SAINT THOMAS D'AQL'IN
que parce ijull les pense et comme il les pense. H n'y a donc pas en lui de diflférence entre la pensée et letre; et, cette identité de la connaissance et de son objet constituant la vérité, Dieu est la vérité même. De ce qu'il est la vérité, il s'ensuit qu'il existe; car il n'est pas possible de nier l'existence de la vérité: ceux-là mêmes qui la nient, prétendent avoir raison, et alTirment ainsi qu'elle existe*.
La démonstration de l'existence de Dieu est la première et principale tâche de la philosophie; mais il lui serait impossible de la remplir, impossible même de s'élever à l'idée de Dieu, sans la révélation primitivement faite aux hommes par le Créateur, et sans la révélation en Jésus-Christ. Pour que l'esprit humain fût en état de diriger ses efforts vers son vrai but, il a fallu que Dieu le lui indiquât, c'est-à-dire se révélât lui-même à l'humanité dès le principe. La philosophie n'est légitime qu'à la condition de prendre la révélation pour point de départ, et d'y aboutir comme à son but final : elle n'est dans le vrai qu'à la condition d'être ancilla ecclesiœ et, pour autant qu'Aristote est le précurseur du Christ dans le domaine scientifique, ancilla Aristotelis. L'Église de Dieu est le but où tendent toutes choses ici-bas.
La nature est une hiérarchie dans laquelle chaque ordre est la forme de l'ordre inférieur et la matière de Tordre supérieur. La hiérarchie des corps s'achève dans la vie naturelle de l'homme, et cette vie devient à son tour la base et en quelque sorte l'étoffe d'une vie supérieure, la vie spirituelle, qui se développe à l'ombre de l'Église^ et se nourrit de sa Parole et de ses sacrements, comme la vie naturelle se nourrit du pain de la terre. Le règne de la nature est donc au règne de la grâce, l'homme naturel au chrétien, la philosophie à la théologie, la matière au sacrement, l'État à TÉglise et l'empereur au pape, ce que le
^ Samma theologiœ, question 2, art. 1.
228 PHILOSOPHIE DU mOYEN AGE
moyea est au but, Tébauche à la consomma tioo, la potenlia à Vactus.
L'univers que constituent les deux règnes de la nature et de la grâce est le meilleur des mondes possibles; car Dieu, en concevant dans sa sagesse infinie le meilleur des mondes, n'aurait pu créer un monde moins parfait sans déroger à cette sagesse. Concevoir la perfection et réaliser un monde imparfait supposerait en Dieu une opposition entre savoir et vouloir, entre le principe idéal et le principe réel des choses, qui répugne à la pensée aussi bien qu'à la foi. La volonté divine n'est donc pas une volonté d'indifférence, et la liberté de Dieu, loin d'être synonyrne de bon plaisir et d'arbitraire,, est identique à la nécessité.
Malgré les apparences contraires, il en est de même de la volonté humaine. De même que l'intelligence a un principe (la raison) dont elle ne peut s'écarter sans cesser d'être elle-même, la volonté a un principe dont elle ne peut dévier sans cesser d'être libre: le bien. La volonté tend nécessairement au bien; mais la sensualité tend au mal, et paralyse ainsi les effets de la volonté. De là le péché, qui a sa source, non dans la liberté d'indifférence ou de choix, mais dans la sensualité^. Il y a prédétermination morale, mais non prédestination arbitraire, puisque la volonté divine elle-même est subordonnée à la raison. Étendu à Dieu, le déterminisme perd ce qu'il a de blessant pour la conscience dans la théologie de saint Augustin.
