T0MM4S0 CAMPANELLA
est obligée d'emprunter le caractère de certitude qu'elle ne porte pas en elle-même : c'est la raison qui la transforme en connaissance. En effet, le soupçon que le métaphysicien peut concevoir à l'égard des sens et de leur véracité, n'est pas possible à l'égard du sens interne. Or ce dernier me révèle mon existence directement et de manière à exclure jusqu'à l'ombre d un doute : il me montre à moi-même comme un être qui est, qui peut, qui sait, qui veut, et en outre, comme un être qui est loin de tout pouvoir et de tout savoir. En d autres termes, le sens interne me révèle du même coup mon existence et ses limites. J'en conclus forcément qu'il est un être qui me limite, un monde objectif, différent de moi, un nonmoi, et j'arrive de cette manière à démontrer a posteriori ce qui est une vérité d'instinct, a priori, antérieure à toute réflexion : l'existence d'un non-moi qui détermine en moi la perception sensible *.
Le scepticisme se trouve-t-il ainsi réfuté? A vrai dire, il ne Test encore qu'à moitié, et notre philosophe n'a garde de chanter victoire. En effet, de ce que les sens sont véridiques en nous montrant des objets, il ne s'ensuit pas nécessairement qu'ils les montrent tels qu'ils sont. La conformité que le dogmatisme présuppose entre notre manière de penser les choses et leur manière d'être, Campanella la déduit^ comme une conséquence de l'analogie des êtres, conséquence à son tour d'une vérité indémontrable: leur unité d'origine. Au surplus, il n'admet pas, pour l'intelligence humaine, une connaissance absolue des choses. Notre science peut être exacte sans être jamais parachevée. Auprès de la science divine, ce que nous connaissons est peu de chose et comme rien. Nous connaîtrions les choses comme elles sont, si la connaissance était un acte pur (si percevoir était créer). Pour connaître les choses en elles-mêmes, c'est-à-dire absolument, il faudrait être l'absolu en tant qu'ab-
* Universalis philos, sive Metaphys.^ Pars I, \. ^, c. 3.
274 PHILOSOPBIE MODERNE
solu, c'est-à-dire le créateur même. Mais, si la science absolue est un idéal où l'homme ne peut atteindre — preuve évidente qu'il n'est pas ici-bas dans sa vraie patrie, — les recherches métaphysiques n'en sont pas moins un devoir pour le penseur.
Considérée dans son objet, la philosophie universelle ou métaphysique est la science des principes ou conditions premières de l'existence {principia^ proprincipia, primalitales essendi). Au point de vue de ses sources, de ses moyens, de ses méthodes, elle est la science de la raison, supérieure, comme certitude et autorité, à la science expérimentale.
Exister, c'est sortir de son principe pour y retourner^. Quel est ce principe, ou mieux, quels sont ces principes? car l'unité abstraite est inféconde. En d'autres termes : que faut-il pour qu'un être parvienne à l'existence? — Réponse : il faut 1" que cet être puisse exister ; T qu'il y ait dans la nature une Idée dont cet être sera la réalisation (car sans la connaissance la nature ne produirait jamais rien) ; 3* qu'il y ait une tendance^, un désir de la réaliser. Pouvoir (posse, potestas, potentia essendi) ^ savoir (cognoscere, sapientia) et vouloir (ve/te, amor ^ssendi)^ tels sont donc les principes de l'être relatif. La somme de ces principes, ou mieux, l'unité suprême qui les renferme, voilà Dieu. Dieu est l'absolu pouvoir, l'absolu savoir et l'absolu vouloir ou amour. Les êtres créés sont à leur tour pouvoir^ perception et volonté, mais dans une mesure déterminée par leur rapprochement plus ou moins grand de la source des choses. L'univers est une hiérarchie comprenant: le monde mental, angélique ou métaphysique (anges, dominations, âme du monde, âmes immortelles)^ le monde éternel ou mathématique et le monde temporel ou corporel. Tous ces mondes, jusqu'au monde cor-
1 Univ. phiL s, metaph,, P. I, 1. 2, c 1. — * Par cette affirmation catégorique de la volonté, comme principium essendi, Campanella se distingue à la fois des matérialistes et des purs idéalistes. Nul, avant Leibniz, n'a conçu avec plus de netteté Tidée fondamentale du spiritualisme concret.
porel lui-même, ont part à Tabsolu et eo reproduisent les trois éléments constitutifs : pouvoir, savoir, vouloir : si bien que la nalure morte elle-même n'est pas morte, que le sentiment, Tintelligence, la volonté existent, à des degrés divers, dans tous les êtres, sans en excepter même la matière inorganique*.
