ARISTOTE CONTRE ARISTOTE
De vanitate scientiarum, dirigé contre le dogmatisme scolastique; dans Jérôme Cardan^, médecin et mathématicien distingué, dont les doctrines, singulier mélange de superstitions aslroloj d'idées libérales, sont traitées d'anti-chrétiennes par le doxes de l'époque; dans le savant médecin suisse Thé de Hohenheim, dit Paracelse^, qui partage avec Pic, et Agrippa la foi en la lumière interne « bien supérie bestiale raison d, et Tamour de la Cabale, dont les doc confondent, dans sa pensée, avec le christianisme. De cadmon, qui n'est autre que le Christ, procèdent, sel( celse, l'âme du monde et la multitude des esprits qu'e verne, les syl vains, les ondines, les gnomes, les salan et celui qui, par une obéissance absolue à la volonU s'est uni à VAdam cadmon et aux intelligences céleste meilleur des médecins et possède la panacée universelle, philosophale. A beaucoup de superstition et à quelque charlatanisme, les précurseurs de la réforme scientifique un vif sentiment de la réalité et une profonde aversion scolasticisme, que leurs dédains contribuent puissamment en brèche.
§45. Aristote contre Aristote ou Péripatéticiens libéraux. — ! Épicuriens. — Sceptiques.
En même temps que Pléthon et Bessarion prèchaieni de Platon, Gennadius, George de Trébizonde, Théodore i péripatéticiens ardents et adversaires de l'Académie de l initièrent l'Italie savante à l'étude des textes d'Aristote sure qu'on se familiarisait avec la langue du grand phi
1 De Pavie, 1501-1576. — Opéra omnia, Lyon, 1663. — Gardî dans rhiatoire des mathématiques par sa règle pour la solution des du troisième degré {Ârs magna aive de regulis algebraicis^ publia la môme année que les Révolutions célestes de Copernic). — * 1 — Opéra, Bàle, 1589; Strasb., 1616 ss.
on se persuada qu'entre le véritable Aristote et TArislote de la scolastique il y a des différences notables, et tandis que Platon, Plotin, Proclus séduisaient les imaginations ardentes, les esprits positifs, non moins ennemis de la philosophie traditionnelle que les académiciens de Florence, en appelèrent d' Aristote mal étudié et mal compris à l'Aristote authentique des textes grecs. Il arriva dès lors pour le Stagirite ce qui vers 1835 est arrivé pour Hegel. Le système qui passait pour le plus ferme soutien de rÉglise se trouva en désaccord avec elle sur plusieurs points essentiels, et, en opposition au péripatétisme officiel, il se forma une école péripatéticienne libérale, composée en majeure partie d'éléments laïques. Tout en observant à l'égard de l'Église une prudente réserve, ces péripatéticiens de la gauche travaillent à la ruine de son système autoritaire en dévoilant une à une les hérésies du philosophe qu'elle protégeait avec une aveugle tendresse. Convaincre d'hérésie un auteur que l'Église a déclaré infaillible, c'était convaincre l'Église de faillibilité, c'était s'attaquer à son autorité souveraine dans le domaine de la pensée, c'était répondre, par l'affranchissement des intelligences, à Taffranchissement des consciences qui s'opérait au-delà des monts.
Dans son traité De l'immortalité de l'âme^y le chef de la nouvelle école 2, Pierre Pomponat (Pomponazzi ^), ose soulever la question de savoir si l'immortalité est un corollaire des principes d'Arislote, et la résout, avec Alexandre d'Aphrodisias^, dans le sens négatif. C'était, d'une part, méconnaître l'autorité
^ Tractatus de immortalitate animœ^ 1534. Nombreuses éditions. ^ * Dite école de Padoue, d'après la viUe où professait son chef Pomi onat. — ^ Né à Mantoue en 1462, mort en 1525; professeur à Padoue. — Voy. sur Pomponat: Ad. Franck, Moralistes et philosophes, 2" édit., Paris, 1874. — * Voy. sur les alexandristes et les averroïstes : Marsile Ficin, Préface à la traduction de Plotin. Les uns interprétaient Aristote, avec Averroès, dans le sens panthéiste, les autres, avec Alexandre d'Aphrodisias, dans le sens déiste. Les uns et les autres niaient l'immortalité individuelle et le miracle.
