‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 46 sur 83 · RÉAPPARITION DU NOMINALISME, DURAND, OCCAM, ETC · texte numérisé non relu

RÉAPPARITION DU NOMINALISME, DURAND, OCCAM, ETC

l'existence et de TuDité de Dieu^. L argument ontologique et l'argument cosmologique lui paraissent également faibles, et la nécessité de l'existence d'une cause première lui semble, une pure hypothèse, à laquelle il est toujours loisible à la raison d'opposer l'hypothèse non moins probable d'une série infinie de causes et d'effets. Il n'y a donc pas, pour lui, de théologie rationnelle ou scientifique possible; et avec cette science des Origène/ des Augustin, des Anselme, des Thomas, la scolastique elle-même se réduit, sous sa critique, à un ramassis de stériles hypothèses. La science est pour Dieu, et pour l'homme, la foi.

Que les docteurs de l'Église reconnaissent l'inanité de leurs spéculations, et se fassent les interprètes de la vérité pratique, les propagateurs de la foi! Que l'Église se passe d'une vaine science terrestre! Qu'elle renonce à tous les éléments mondains dont Ta pénétrée son contact avec les choses de la terre, qu'elle se réforme et revienne à la simplicité, à la pureté, à la sainteté de l'âge apostolique! Si, dans le difiérend entre Philippe le Bel et le saint-siège, Occam prend fait et cause pour le roi; si, fuyant la France, il offre ses services à Louis de Bavière 2, qui, lui aussi, est en lutte avec le vicaire du Christ, ce n'est pas, de sa part, hostilité ni même indifférence à l'égard de l'Église. Au contraire, en vrai sectateur de saint François, il aime profondément sa mère spirituelle, et parce qu'il l'aime, il la veut grande, sainte, pure de l'influence délétère du monde, et il ne peut approuver l'immixtion de la papauté dans les affaires temporelles des États européens. C'est son dévouement à l'Église qui, sur ce point, l'oblige à tendre la main aux adversaires du souverain pontife.

En même temps donc qu'il compromet l'alliance entre la foi

ï Occam, In L I sentent.^ dUt. 3, qu. 4. — Centilogium theologicum^ f. i. — ^ On lui prête ce mot adressé à Louis : Tu me defendda gladio , ego te défendant calamo.

' ' — '3, le nominalisme tend à rompre le lien dix fois sécuit l'Église au monde. Sa réapparition ne marque pas e déclin de la scolastique, mais elle correspond chroent aux premiers symptômes de la décadence du »al, auquel les rois résistent désormais avec succès, isme d'Occam, si convaincu, pour sa part, de tendre rÉglise, est après tout, comme toute philosophie, le I reflète la préoccupation dominante de Tépoque : la our les puissances laïques, les États, les nations, les culture intellectuelle, les arts, les sciences, la philosecouer le joug de la Rome chrétienne. C'est de ion du nominalisme que datent les premiers déve-

de la vie nationale et des langues modernes, en i l'unité politique, religieuse et littéraire que l'héraditions césariennes avait imposée à l'Europe. Le 5 cachait donc, sous les apparences d'un profond

à l'Église et d'une piété exclusive au point de raémce, une foule de tendances hostiles au catholicisme, Taccueillit comme cent ans auparavant elle avait stote : elle le condamna. Mais cette fois encore l'héeté des racines trop profondes, elle répondait trop ndances politiques, intellectuelles et religieuses de ir qu'il fût possible de la vaincre, ines de Durand et d'Occam furent le signal de la lUx et des nominaux, qui remplit le quatorzième et i siècle, changea les universités en vrais champs de baicpression n est pas une métaphore, — et ne s'apaisa e de la Renaissance et de la Réforme. Le réalisme

le quatorzième siècle, des partisans distingués, tels Burleigh, qui le défend au nom de la science et de e, Thomas de Bradwardine*, archevêque de Can-

tô.