Le système de saint Thomas marque à la fois l'apogée du développement de la métaphysique catholique et le commencement de sa décadence. Dès avant saint Thomas, la philosophie scolastique offrait des symptômes d'épuisement; en lui elle se relève et brille d'un éclat qui fait pâlir les noms les plus illustres. Par son dévouement à l'Église et à ses intérêts, par le talent
* Sumtna theologicBy quaesl. 82. — Contra g entiles, IIL
DUNS SGOT
philosophique qu'il met au service du catholicisme, en la conformité parfaite du dogme et de la vérité phil personnifiée dans Aristole, il est, après saint Augusti Anselme, le type le plus accompli du docteur de TÉgl sa foi, toute ardente qu'elle soit, n'a plus la fraîcheur victions intactes; c'est plutôt une foi voulue, cV constant d'une volonté énergique en lutte avec les n cultes que lui suscite la réflexion. Dès l'époque de saii la raison et la foi catholique, la théologie oflicielle et 1 phie se distinguent Tune de l'autre, et arrivent à la < plus ou moins claire de leurs principes et de leurs inl pectifs. La métaphysique sera longtemps encore subo la théologie; mais, quoique vassale, elle a désormais tence à part, une sphère d'activité propre.
Cette apparition de la philosophie proprement dite sanction pour ainsi dire oflicielle par l'organisation d facultés parisiennes, qui a lieu du vivant de saint T cette date commence la décadence de la scolastique. L giens eux-mêmes, et à leur tête Jean Duns Scot, se c de la précipiter.
§ 40. Duns Scot.
Jean Duns Scot, de Dunston (Northumberland), rel l'ordre de saint François, professeur de philosophie et logie à Oxford et à Paris, fut le plus laborieux des sco Quoique mort à â/t ans (1308), ses ouvrages forme volumes in-folio ^.
Nous venons de voir la philosophie reconnue oflic comme science distincte de la théologie. A l'époque Scot, c'est-à-dire vers la fin du treizième siècle, la pi
* Opéra omnia, Lyon, 1639. — Voy. le système de Duns Scot ( T. VUI.
existe si bien comme science à part, à côté de la théologie, qu'elle ose faire à celle-ci une sérieuse opposition. Les philosophes, dit Duns Scot, sont en désaccord avec les théologiens sur la question de savoir si l'homme a besoin d'acquérir par voie surnaturelle une science oii sa raison ne peut atteindre par les moyens naturels. Ainsi constale-t-jl non seulement l'existence d'une philosophie qui n'est pas de la théologie, mais le désaccord qui dès cette époque existe entre les philosophes et les théologiens.
Duns Scot, en vrai scolastique, occupe entre les deux camps une position mitoyenne. Il reconnaît avec les théologiens la nécessité d'une révélation, mais il accorde aux philosophes que saint Augustin a tort de prétendre que l'homme ne peut absolument rien savoir de Dieu sans révélation surnaturelle. Il déclare, avec les théologiens, la Bible et la doctrine de l'Église normes suprêmes de la pensée philosophique; mais il est, d'autre part, à ce point philosophe et rationaliste, qu'il ne croit à l'autorité de la Bible et de la tradition ecclésiastique que parce que les doc- Irines de la Bible et de V Église sont conformes à la raison. C'est donc la raison qui est, a ses yeux, l'autorité suprême, et les textes sacrés n'ont pour lui qu'une autorité dérivée, conditionnelle, relative. Il fait, à ce propos, ce que nul scolastique n'a fait avant lui : il essaie de prouver la crédibilité des Saintes- Écritures, et dans le choix des arguments, il donne manifestement la préférence aux preuves internes*.
Qu'on se familiarise davantage avec la littérature scolastique et l'on sera moins disposé qu'on ne l'est généralement à exagérer les progrès qu'a faits la libre pensée depuis le treizième jusqu'au dix-neuvième siècle. Les historiens qui prétendent mettre les négations modernes au compte de la Réforme, ignorent ou affectent d'ignorer qu'au neuvième siècle le catho-
» D. s. In Magistrum sententiarum.
