‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 47 sur 83 · DECADENCE DE LA SCOLASTIQUE · texte numérisé non relu

DECADENCE DE LA SCOLASTIQUE

Opus tertium ^, sont le monument scientifique le plus considérable du moyen âge. Non seulement il insiste sur la slérilité des logomachies scolastiques, sur la nécessité d'observer la nature et d'étudier les langues, mais il comprend, mieux encore que son homonyme du seizième siècle, rimportance capitale de la déduction mathématique comme complément de la méthode expérimentale. Bien plus, il enrichit la science, et en particulier Toptique, de théories nouvelles et fécondes. Mais en 1267, époque à laquelle l'Opus majus vit le jour, son plan de réforme scientifique était prématuré. Soumis à la cour de Rome, il échoua grâce aux intrigues du parti obscurantiste et valut k Roger douze années de réclusion. La semence que cet esprit, le plus clairvoyant du moyen âge, jetait dans une terre desséchée par le scolasticisme, ne leva que trois siècles plus tard«

Sans atteindre à la hauteur de Bacon, mais avec une prédilection significative, Albert le Grand (§ 38) s'adonne, lui aussi, à l'étude de la nature, que son siècle et lui-même confondent avec la magie. A la même époque un personnage étrange, à la fois théologien et naturaliste, missionnaire et troubadour, dom Raymond Lulle^, de Palma, prend a tâche de vulgariser la science des Arabes au moyen d'une méthode universelle qu'il appelle ars magna. Sa doctrine, consignée dans de nombreux écrits, lui vaut, dans les siècles suivants, d'enthousiastes adeptes, dont la grande préoccupation est la découverte de la pierre philosophale et la fabrication de l'or. A la faveur de cet enfantillage, l'esprit revient peu à peu à l'observation de la réalité et s'habitue à voir dans la nature un sujet d'étude non moins important qu'Aristote, si bien que vers 1400 le médecin Ray-

1 Dans Bogeri Bacon Opéra quœdam hactenus inedita^ éd. J. J. Brewer, Londres, 1859. — Charles, Roger Bacon^ sa vie, ses ouvrages, ses doctrines^ d'après des textes inédits, Bordeaux, 1861. — * 1234-1315. — Raymundi LuUi Opéra, Slrasb., 1508. — Opéra omnia, éd. Saizinger, Mayencc, 1721 ftb.

mond de Sebonde*, professeur à Toulouse, ose préférer aux livres écrits par la main des hommes le livre de la nature^ intelligible à tous puisqu'il est l'œuvre de Dieu.

La philosophie officielle, avec son formalisme stérile, son ignorance de la réalité, sa désespérante immobilité, avait contre elle la pensée, fatiguée du joug de TAristote ecclésiastique, avide de progrès et de liberté; elle avait pour adversaire la science naturelle préludant à sa grandeur future sous la forme rudimentaire de magie; enfin, elle répugnait au sentiment religieux et à la piété mystique par son impuissance à donner à Tâme une nourriture substantielle, et à la vie chrétienne une impulsion sérieuse vers le bien. Le. mysticisme a été pendant des siècles Tallié de la spéculation scolastique; dans Scot Érigène, dans les sages de Saint-Victor, dans saint Bonavenlure, il a tempéré les froides régions du raisonnement comme un soufile du midi, fécondé comme une bienfaisante rosée Taride dialectique de l'École, élargi le cercle étroit d'une orthodoxie intolérante, en faisant insister ces hommes sur la fides qua creditur bien plus que sur la fides qvm creditur, sur la foi elle-même, comme fait subjectif et vie de l'âme, bien plus que sur l'objet de la croyance. Mais à mesure que la scolastique s'absorbe dans les questions de forme et les discussions puériles, le sentiment religieux, qui veut vivre en Dieu et qui éloufle dans les catégories d'Aristote, se retire d'elle et la combat.

Quelques mystiques, comme Gauthier de Saint-Victor, en veulent à la dialectique parce qu'ils y voient un péril pour le dogme de l'Église. D'autres, moins Scrupuleux à cet égard, mais non moins avides de posséder Dieu, se laissent entraîner par l'ardeur de leurs sentiments religieux aux conclusions extrêmes de la spéculation panthéiste. A leurs yeux la dialec-

* Mort en 1436. — Raimundi liber naturœ sive creaturarum (theohgia naturalis), Slrasb., 149C; Paris, 1509; Sulzbach, 1852. — Kleiber, De Haimundi vita et scriptis^ Berlin, 1856.

Page 1