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torbéry, qui le maintient au nom de la foi et accuse Occam de pélagianisme, Thomas de Strasbourg^ et Marsile d'Ingheu^, premier recteur de l'université de Heidelberg, qui tendent à concilier les doctrines adverses. Mais, même sous forme de conceptualisme, il n'attirait plus que les esprits spéculatifs; de plus en plus le nominalisme, doctrine nette et précise, se recommandait à ce qu'on appelle le sens commun. Malgré la résistance opiniâtre du parti réaliste et du gouvernement, que ce parti avait réussi à intéresser à sa cause, la doctrine d'Occam finit par se faire admettre en Sorbonne, où elle est professée avec talent par Jean Buridan ^ et, plus ou moins modifiée dans le sens dogmatique, par Pierre d'Ailly ^, Vaigle de la France.

Le nominalisme abritait sous son drapeau les tendances réformatrices de l'époque, et il devait triompher.

§ 42. Décadence de la Scolastique. — Réveil du goût pour la nature et les sciences expérimentales. — Roger Bacon. — Mysticisme.

En vain le nominaliste Pierre d'Ailly combat-il les conclusions d'Occam; en vain espère-l-il conserver ainsi à la scolastique une raison d'être que lui enlève le scepticisme. L'alliance entre les éléments constitutifs de la scolastique était irrémédiablement compromise. Occam, Durand, Buridan ne sont sceptiques, il est vrai, qu'à l'égard de la métaphysique; mais en aflîrmant que nous ne pouvons rien savoir de Dieu, de la providence, de la chute, de la rédemption, de la résurrection, du jugement, et qu'il faut nous contenter de croire toutes ces doctrines, ils les rendent incertaines, problématiques, et ils favorisent, malgré

1 Mort en 1357. - 2 Mort en 1396. - ^ jjort vers 1360. — On a de lui : Summa dialect , Paris, 1487. Comp. log. Venise, 1480, et une série de commentaires sur Aristote^ imprimés soit à Paris, soit à Oxford. — * Mort en 1425. — Quœstionea super quatuor l. sent.^ Strasb , 1490. Tractatus et set^mones,

eux, rhétérodoxie. Dans leur esprit, la foi s'est séparée de la science; dans d'autres penseurs, moins dévoués à l'Eglise, c'est la libre pensée qui de plus en plus se passera de la foi. C'est ainsi qu'en 1347 Jean de Mercurie, de l'ordre de Cîteaux, est condanané pour avoir affirmé .1) que tout ce qui se fait dans le. monde, le mal comme le bien, se fait par la volonté divine; 2) que le péché est plutôt un bien qu'un mal ; 3) que celui qui succombe à une tentation irrésistible ne pèche point. C'est ainsi encore qu'en 1348 un bachelier en théologie, Nicolas d'Autricure, ose présenter à la Sorbonne les thèses suivantes : 1** Nous arriverions facilement et vite à une science certaine, si, laissant là le Stagirite et ses commentateurs, nous nous mettions à étudier la nature elle-même. 2*^ Nous concevons bien Dieu comme l'être réel par excellence, niais nous ne pouvons savoir si un pareil être existe ou non. 3* L'univers est infini et éternel; car un passage du non-être à l'être ne se conçoit pas. — Ces ma nifeslalions du libre-penser étaient rares encore^ mais d'autant plus éclatantes.

A la philosophie spéculative et à ses tentatives anti-scolastiques vint se joindre un puissant auxiliaire : le goût des sciences expérimentales, réveillé par l'étude des ouvrages d'Aristote sur la physique et par l'influence des écoles arabes d'Espagne, à qui nous devons nos chiffres, les premières notions de l'algèbre et de la chimie, et la connaissance des traditions astronomiques de rOrient. L'enseignement de l'École chrétienne était purement dialectique et formel; il dressait l'esprit à la discussion, mais le laissait vide. Dès le treizième siècle, le nioine franciscain Roger Bacon *, professeur à Oxford, en comprit l'immense imperfection, et conçut le projet de le réformer en y introduisant les sciences. Fruit de vingt années de recherches auxquelles il consacre toute sa fortune, ses trois ouvrages, Opus majus^, Opus minus et

1 Doctor mirabilis; 1214-1294^ - a Éd. Jebb, Londres, 1833, in-fol.

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