DUNS SCOT 23t
lique Scot Érigène nie les peines éternelles» qu'au douzième, le catholique Abélard déclare les doctrines des pi grecs supérieures à celles de TAncien Testament, qi zième^ un grand nombre de catholiques refusent de Fengendrement surnaturel et à la résurrection du Ch dans ce même siècle, c'est-à-dire plus de deux cents ; la Réforme et à l'époque de la plus grande puissance siège, saint Thomas et Duns Scot se voient obligés de à grands frais de dialectique, la nécessité de la révélât crédibilité de la Parole divine; enfin, que ces do( rÉglise, si soumis, si dévoués, si orthodoxes, unissec convictions chrétiennes une liberté de pensée dont la protestante du dix-septième siècle n'offre que de rares e
Si le système thomiste confine au panthéisme, la pi de Duns Scot est décidément pélagienne, et, tandis que dominicain sacrifie la liberté individuelle à la plui gloire de Dieu, le docteur franciscain- croit rendre à service non moins signalé en exaltant l'individu et arbitre aux dépens de la grâce.
En même temps que Dieu et FÉglise, Duns Scot sei auquel il appartient. Les grands ordres du moyen âge précurseurs des partis théologiques du protestantisme, de nos jours, dans l'indivisible unité de l'orthodoxie c'étaient, à l'époque dont nous parlons, de véritable opposés entre eux non seulement dans des questions pratique, mais sur des points de doctrine qui aujour nous paraissent nullement secondaires. Pour la scolas rivalité de ces ordres devient, à différentes reprises, un de vie. La lutte de Duns Scot et des scotistes contre le t est en réalité le duel de deux ordres puissants qu l'autre aspirent à exercer, dans l'Église, l'influence pi rante. La gloire qui de saint Bonaventure a rejailli su des franciscains se trouvait éclipsée par l'éclat des non
nicaios d'Albert le Grand et de Thomas d'Aquio. Jaloux de la rendre à son ordre, Duns Scot s'attache à dévoiler et à réfuter ce qu'il appelle les erreurs du thomisme. Thomas, fidèle à la mission toute dogmatique et didactique de son ordre, a été l'apôtre de la foi et de la grâce. Duos Scot, qui a également reçu l'esprit de son ordre, esprit de piété visrante et pratique, se fait l'apôtre de Taction, du mérite des œuvres, du libre arbitre humain, et avec une pénétration qui justifie largement son titre de docteur subtil j il entreprend la critique de saint Thomas.
Le déterminisme thomiste, supposant la prééminence de l'intellect sur la volonté, a les apparences de la vraie philosophie catholique. En courbant la volonté sous le joug d'un principe absolu, il humilie Tamour-propre de l'individu, détruit sa confiance en ses propres forces et lui fait voir son néant. Mais en mettant à nu les assises du système, on les découvre peu solides. D'une part, en effet, il fait de Dieu lui-même un être relatif, dont la volonté est l'esclave de l'intelligence. D'autre part, il fait plus que d'humilier l'individu : il le décourage et le réduit au désespoir ou à l'indifférence morale. Si l'Église adoptait ce système, elle cesserait infailliblement et bientôt d'être le sanctuaire de la vertu et la mère des saints. Donc, au primat de l'intelligence il faut opposer celui de la volonté ^, et au déterminisme il faut substituer la vraie philosophie et la véritable pensée d'Aristote : la doctrine de la liberté divine et humaine.
A moins de confondre le vrai Dieu avec le Fatum ou la nature naturante des néoplatoniciens, l'on ne peut admettre, avec les thomistes, que le monde soit le produit nécessaire de son essence, de son intelligence ou de sa volonté. Dieu a créé le monde librement. Il aurait pu ne pas le créer. Sa volonté n'y
* Le volonlisme de Duns Scot est à V intellectualisme de Thomas ce que le Kant de la Critique de la raison pratique sera au Kant de la Critique de la raison pure, et ce que Je panthélisme de Schopenhauer sera au panlogisme de Hegel.