ABÉLARD
publié par Reinwald (Berlin, 1831), et le traité intitulé Sic et non, publié par V. Cousin dans les Ouvrages inédits d'Abélard (Paris, 1836).
Abélard est à la fois trop spéculatif pour embrasser les idées de Roscelin, et trop positif pour souscrire à la théorie de Guillaume de Champeaux. Selon lui, l'universel existe dans l'individuel, mais il n'existe pas en dehors de l'individuel, autrement que comme concept. De plus, s'il existe réellement dans l'individu, il n'y existe pas essentiellement, mais individuellement . S'il y existait essentiellement, en d'autres termes, sMl épuisait l'essence de l'individuel, où serait la différence entre Pierre et Paul? La théorie d'Abélard, sans être le nominalisme, s'en rapproche évidemment. Elle est a la doctrine ultra-idéaliste de Champeaux ce que l'idéalisme concret d'Arislote est à l'idéalisme abstrait de Platon. Abélard, qui ne connaît pas la Métaphysique d'Aristole, la devine par les quelques traits que VOrganon lui en a révélés. Cela seul suffirait à lui assurer un rang éminent parmi les docteurs du moyen âge.
Abélard est, d'ailleurs, le plus indépendant, le plus hardi, le plus tranchant des scolastiques. Respectueux envers l'Église, il ne craint pas, à l'occasion, d'encourir son blâme. Il est d'accord avec l'auteur du Cur Deus homo sur l'identité de la vérité révélée et de la vérité rationnelle, mais il ne souscrit plus avec Anselme au credo ut intelligam de saint Augustin. Dans son Introduction il condamne, avec une étonnante franchise, cette crédulité présomptueuse qui s'accommode au plus vite et sans discernement de la doctrine quon lui offre, avant d'avoir examiné ce quelle vaut et si elle mérite créance. Il parle avec enthousiasme de la philosophie grecque, que du reste, et de son propre aveu, il ne connaît que d'après saint Augustin ^. Il re-
' Theoîogia chrietianai 1. II : Quœ ex philosophie collegi testimonial non ex eorum scriptis^ quœ nunquam fortasse vidt, imo ex libris B. Augustini collegi.
trouve chez les grands penseurs de l'antiquité toutes les doctrines essentielles du christianisme: Dieu, la Trinité, Tlncarnation, et de l'antiquité païenne à TÉvangile, la distance lui paraît moindre que de l'Ancien au Nouveau Testament. G est notamment au point de vue moral que la philosophie grecque l'emporte, à ses yeux, sur la doctrine des livres sacrés d'Israël. Et s'il en est ainsi, pourquoi refuser aux penseurs païens la félicité éternelle parce qu'ils n'ont pas connu le Christ? L'Évangile est-il donc autre chose qu'une réforme de la loi morale naturelle, legis naturalis refoiinatio? Peuplerions-nous l'enfer d'hommes dont la vie et la doctrine révèlent une perfection tout évangélique et apostolique et qui ne s'écartent en rien, ou à peu près, de la religion chrétienne "^7
Comment Abélard arrive-t-il à découvrir dans les philosophes grecs des doctrines telles que la Trinité? C'est que les trois personnes se réduisent pour lui a trois attributs {proprietates non essentiœ) de l'Etre divin : la puissance, la sagesse et la bonté. Séparées, dit-il 2, ces trois propriétés: pouvoir, savoir et vouloir, ne sont rien, mais unies, elles constituent la souveraine perfection [tota perfectio boni). La Trinité est l'Être qui peut ce qu'il veut et qui veut ce qu'il sait être le meilleur. Au point de vue théologique, c'est le monarchisme, hérésie opposée au trithéisme de Iloscelin. Métaphysiquement, c'est le spiritualisme concret, niant que la force et la pensée soient des entités séparées, et ailirmant leur unité dans le vjuloir.
Si les temps de ferveur religieuse confondent la moralité avec la piété, la morale avec la théologie, les époques éclairées et sceptiques tendent à les séparer. C'est donc un symptôme important que la première apparition d'une morale distincte de la dogmatique. Tel est le traité de morale populaire de Hildebert de I^vardin ; Moralis philosophia^^ imité de Cicéron; tel est
1 Theologia christiana, 1. II. — a Ihid, — s Voy. § 32.