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de saint Thomas, qui a déclaré la philosophie du Stagirite favorable k ce dogme fondamenlal de la religion; c'était, d'autre part, contester la doctrine elle-même, puisque la philosophie d'Aristote n'était pas, aux yeux de Pomponat comme aussi au point de vue ecclésiastique, un système entre plusieurs, mais la phik)sophie par excellence. Pomponat, qui a besoin de se concilier Léon X pour échapper à ses foudres, déclare que, quant à sa personne, il croit k Timmortalité, parce qu'il croit à Tautorité de TËglise en matière religieuse, mais d'après la manière dont il réfute les objections qu'on adresse à la doctrine contraire, il est évident qu'il n'y croit pas.
Quoi qu'on en dise, écrit-il, on ne saurait admettre que tous les hommes soient appelés à la perfection intellectuelle, et quant à la perfection morale, elle ne consiste pas en un idéal irréalisable sur la terre, mais dans l'accomplissement consciencieux des devoirs qu'impose à chacun sa tâche spéciale. Un magistrat consciencieux et intègre a atteint, dans sa sphère, la perfection dont il est capable et à laquelle il est destiné; un fermier laborieux, un commerçant, un artisan honnête et actif, réalisent, chacun selon ses moyens, la perfection relative dont la nature leur a fourni les éléments. La perfection absolue n'appartient qu'à l'Être absolu.
Quant à l'argument qui conclut à l'immortalité de l'âme de la nécessité d'une récompense sans fin pour la vertu, d'un châtiment sans fin pour le crime, il repose sur une notion fausse, ou tout au moins imparfaite et mesquine, de la vertu et du vice, de la récompense et du châtiment. La vertu qui ne s'exerce qu'en vue d'une récompense autre qu'elle-même n'est pas la vertu, et ce qui le prouve, c'est que tous nous regardons un acte accompli d'une manière complètement désintéressée et sans espoir d'en retirer un profit matériel quelconque, comme plus méritoire qu'une action faite en vue d'un avantage ou d'un intérêt à satisfaire. 11 faut distinguer entre la récompense essentielle et la
rémunération accidentelle de la vertu. La réœmpense essentielle, inhérente à la vertu et qui par conséquent ne lui fait jamais défaut, c'est la vertu elle-même et la joie qui en est inséparable; et il en est de même du vice, qui recèle son propre châtiment, lors même qu'il n'est pas suivi de peines extérieures et accidentelles. Que le peuple pratique le bien en vue de la rémunération d'outre- tombe, qu'il s'abstienne du crime par peur de l'enfer, cela est incontestable, mais prouve que ses idées morales sont encore dans l'enfance et qu'il a besoin de hochets et d'épouvantails là où le philosophe agit uniquement d'après les principes.
Mais si l'âme n'est pas immortelle, toutes les religions sont dans l'erreur, et l'humanité tout entière s'abuse! Eh oui! Platon ne dit-il pas qu'en plusieurs choses tous les hommes sont dupes d'un même préjugé? Et ne réduit-il pas ainsi à bien peu de chose la valeur de l'argument tiré du consensus gentium? Pour ce qui est enfin des apparitions des morts, des résurrections et des revenants, ces sortes de preuves en faveur de la vie d'outre-tombe ne prouvent autre chose que la merveilleuse puissance de rimagination secondée par la crédulité. Si, comme Aristote l'enseigne positivement, l'âme est la fonction du corps, il est évident qu'il ne saurait y avoir d'âme sans corps. Et que devient dès lors la sorcellerie, l'évocation des esprits? Que devient le surnaturel?
Dans son traité Des enchantements'^ ^ Pomponat se prononce ouvertement contre le miracle comme suspension de Tordre naturel des choses, et si, pour donner le change à l'Inquisition, il admet les miracles de Jésus et de Moïse, il les explique naturellement, c'est-à-dire qu'il les nie indirectement. Et il les nie de par l'autorité de celui que l'Église considérait comme le plus ferme soutien du surnaturel chrétien, de par l'autorité d'Aristote.
< Be naturalium effectuum admirandorum causis s, de incantationibus iO^sB&le, 1556.
