LA 8G0LASTIQUE
pagne, TAllemagne, c'est en un mot l'Europe occidentale qui est sa patrie. Elle a sa période juvénile, son âge mûr, sa décadence. D'abord sous l'influence du platonisme, qui l'inspire par l'organe de saint Augustin, la philosophie scolastique subit de plus en plus, à partir du treizième siècle, l'ascendant d'Aristote. De là les deux grandes périodes de l'histoire de la scolastique : la période platonicienne et la période péripatéticienne. Cette dernière se divise en deux sous-périodes, dont la première explique Aristote dans le sens réaliste, la seconde, dans le sens du nominalisme. La scolastique s'épuise, à partir du quatorzième siècle, dans la lutte dés réalistes et des nominalistes, et succombe, vers le milieu du quinzième, à la réaction laïque et libérale inaugurée par la Renaissance. Du moins cesse-t-elle, à partir de cette époque, de constituer une grande puissance intellectuelle, pour se réfugier corps et biens dans le giron de l'Église, dont elle est aujourd'hui encore la philosophie oflîcielle*.
Quelle est sa pensée dominante, sa doctrine fondamentale? Le «dernier des scolastiques », tout en traversant d'ailleurs le moyen âge «en bottes de sept lieues ^d, la formule mieux que personne en ces termes : « La philosophie et la religion ont même contenu, même but, même intérêt... En expliquant la religion, la philosophie s'explique elle-même, et en s'expliquant ellemême, elle explique la religion^. » Tel est, en effet, le principe qui est à la base de tous ses systèmes. Ce qui distingue essentiellement la période où nous entrons, c'est l'alliance qui s'y contracte entre ce qui, avant et après, se trouve en état de guerre : la théologie et la philosophie, la foi et la raison, la «grâce» et la «nature». Pour les Pères latins, comme pour les libres penseurs qui ont fondé la philosophie moderne, il y a
^ Le plus notable de ses représentants postérieurs à la Renaissance est le Jésuite François Suarès, de Grenade (1548-1617), partisan de Thomas d'Aquin, auteur des Disputationes metaphtjsicœ (Paris, 1619), etc. — ^ Hegel, Hist. de la philosophie, T. III, p. 99. — ^ Philosophie de la religion, T. I, p. 21.
entre les deux sphères. Les Pères prennent parti ce»; les philosophes, pour la ce nature 2>: dans la !S scolastiques, de ceux du moins de la prenaière ogme révélé et la raison naturelle ne sauraient se [ais, comDûe il y a désaccord apparent sur un grand oints de doctrine, il s'agit, pour eux, de réfuter ce it, de démontrer la vérité du dognoe, de prouver Rnistne ecclésiastique est une religion rationnelle, r le dogme à la raison, dit un continuateur éminent 3 que nous venons de citer ^, tel est le programme que. Le dogme affirme le Dieu-homme; la scolasi question : Pourquoi un Dieu-homme? Pour la théologie fait alliance avec la philosophie, la nence. Cette alliance forme Tessence même de la lelle-ci est si bien un compromis entre la philoso- , qu'elle décline du moment où les docteurs nomie part, et les humanistes, de l'autre, reconnaissent le séparer les deux domaines.
§ 31. Scot Érigène.
des grands scolastiques, Jean Scot Érigène, origi- 5-Manche, dirigeait, vers le milieu du neuvième émie palatine, où l'avait appelé la munificence de lauve. Son traité De divina prœdestinaltone^ écrit à lérésie de Gottschalk, et sa traduction latine de pagite, qu'il négligea de soumettre à l'approbation aliénèrent les sympathies de l'Église, sans le priver a haute protection de l'empereur. La date de sa rtaine comme celle de sa naissance, eur de son esprit, très supérieur à son siècle, Scot
ouvrage cité, T. I, 2« éd., p. 67.
