PROGRÈS DE LA LIBRE PENSIVE
qu'une chose peut être vraie en philosophie sans l'être au point de vue religieux et vice versa. On se doule vaguement de la faillibilité de l'Église et de la possibilité d'une rupture entre la foi et la science, la théologie et la philosophie.
Déjà, sous l'influence du panthéisme arabe, quelques esprits frondeurs osent prendre parti pour la philosophie de l'immanence. Les trois personnes de la Trinité se réduisent pour eux soit à trois manifestations successives de l'Être infini, soit à trois degrés différents dans le développement de la notion humaine de Dieu. Le Père est le Dieu de TAncien Testament, Dieu localisé dans le ciel ; le Fils est le Dieu du Nouveau Testament, Dieu franchissant l'abîme et se rapprochant de l'homme; l'Esprit saint est le Dieu de l'avenir, le vrai Dieu, conçu comme l'Être universel et partout présent. Dieu est tout et produit tout en toutes choses. Il est donc aussi bien présent dans le pain quotidien que dans l'hostie consacrée. Son Esprit a parlé par la bouche des grands hommes de la Grèce comme par les prophètes, les apôtres et les Pères. Il n'y a d'autre ciel que la bonne conscience, d'autre enfer que le remords, et l'adoration des saints est de l'idolâtrie.
Enseignées avec talent par Simon de Toumay, Âmaury de Bèoe, David de Dinant^, ces doctrines se répandent rapidement dans le clergé et dans la société laïque, et constituent, vers 1200, une opposition formidable, bien que clandestine, à l'autorité souveraine de la tradition. L'Église, sérieusement menacée dans son unité, conjura le péril en livrant au bûcher un grand nombre d'hérétiques, et en frappant d'anathème la Physique d'Arislote, où David de Dinant était accusé d'avoir puisé ses négations (1209).
1 Pour rhérésie panthéiste d'Amaury et de David, voy. Ch. Schmidt, Histoire et doctrine de la secte des Cathares, 2 vol., Paris, 1849.
Digitiïfecl by
Gqpgle
DEUXIÈME PÉRIODE
Règne de la. scolastique péripatéticienne*.
A. Péripatétisme semi-réaustb.
ifluence croissante de la philosophie d'Aristote.
s insisté sur TafliDité qui existe entre le réalisme le système catholique. Dans le platonisme comme icisme, dans l'État de Platon comme dans l'Église, el qui prime l'individuel, c'est le tout qui pré- 3, absorbe les parties, c'est l'Idée qui est la :cellence, la puissance supérieure à toute exiselle. La philosophie d une époque donnée est le )rit qui la caractérise: aux temps héroïques du aux siècles de la foi qui a produit les croisades et
cathédrales gothiques, devait correspondre une ssentiellement idéaliste, platonicienne, augusti- Érigène et saint Anselme en sont les grands rej^rés déjà dans leurs écrits et plus encore dans ceux esseurs, on découvre, sous l'accord apparent de lie et de leur théologie, des contrastes, des dispa- ;ompatibilités. Érigène aboutit au monisme; Guilampeaux, à la philosophie de l'identité; Abélard, sme; Alain, Gilbert, Amaury de Bène, au pan-
scolastiques de l'époque, s'il faut les en croire, aent convaincus de l'accord entre la raison et le îur philosophie ne veut être autre chose qu'une \ de cet accord et une justification de la foi. Mais il
, Recherches critiques sur Vâge et Vorigine des traductions fe, Paris, 1819; 2- éd., 1843.
INFLUENCE CROISSANTE DE L4 PHILOSOPHIE d'ARISTOTE 219
est certain que dès Tannée 1200 cette conviction se t^^^^^vp ébranlée chez plusieurs. Et du moment que la scolastique tingue entre la vérité philosophique et la vérité religieuse, qu*elle se suicide pour se décomposer dans les éléments ( rates qu'elle prétend unir. La scolastique n'a pas encore a le faite de son développement, que déjà elle montre des s tomes de décadence. Pour continuer de vivre, il lui une impulsion puissante, il était nécessaire qu'une noi sève lui fût en quelque sorte infusée du dehors : elle la d'Aristote.
Au commencement du treizième siècle, l'Europe chrétien connaissait guère encore d'Aristote qu'une partie de VOrg dans la traduction latine attribuée à Boëce. A partir de époque les choses changèrent rapidement. Vers 1250, R( évêque de Lincoln, traduit en latin V Éthique à Nicomaque dominicains Albert de Bollstaedt et saint Thomas d'Aquin éci de précieux commentaires sur le Stagirite, et encourage toutes manières la traduction de ses œuvres. Mais c est tout aux Arabes^ que le moyen âge chrétien doit la connais de ses écrits sur la physique et l'ontologie. Dès le onzième douzième siècle, Avicenne en Perse, Averroès en Espj les commentent, et propagent au loin, soit par l'enseigne oral, soit par leurs écrits, le goût de la philosophie périp cienne. Des princes amis des lettres, Roger II de Sicile et pereur Frédéric II, s'entourent de savants arabes et font sous leur direction, des traductions latines d'Aristote et c exégètes, dont ils gratifient les universités de Bologne, de et d'Oxford. Des milliers d'étudiants se familiarisèrent ainsi ses doctrines. On n'avait connu que le logicien, et enco l'avait-on connu que très superficiellement. On fit dès U connaissance du moraliste, du physicien^ du métaphysicier
* Voy, § 31, note 3.
220 PHII.OSOPfflE DU MOYBN AGE
Aristole était une DOuyeauté, et l'Église, de par son système
conservateur, devait le combattre. N'était-il pas, et comme païen
et comme protégé des disciples du faux prophète, TiDcarnation
de toutes les tendances antichrétiennes? N'élait-il pas en partie
hérésies de David de Dînant et consorts? Aussi
e les écrits d'Aristole sur la physique en 1209
que en 1215. Mais elle se ravisa peq à peu. Dès
iècle elle consentait à ce qu'il se fît, à Paris,
ics sur Aristote, et cinquante années plus lard
lit devenu son philosophe officiel, qu'il n'était
de contredire sans se rendre suspect d'hérésie.
Ht in rébus ncUuralibus, sicut Joannes Baptista
^tis. Cette réaction n'a rien que de naturel. Aris-
lilosophe païen et par là même l'adversaire de la
lalgré cela, sa doctrine se trouvait être d'accord
), elle n'en servait que davantage à gloriQer le
3 enseignait un Dieu distinct de Tunivers, et cela
concilier les sympathies de l'Église au moment
it débordée par l'hérésie panthéiste, qui se récla-
3 Platon.
Airistote offrait à l'Église un système qu'elle avait
intérêt à s'approprier sous certaines réserves.
t familiarisé avec la notion de nature. On parlait
de son cours en regard de Dieu et des effets de
pensée chrétienne, en se développant, ne pouvait
à cette pierre angulaire de la science, et l'Église,
5 pouvait pas plus s'y opposer qu'elle n'avait pu
'mation des États européens. Ne pouvant détruire
se les était assujettis: ne pouvant extirper la
e, il fallait qu'elle en fît sa vassale. Or, à cet effet,
e d'Aristote la servait à merveille. La nature,
l'est-elle pas un système hiérarchique dont Dieu
k|uent l'Église — est à la fois la base et le som-