Tout être procédant de l'Être absolu tend à y retourner comme à son principe : en ce sens, tous les êtres finis, quels qu'ils soient, aiment Dieu; tous sont religieux, tous tendent à vivre de la vie infinie du créateur, tous ont horreur du néant, et, en tant que tous portent en eux le néant à côté de l'être, tous aiment Dieu plus qu'eux-mêmes. La religion est un fait universel qui a sa source dans la dépendance de toutes choses à l'égard de rÊtre absolu. La science religieuse ou théologie est d'autant plus excellente que la philosophie, que Dieu est plus grand que l'homme 2.
Malgré ces concessions faites au catholicisme, malgré son Atheismas triumphatus^ malgré son rêve de monarchie universelle pour le Saint- Père, la tentative réformatrice de Campanella parut suspecte à TÉglise et avorta. Le mouvement philosophique, étouffé en Italie, appartient désormais aux pays éclairés ou affranchis par la Réforme religieuse : à l'Angleterre et aux deux rives du Rhin *.
§ 51. Francis Bacon.
En Angleterre, la réforme philosophique emprunte au génie de la race saxonne un caractère très différent de ce qu'elle a été
1 r/m'y. pM7., P. I, 1. 2, c. 5 ss. — « Jbxd., III, 16, 1-7. — 3 Parmi les philosophes italiens du dix- septième et du dix-huitième siècle, le plus marquant est Giovanni Battista Vico, mort en 1744 et célèbre par sa Scienza nuova (Naples, 1725), Tun des premiers essais d'une philosophie de Thistoire. Dans ce siècle, des penseurs de mérite, tels que Galuppi, Rosmini, Gioberti, Mamlani, Ferrari, etc. (§ 7i), ont essayé de rendre à Tltalie son prestige philosophique de l'époque de la Renaissance (voy. Raphaël Mariano, La philosophie contemporaine en Italie^ Paris, 1868).
en Italie. Sobre et positif, l'esprit anglais se défie tout à la fois de ]a tradition scolastique et des synthèses hâtives de la métaphysique indépendante. A la spéculation italienne, qui vite arrive au faite, mais ne peut s'y maintenir et retombe découragée dans le scepticisme, il préfère la lente et graduelle ascension par la voie de Texpérience. Ce qui le frappe dans Tessor que les sciences viennent de prendre, c'est que TÉcole et ses méthodes n'y sont pour rien, c'est que ces conquêtes de Tintelligence se sont faites en dehors d'elle et malgré elle. Elles ne sont dues ni à Aristote, ni à telle autre autorité traditionnelle, mais à la nature directement consultée, au contact immédiat de la saine raison et de la réalité. Les vaillants chercheurs qui y avaient attaché leur nom raisonnaient sans doute, et avec non moins de virtuosité que les logiciens de l'École, mais leurs raisonnements se basaient sur l'observation des faits. Réciproquement, lorsqu'ils partaient d'une conception a priori, d'une hypothèse, ils la soumettaient, comme le fit Colomb, à la contre-épreuve de l'expérience, et ils ne la tenaient pour établie qu'après lui avoir procuré cette sanction indispensable. Ainsi, d'un côté, une philosophie officielle, parfaitement impuissante et stérile; de l'autre, des progrès surprenants dans les sciences positives. La conclusion qui s'imposait au bon sens anglais, c'était la nécessité de renoncer à la spéculation a priori et à l'abus du syllogisme, en faveur de l'observation et de l'induction.