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rappelle Origène dont il partage le sort : la disgrâce de l'Église, qui ne Ta pas élevé au rang de ses saints. Sa science, eu égard à son époque, est prodigieuse. Outre le latin, il sait le grec et peut-être l'arabe. De là sa connaissance parfaite de Platon, d'Aristole, des Pères grecs et du néoplatonisme. Il y joint une puissance de spéculation et une hardiesse de jugenaent qui dépassent tout ce qu'a produit le moyen âge catholique, et on ne peut le comparer qu'à ces pics volcaniques qui se dressent isolés dans une plaine uniforme. Sa philosophie, telle qu'il l'expose dans le De divisione naturœ^y n'est pas sans doute une nouveauté, si nous la comparons aux doctrines néoplatoniciennes : à l'instar de Pseudo-Denys l'Aréopagite, elle reproduit, sous forme chrétienne, le système émanatisie de l'école d'Alexandrie. Mais au neuvième siècle et de ce côté-ci des Pyrénées, comprendre Plotin et Proclus était presque un miracle.
L'objet de la philosophie est identique, selon Scot, à celui de la religion 2. La philosophie est la science de la foi, l'intelligence du dogme. La spéculation et la religion, qui ont le même contenu divin, se distinguent uniquement par la forme, en ce que la religion se soumet et adore, tandis que la philosophie étudie, discute, approfondit, moyennant la raison, l'objet que la religion se contente d'adorer: Dieu ou la Nature incréée et créatrice.
Dans le sens le plus général, le mot nature embrasse la totalité des existences, ce qui est incréé comme ce qui est créé. Dans ce sens, la nature comprend quatre catégories d'existences: 1** ce qui est incréé et qui crée; 2** ce qui est créé et qui crée; 3® ce qui est créé et ne crée point; 4** ce qui est
1 Éditions Thomas Gale, Oxf., 1685; Schlûter, Mûnsler, 1838; H. J. Floss, Paris, 4853 (collection Migne). — Saint-René-Taillandier, Scot Érigène et la philosophie scolastique^ Strasb., 1843. — * De divina prœdestinatione, Proœmium (dans Gilbert Mauguin, iluci. qui nono sœc, de prœd. et grat, $orip$erunl opera^ Paris, 1850).
incréé et ne crée point. L'existence n'est possible que s*ous ces quatre modes.
Toutefois cette division des êtres peut se simplifier. La première catégorie, en effet, se confond avec la quatrième, toutes deux comprenant ce qui est incréé et se rapportant par conséquent Tune et l'autre au seul être qui existe, au sens absolu du mot ; à Dieu. La première renferme Dieu, en tant qu'il est le principe créateur, le commencement, la source des choses; la quatrième contient également Pieu, mais en tant qu'il est la fin, le consommateur et le couronnement des choses, au delà duquel il n y a plus rien. En comparant de même la deuxième et la troisième catégorie, on trouve qu'elles se confondent en une seule, embrassant toutes les choses créées, l'univers, en tant qu'il est distinct de Dieu. Les choses créées et à leur tour productives (la deuxième catégorie), ce sont les Idées- types qui se réalisent dans les individus^. Les choses créées et ne produisant plus rien, ce sont les individus; car ce ne sont pas les individus, mais les types ou espèces qui possèdent la puissance reproductrice. Donc, au lieu des quatre catégories primitives, il en reste deux : Dieu et l'univers.
Mais, à leur tour, ces deux catégories ou modes de l'existence s'identifient^. En effet, le monde est en Dieu et Dieu est en lui, comme son essence, son âme, sa vie. Tout ce qu'il y a, dans le monde, de force vive, de lumière, d'intelligence, c'est Dieu, immanent au cosmos, et celui-ci n'existe qu'en tant qu'il participe k l'être divin. Dieu est l'être dans sa totalité, l'être sans division ni partage, sans limite ni mesure; le monde est l'être partagé, divisé, limité. Dieu est l'être inexpliqué; le monde est l'être expliqué, révélé, manifesté {d-eocpdveiaj ; Dieu et l'univers sont un seul et même être, l'être unique et infini, sous deux modes ou manières d'être différentes; ou plutôt, c'est le monde
^ De divisione naturcBf II, 2. — ^ III, 22.