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Ën6n, dans son traité Du Destin^ y il s'étend avec une complaisance évidente sur les contradictions que renferment les doctrines de la prescience et de la providence divines, de la prédestination et de la liberté morale. Si Dieu ordonne tout à Tavance et prévoit tout, c'est que nous ne somunes pas libres ; si l'homme est libre, c'est que Dieu ne prévoit pas ses actes, et se trouve, quant a Tintelligence, dans la dépendance de la créature. Arislote lui-même — Pomponat ne le dit qu'à mots couverts, tant est grande encore l'autorité du philosophe de l'Église — Aristote lui-même se contredit dans cette grave question, dont la solution semble dépasser les capacités de la raison humaine. Quoi qu'il en soit, c'est le déterminisme qui a pour lui la logique, et c'est à lui qu'appartiennent les sympathies de Pomponat. Le mal vient donc de Dieu! lui objecte le nominalisme scolastique. Il est obligé d'en convenir, mais il s'en console en pensant que, s'il n'y avait pas tant de mal dans le monde y il ny aurait pas non plus tant de bien.
Porta 2^ Scaliger^ Cremonini^, Zabarella^ continuent, à travers le seizième siècle, le péripatélisme libéral de Pomponat, dont ils épousent les idées sur Tâme en même temps que la prudente réserve, recommandée par cette devise de Cremonini : Inlus ut libet, foris ut moris est. L'Église cependant les surveillait de près et les soupçonnait d'athéisme. Un rejeton de cette école, Lucilio Vanini ^, esprit remuant et d'une excessive vanité, se fit brûler par l'Inquisition en dépit ou peut-être à cause de sa déclaration «qu'il ne dira son opinion sur l'immortalité de l'âme que quand il sera vieux, riche et Allemand ^•]!>
^ Defato, libero arbitrio^ prœdesiinationet providentia Dei libri F, Baie, 1525. — 2 Mort en 1555. — De rerum naturalibusprincipiis, Florence, 1551 . — 3 1484-1558. — Exerc, adv, Cardanum, — * 1552-1631. Prof, à Ferrare et à Padoue. — ^ 1533-1589. Prof, à Padoue. — Opéra, Leyde, 1587. — « Son vm nom est Pompejo Ucilio. Dans ses ouvrages il s'appelle Julius Gsesar Vaninus. Né à Tauresano, près de Naples, en 1584, ilfutbnMé vif à Toulouse, après avoir eu la langue coupée, le 9 février. 1619. Il a laissé deux ou-
Déjà ces péripatéticieos de la gauche ne jurent plus, comme les péripatéliciens orthodoxes, sur la parole du maître. Ils vénèrent dans Aristote la personnification la plus complète de Tesprit philosophique, mais leur.péripatétisme n'est plus une obéissance servile à la lettre de ses écrits, dont ils s'écartent à maintes reprises.
Quelques-uns, frappés de la similitude des doctrines authentiques d'Aristote et des doctrines platoniciennes et alexandrines, se rapprochent de TAcadémie florentine, tout en portant haut le drapeau du Lycée, et d'autre part, les platoniciens, qu'une étude sérieuse a initiés aux secrets de la métaphysique d'Arislote, consentent à un compromis entre le platonisme et le péripatétisme. C'est, du côté platonicien, Jean Pic de la Mirandole, dont un travail sur l'accord de Platon et d'Aristote demeure inachevé; c'est, du côté néo-péripatéticien, André Césalpin*, savant naturaliste, qui pressent la découverte de Harvey et crée un système artificiel de botanique. L'univers, selon Césalpin, est une unité vivante, un organisme parfait. Le «premier moteur» est la substance même du monde, substance dont les choses particulières sont les modes ou déterminations. Il est à la fois la pensée absolue et l'être absolu. Pour être un mode de la substance divine, l'âme humaine n'en est pas moins immortelle, puisque son essence, la pensée, est indépendante du corps.
D'autres encore, .comme Bernardino Telesio^, de Cosenza (1508-1588), le fondateur de ri4cademm Telesiana ou Cosentina de Naples, et Francesœ Patrizzi** (1527-1597), nourris tout
vrages: Amphitheatrum œternœ providentiœ^ Lyon, 1615, et De admirandis naturœ arcanis^ Paris, 1616 (plus connu sous le litre de Dialogues sur la nature, Irad. Cousin).