Cette conviction, émise dès le treizième siècle par Roger Bacon, se fait jour dans les écrits de son homonyme Francis Bacon, baron de Vérulam, grand chancelier d'Angleterre (1561- 1626): De Dignitate et augmentis scientiarum^; Novum organum scientiarum 2, etc. *
1 Paru en anglais en 1605. — ^ Paru d'abord sous le litre de Cogitata et visa en 1612. — ^ Œuvres complètes, éd. Montagne, Londres, 1825 ss.; éd. H. G. Bohn, Londres, 1846; éd. Ëllis, Spedding et Heath, Londres, 1858-59, complétée par J. Spedding : The letters and life of Francis Bacon, including
Il s'agit aujourd'hui de refaire entièrement Tentendement humain, d'édifier la science sur une base absolument nouvelle (instauratto magna). Vous voulez connaître la nature des choses : eh bien, cessez d'en demander i^ secrets aux livres, aux autorités qui régnent dans l'École, aux idées préconçues et à la spéculation a priori. Renoncez surtout à l'antiquité, qu'on a trop imitée jusqu'ici et dont Tinfluence a tout gâté. A l'exception de Démocrite et de quelques rares positivistes, les philosophes grecs n'observaient que peu et superficiellement. La scolastique est leur digne élève. Il semble que, sous son empire, le monde ait perdu le sens de la réalité. Notre savoir est pétri de préjugés. Nous avons nos caprices, nos préférences, nos idoles {idola tribus 9 foriy specuSj theatri)^ et nous les imposons à la nature. De ce que le cercle est une ligne régulière qui nous plait, nous en inférons que les orbites planétaires sont des cercles parfaits. Nous n'observons pas ou nous n'observons qu'à moitié. Cinq fois nous voyons des personnes qui échappent à un grand malheur; nous en concluons à une protection surnaturelle, et nous ne tenons aucun compte des cas au moins aussi nombreux où elles n*y échappent point. C'est le cas de dire avec ce philosophe à qui l'on faisait voir, dans un temple, les ex-voto de ceux qui, ayant invoqué les dieux dans de grands périls^ avaient été sauvés : oc Qu'on me montre aussi les images de ceux qui ont péri malgré leurs prières!» Nous admettons des causes finales et, en les appliquant à la science, nous transportons dans
ail his occasional works, newly collectedy revised and set oui in chrono* logical order, with a commentary bibliographical and historical^ Londres, 1852. — Œuvres de F. Bacon, Irad. par Lasalle (Paris, 1600-03, 15 vol. in-8») et par Riaux {Œuvres philosophiques de F, Bacon dans la collection Charpentier, 2 vol. in-12, 1842). — Ch. de Hémusat, Bacon, sa vie, son temps, sa philosophie et son influence jusqu'à nos jours, 2* éd., Paris, 1858. — Ghaignet et Sedail, De Vinfluence des travaux de Bacon et de Descartes sur la marche de Vesprit humain, Bordeaux, 1865. — Kuno Fischer, François Bacon et ses successeurs. Histoire du développement de la philosophie expé^ rimentale, 2* éd. entièrement remaniée, Leipzig, 1875 (ail.).
la nature ce qui n'existe que dans notre imagioation. Au lieu de nous entendre sur les choses^ nous nous querellons sur les motSj auxquels chacun prête le sens qui lui' plaît. Nous confondons à tout instant les choses de la science et celles de la religion, ce qui fait une philosophie supersti lieuse et une théologie remplie d'hérésies. Jamais jusqu'ici la science de la nature ne s'est trouvée pure, mais toujours infectée et corrompue : dans l'école d'Aristote, par la logique; dans l'école de Pythagore et de Platon, par la théologie; dans le néoplatonisme, par les mathématiques, qui doivent terminer la philosophie naturelle et non la produire. . Dans ce chaos des opinions et des systèmes a priori, il n'y a de salut, pour la philosophie, que dans une rupture complète avec la tradition gréco-scolastique et dans une franche adhésion à la méthode inductive. Ce que la philosophie traditionnelle appelle induction n'est qu'une simple énumération aboutissant à une conclusion précaire, qu'une expérience contraire peut ruiner, et qui prononce le plus souvent sur un nombre de faits beaucoup trop restreint. La vraie induction, qui sera la méthode de la science moderne, ne se contente pas de quelques phénomènes isolés et mal constatés pour en inférer aussitôt aux lois les plus générales, mais patiente et scrupuleuse dans l'étude des faits, elle s'élève aux lois pas à pas, d'étape en étape. En établissant une loi générale, il faut examiner attentivement si elle n'embrasse que les faits d'où on l'a tirée et n'excède pas leur mesure; et, si elle a une grande portée, il faut examiner si elle confirme son étendue par l'indication de nouveaux faits qui puissent lui servir de caution. De cette manière, nous éviterons à la fois de nous immobiliser dans les connaissances déjà acquises et de saisir, dans un erabrassement trop large, des ombres et des abstractions ^.
1 Novum Organum, 1. I, §§ 1, 2, 3, 14, 15, 19, 26, 31, 38-68, 71, 77, 79, 82, 89, 96, 100 et suiv.
On a exagéré le rôle de Bacon de Vérulam en le considérant comme le créateur de la mélhode expérimentale et de la science moderne*. C'est au contraire l'essor pris par les sciences au seizième siècle qui a produit Bacon, et son manifeste n'est autre chose que la conclusion, nous pourrions dire la morale tirée du mouvement scientifique par le bon sens anglais. Mais s'il n'a pas créé la méthode expérimentale, du moins faut-il lui reconnaître la gloire de l'avoir tirée de la condition infime oii la retenait le préjugé scolastique, de lui avoir assuré, en quelque sorte, une existence légale, par le plus éloquent plaidoyer qu'on ait écrit en sa faveur. Ce n'est pas un mince mérite de dire tout haut ce qu'un grand nombre pensent sans que personne ose s'en rendre compte ni l'avouer aux autres.
