AGONIE DU MONDE ROMAIN, ETC
lumigQOD fumant de la culture savante ne s'éteignit pas complètement au sein d'un clergé recruté en grande partie parmi les barbares. L'ignorance élait générale. La langue latine, dont l'Église continua de faire usage, formait l'unique et mince trait d union entre le monde classique et les générations nouvelles. Au milieu du déchaînement de toutes les passions brutales, alors que le clergé séculier lui-même est livré à un grossier réalisme et montre une indifférence absolue à l'égard des choses de l'esprit, ce sont les couvents qui deviennent l'asile de la pensée et de l'étude. Dans la vie monastique, l'esprit, absorbé partout ailleurs par les choses du dehors, trouve l'occasion et le loisir de s'occuper de lui-même et de ses vrais trésors. En attendant les travaux indépendants, lactivité des religieux se porle sur la copie des manuscrits, et c'est à leur zèle que nous devons la connaissance d'un nombre considérable de chefs-d'œuvre antiques.
Mais ils firent plus : ils fondèrent des écoles et se firent les précepteurs de la jeunesse {scholœ, scholastici, doctrina scholastica). Les écoles monastiques rivalisaient avec celles des évêchés. C'est la Grande-Bretagne qui possédait les monastères modèles. On en vit sortir des savants tels que Bède le vénérable*, Alcuin^, élève de l'école d'York, qui, devenu le conseiller et l'ami de Charlemagne, contribua à la création de TAcademie palatine et d'un grand nombre d'écoles épiscopales et monastiques; enfin et surtout Scot Érigène, le premier et tout ensemble le plus profond des philosophes du moyen âge chrétien, le créateur de la scolastique.
La patrie de Scot, d'Occam et des deux Bacon ne se vante pas sans raison d'être Tlonie de la philosophie moderne.
1 073-735. — Opéra, Bàle, 1563; Cologne, 1612. — » 720-804. — Opéra, Ralisb, 1773, 2 vol. in-fol.
§ 30. La Scolastique^
Légataire universelle de Tempire romain, l'Église est la grande puissance qui domine le moyen âge. Hors d'elle, point de salut; hors d'elle, point de science. Le dogme, tel qu elle le formule, est la vérité. Il ne s'agit donc pas de la chercher. La philosophie, dans le sens de recherche de la vérité, n'existe pas pour l'Église. Philosopher, au point de vue du moyen âge, c'est expliquer le dogme, c'est en développer les conséquences, c'est en démontrer la vérité. La philosophie se confond donc avec la théologie positive : hors de là, elle serait hérétique. Rivée à la loi de l'Église, la pensée chrétienne ressemble k un fleuve resserré entre des rives à pic, mais d'autant plus profond que son lit est plus étroit. Ne pouvant sortir du dogme qui l'enserre, elle l'approfondit, le creuse, le mine, si bien et si longtemps qu'elle finira par l'ébranler.
Ainsi surgit et se constitue peu à peu la philosophie de l'École chrétienne, la scolastique. Scot Érigène en est le fondateur; saint Anselme, Abélard, saint Thomas, Duns Scot en sont les représentants les plus marquants. La scolastique est la science moderne à l'état embryonnaire ^ ; c'est la philosophie des nations européennes, se développant dans le sein maternel de l'Église, sous forme de théologie. Elle n'est plus, comme la spéculation des Pères de l'Église, fille de l'antiquité classique, dont la sépare la chute du monde romain. Née sur le sol vigoureux du monde germanique et néo-lalin, elle appartient à d'autres races et à une nouvelle civilisation^. C'est la France, l'Angleterre, l'Es-.
1 Rousselot, Études sur la philosophie du moyen âge, 3 vol. in-8, Paris, 1841. Hauréau, Histoire de la philosophie scolastique^ 2 vol., Paris, 1850. — Cousin, Fragments philosophiques. Philosophie scolastique, Ritter, Philosophie du moyen âge, — K. Fischer, Histoire de la philosophie moderne, Introduction. — ^ Hegel, Histoire de la philosophie, Tome 111, p. 118. — 3 Ibid., p. 139.