge ^. Citons encore Isidore de Séville et ses vingt livres d'Étymohgies; saint Jean de Damas, distingué à la fois comme théologien et comme érudit; Photius, patriarche de Constantinople, auteur de la Bibliotfieca ou Myriobiblion, sorte d'anthologie philosophique.

On le voit, c'est dans le sein de l'Église que les lettres se réfugient de plus en plus. En Occident surtout, la vie intellectuelle s'y concentra tout entière. Mais ce fut à peine si le

1 Dionysii Areopagil» Ope^^a^ gr. et lat., Paris, 1615, 1644 (2 vol. in-fol.). — Engelhardt, De origine scriptoru m Areopagiticorum , Erlangen, 1823. — a Satyricon, éd. Kopp, Francf., 1836, — ^ Sgg commentaires sur les Analytiques, la Physique, la Psychologie, etc., ont été imprimés à différentes reprises au seizième siècle. — * Homme d'État exécuté sous Théodoric en 525. Opéra, Bâle, 1546, 1570, in-fol. Gervaise, Histoire de Boêce, sénateur romain, Paris, 1715. — ^ Opéra omnia, Rouen, 1679; Venise, 1726. — Sainte Marthe, Vie de Cassiodore, Paris, 1695. — ^ D'après cet enseignement, il y a sept arts libéraux, dont trois, la grammaire, la rhétorique et la dialectique, forment le trivium^ et les quatre autres, la musique, l'arithmétique, la géométrie et Tastronoraie , le quadrivium , c'est-à-dire le triple et le quadruple chemin qui mène à la science par excellence, la théologie.

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