* 1509-1603. Médecin de Clément VIII. — Quœbliones peripateticœ, Venise, 1571. — Dœmonum investigatio perep., Venise, 1593, comp. p. 256. — * De natura juxta propria principia libri IX, Naples, 1586. ^^ Discussiones peripateticœ, Venise, 1571 ss.; Bâle, 1581. — Nova de univerais philosophi a, Ferrare, 1491.
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à la fois d'humanités et de la science secrète de Paracelse et de Cardan, se rapprochent, dans leurs conceptions cosmologiques, des systèmes naturalistes de l'école ionienne* A Telesio se rattachent les noms célèbres de Giordano Bruno (§ 49) et de Francis Bacon (§ 51), qui tous deux le connurent et subirent son influence.
De ce côté-ci des monts, tandis que le génie spéculatif de ritalie méridionale ressuscitait le vrai Arislote, Platon, Parménide, Empédocle, Tesprit français et flamand, plus sympathique à la philosophie morale et à la science positive qu'à la spéculation métaphysique, faisait revivre le pyrrhonisme dans les Essais^ de Michel de Montaigne* (J533-J592) et dans les écrits de Pierre Charron 2 (1541-1603), de Sanchez* (mort à Toulouse en J632), de Lamolhe-Levayer^ (1586-1672), le stoïcisme dans Juste Lipse^ (1547-J606), Tépicurisme dans le savant physicien Gassendi, Tadversaire de l'intellectualisme cartésien^ (1592-J655\ Si ces libres penseurs, à l'exception de Gassendi dont le dix-huitième siècle reprendra les doctrines, ne contribuent pas directement au renouvellement de la philosophie, du moins y travaillent-ils d'une manière indirecte en discréditant la métaphysique de l'École, encore très puissante, en dévoilant l'inanité de ses formules, la stérilité de ses disputes. Humanistes et naturalistes, dogmatiques et sceptiques. Italiens el Français, sont unis dans une même pensée d'afl^ranchissement, de réforme, de progrès. Nature est leur mot d'ordre à tous, de même qu'à l'âge théologique de la Grèce succède l'ère des physiciens.
1 Ed. pr,, Bordeaux, 1580. — Étude sur Montaigne }»ar Prévost-Paradol, dans réd. V. Leclerc (Paris, ^865). ^ * De la sagesse, Bordeaux, 1601. — 3 Tractatus déprima universali scientia, quod nihil scitur, Lyon, 1581. — Tractatus philosophici, Rollerd., 1649. — * Dialogues faits à Vimi talion des anciens, Mons, 1673; Œuvres, Paris, 1653. — ^ Manuductio ad stoîcam philosophiam, etc, — ^ De vita, moribus et doctrina Epie, Leyde, 1647. — Ânimadversiones in Diog. L, de vita et phil. Epie , ibid., 164Ô. — Syntagma philos. Epie, La Uaye, 1G55. — P. G. Opéra, Lyon, 1658; Florence, 1727.
§ 46. La Réforme religieuse.
sonl les idées qui éclairent Thuaianité dans sa marche, c^est la volonté, ce sont les passions instinctives qui la font der*. L'humanisme démolissait pierre à pierre le système ieusement construit par les docteurs de l'Église; mais, soit mce excessive, soit indifférence, il évitait de s'attaquer à se elle-même, et affectait à son égard une soumission reseuse. Pomponat, Scaliger, Érasme, Montaigne étaient des les plus libéraux que les chefs de la Réforme; mais leur lisme même, en les rendant indifférents en matière de reliles paralysait dans la grande œuvre de l'affranchissement onsciences. L'Église était si tolérante envers l'antiquité ne, si éprise des études classiques! Les papes eux-mêmes it si lettrés, si libéraux, si mondains! L'omnipotence spile de Rome n'en était pas moins un des principaux obstacles 'opposaient encore à la réforme philosophique, et pour 1er le colosse, il fallait un levier plus fort que l'amour des §, de plus puissants mobiles que le goût de la libre pensée, ier, ce fut la conscience religieuse de Luther et des réforirs. Au nom de la puissance intérieure qui les subjugue, traîne, ils s'attaquent, non plus au système philosophique lé par l'Église, mais à l'Église elle-même et au principe de Litorité souveraine.
