HUGUES DE SAINT-VICTOR
Le même libéralisme pour la forme, et pour le fond la même tendance moniste, mais alliée au sentiment religieux le plus vif et le plus pur, se retrouvent chez Hugues de Saint- Victor, le premier des grands mystiques du moyen âge.
§ 35. Hugues de Saint-Victor.
Hugues^, moine de Saint-Yiclor à Paris (1096-1140), contraste de la manière la plus frappante avec son illustre contemporain. Âbélard est Français : il a la passion de la clarté, de la précision, de la perfection formelle; sa foi est affaire d'intelligence; sa «déesse» c'est la logique. Hugues est d'origine germanique. Éloigné, par goût autant que par devoir, de la scène brillante où s'épanouit le génie d'Abélard, il s'adonne, au fond de sa retraite, à l'étude, à la méditation, à la contemplation. Non moins indépendant qu'Abélard, il Test par sentiment plutôt que par réflexion, et quoique dialecticien habile, il répugne au rationalisme formaliste de l'École. Mais, si son libéralisme diffère profondément de celui d'Abélard, il aboutit à des résultats analogues. Le rationalisme et le mysticisme tendent également à l'unité moniste. De là vient qu'au moyen âge le mysticisme exerce sur le dogme une influence non moins délétère que la critique rationnelle; de là vient aussi qu'en France mysticisme et panthéisme sont des termes synonymes^.
Le point de vue de Hugues, tel surtout qu'il se dessine dans son ouvrage capital : De sacramentis christianœ fideiy étonne par sa hardiesse. Une orthodoxie absolue ne lui paraît ni nécessaire pour le salut, ni même possible. On peut être, selon lui, parfaitement d'accord sur la vérité des dogmes, sans l'être sur leur interprétation, et l'unité de la foi n'implique nullement l'identité des vues sur la foi^. L'uniformité des idées sur Dieu
ï Opera^ Venise, 1588; Rouen, 1648. — ^ Comp. p. 86. — » De sacra-- , meniiê, 1. 1, p. X, c. 6.
est d'autant moios possible que Dieu échappe à toute conception humaine. C'est ici un trait caractéristique du mysticisme, et qui le distingue essentiellement du rationalisme d'Abélard, sinon de celui d'Anselme. Tout en admettant avec ce dernier que la Trinité n'est autre chose que la souveraine puissance (le Père), la souveraine intelligence (le Fils ou le Révélateur), et la souveraine bonté (le Saint-Esprit), Hugues enseigne l'incompréhensibilité absolue de l'Être infini.
Dieu n'est pas seulement surintelligible, mais nous ne pouvons même pas le concevoir par analogie. Qu'y a-t-il, en effet, d'analogue à Dieu? La terre? Le ciel? L'esprit? L'âme? Rien de tout cela n'est Dieu. Vous dites : Je sais que ces choses ne sont pas Dieu; mais elles ont quelque ressemblance avec lui, et peuvent ainsi servir à le désigner. C'est comme si, pour me donner une idée d'un esprit, vous me faisiez voir un corps. L'image serait assurément mal choisie, et cependant d'un esprit à un corps la dislance est moins grande qu'entre Dieu et un esprit. Les choses créées les plus opposées entre elles diffèrent moins que le créateur et la créature. Impossible donc de comprendre Dieu, qui n'existe que pour la foi^. Pour Abélard, pur dialecticien, un Dieu incompréhensible est un Dieu impossible; pour Hugues, esprit intuitif et métaphysicien mystique, il n'en est pas moins la suprême réalité.
Le premier depuis saint Augustin, Hugues donne une attention sérieuse à la psychologie. Sur ce terrain, il est le champion convaincu de l'animisme. Le corps et l'âme sont, à ses yeux, des substances distinctes, sans être absolument opposées l'une à l'autre; car il y a entre elles un double trait d'union : d'une part, l'imagination, qui est pour ainsi dire l'élément corporel de l'âme, de l'autre, la sensibilité, qui est comme leléinent spirituel du corps. L'âme possède trois forces fondamentales:
^ De 8acramenti$, 1. I, p. X, c. 2.