l'a vu, l'Église, au moyen âge, est à la fois Église et École, itaire des moyens de salut et dispensatrice de l'instruction se. Aussi longtemps que les peuples étaient barbares, la mce qu'elle exerçait en cette double qualité était bienfai- , légitime, nécessaire. Mais, continuée au delà de l'époque lève est devenu majeur, la meilleure des tutelles devient un
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joug doDt ii teod à s'affranchir. La RenaissaDce a enlevé de fait à rÉglise son caractère d'école unique et privilégiée, mais elle s'est inclinée devant TÉglise comme suprême autorité religieuse et morale. La Réforme vient compléter l'œuvre du quinzième siècle en émancipant la conscience. Le trafic des indulgences est l'occasion qui la fait éclater. Ce commerce honteux se trouvait légitimé par le système catholique. L'Église représentant Dieu sur la terre, ce qu'elle commande, c'est Dieu même qui le veut. Si donc elle demande de l'argent aux fidèles et attache à cette contribution la promesse du pardon des péchés, le fidèle n'a qu'à s'incliner devant son autorité et à s'exécuter. Le procédé choque peut-être quelque peu le sens moral. Mais que sont nos impressions individuelles auprès de la révélation que TÉglise tient de Dieu? Les voies de Dieu sont-elles donc nos voies, et la folie divine n'est-elle pas plus sage encore que la sagesse des hommes? La vérité révélée n'a-t-elle pas été dès le principe en scandale aux enfants du siècle?... La conscience de Luther fait justice de ces sophismes. En protestant contre le scandale des indulgences, elle se révolte contre le dogme qui le sanctionne, contre le pouvoir spirituel qui le préconise. A l'autorité d'une Église à ce point mal inspirée, elle substitue l'autorité souveraine de l'Écriture; au principe catholique du mérite des œuvres, elle oppose la justification par la foi.
Le principe proclamé par Luther et qui bientôt le sera par les Zwingle, les Calvin, les Farel, ne larde pas à pénétrer, comme un réactif puissant, toutes les sphères de la vie humaine. Du moment que l'on tenait pour vrai que la- foi seule sauve et non les œuvres, les abstinences imposées par l'Église perdaient leur prix. Si la grâce est tout, devait-on se dire, si le mérite n'est rien. Dieu ne saurait nous savoir gré de renoncer aux joies et aux devoirs de la vie, à la famille, à la société. Déjà Luther, qui est loin d'aimer la philosophie, mais qui a un sentiment très vif de la nature, travaille à bien des égards dans le
sens humanitaire et moderae, en abolissant, du moins en principe, le dualisme du spirituel et du temporel, des clercs et des laïques, du ciel et de la terre. Mélanchthon, qui est à la fois disciple de la Renaissance et champion de la Réforme, a par* faitement conscience de la solidarité qui exisle entre le réveil littéraire et le réveil religieux. Ën6n, les deux courants se confondent dans Ulrich Zwingle ^, à la fois chrétien convaincu et penseur profond, dont la théologie est une protestation énergique contre le dualisme d'une nature athée et d'un Dieu contre, nature.
§ 47. Scolastique et Théosophie dans les pays protestants. Jacques Bœhme.
La tendance progressiste de Zwingle fut loin cependant de prévaloir, au seizième et au dix-septième siècle, contre le zèle doctrinaire des théologiens du Nord. A l'autorité de l'Église et du pape succède, chez les protestants, celle des symboles de la Réforme. On ne pouvait passer d'un jour à l'autre du régime autoritaire à l'absolue liberté. La conscience religieuse, violemment secouée par une soudaine révolution, avait besoin d'un guide capable de remplacer celui qu'elle venait de perdre. De son côté la théologie, dans sa lutte contre le catholicisme, ne pouvait se passer d'une autorité extérieure, visible, normative en matière de science comme en matière de religion. La Réforme n'amena donc pas une transformation immédiate de la philosophie; en dépit des efforts de Nicolas Taurellus^ de Montbéliard
1 Œuvres, éd. Schuler et Schulthess, 8 vol., Zurich, 1828-42. — « Philosophiof triumphus, BâJe, 1573. — Alpes cœsœ (contre Césalpin), Francf., 1597. — Synopsis Arist, Metaph.y Hanov., 1596. — De mundo, Amb., 1603. — Uranologia, ibid., 1603. — De rerum œlemitate, Marb., 1604. — Schraid de Schwarzenberg, Nicolas Taurellus, le premier philosophe alkmandy 2«éd., Erl., 1864 (ail.).