Il y a plus. S'il est vrai que l'origine de la science expérimentale et de ses méthodes remonte bien au delà du grand chancelier, Bacon n'en est pas moins le fondateur de la philosophie expérimentale, le père du positivisme moderne considéré comme philosophie, en ce sens que le premier il affirme en paroles claires et éloquentes la solidarité de la vraie philosophie et de la science, et l'inanité d'une métaphysique séparée. Adversaire déclaré de l'esprit métaphysique, il prie expressément ses lecteurs oc de ne pas penser que son intention soit de fonder quelque secte en philosophie, à la manière des anciens Grecs ou de quelques modernes ; ce n'est pas là son but, et il importe fort peu aux affaires humaines que l'on sache quelles sont les opinions abstraites d'un esprit sur la nature et les principes des choses^. » Il n'en veut donc pas seulement à Ârisiote, mais à «toute opi-
^ Son mérite scientifique a donné lieu à une intéressante controverse. Voy. Ad. Lasson, Les principes scientifiques de Bacorif Berlin, 1860 (ail.). — J. de Liebig, F. Bacon de Véintlam et la méthode d* investigation scienti^ fique^ Munich, 1863 (ail.) ; trad. Tchihalchef, Paris, 4866. — Comp. les réponses d'Alb. Desjardins, De jure apud Fr, Baconem, Paris, 1862, de C. Sigwart (Preussische Jahrbûcher, vol. XII, août 1863, et \ol. Xlll, janvier 1864), etc. — « Novum Organum, I, 116.
nion abstraite sur la nature», c'est-à-dire à toute métaphysique séparée des sciences.
II distingue, du reste, entre la philosophie première et la mëtaphysique. La philosophie première est la science des notions et propositions générales qui servent de base commune aux sciences spéciales, c'est-à-dire (selon l'étrange classIQcation de Bacon, basée sur nos octrois facultés fondamentales», la mémoire, l'imagination et la raison) à Vhistoire, qui comprend à son tour Y histoire civile et Vhistoire naturelle, à la poésie et à la philosophie, qu'il divise en théologie naturelle, philosophie naturelle et philosophie humaine. La métaphysique est la partie spéculative de la philosophie naturelle; elle s'occupe des formes (style scolastique) et des fins, tandis que la partie opérative de la philosophie naturelle ou physique proprement dite ne traite que des forces et des substances. Mais Bacon fait très peu de cas de la métaphysique, et il semble que ce soit de l'ironie, quand, après avoir traité les causes finales de vierges stériles, il leur assigne cette science comme leur véritable place. Quant à la théologie naturelle, son but unique est de réfuter l'athéisme. Les dogmes sont les objets de la foi et non de la science*.
Cette manière de distinguer entre la science et la théologie, la philosophie et la foi, la raison et la révélation, est diamétralement opposée aux errements de l'École. L'ancienne scolastique réaliste identifiait la philosophie et la théologie : Bacon de Vérulam, à l'exemple des nominalistes, ne peut assez les séparer. Il s'autorise de cette distinction absolue, et nombre de savants anglais s'en autoriseront à leur tour, pour être naturalistes en matière de science et surnaturalistes en théologie. Mais de l'exclusion des choses invisibles du domaine de la science à leur négation complète il y a si peu de chemin que déjà Thomas Hobbes, ami de Bacon, professe un matérialisme à peine déguisé par son conservatisme politique.
^ De difjnxtate et augm, se, lïl.
THOMAS H0BBE8 281
§ 52. Thomas Hobbes.
Fils d'un ecclésiaslique de Malmesbury, dans le comté de Wilt, Thomas Hobbes (1588-1679) fut le précepteur de lord Cavendish et, grâce à cette influence, Tami dévoué des Stuarts. De retour dans son pays après treize années passées en France, il s'y consacra exclusivement à des travaux littéraires ^. Le publiciste et le moraliste ont fait oublier quelque peu Fontologiste et le psychologue. Cet oubli est injuste : Hobbes a préludé tout à la fois au matérialisme, au criticisme et au positivisme mo* dernes.
La philosophie est définie par Hobbes : la connaissance raisonnée des effets par leurs causes et des causes par leurs efiets^. Philosopher, c'est penser juste ; or penser c'est ou ajouter une notion à une autre ou les séparer, c'est additionner ou soustraire, c'est-à-dire compter, calculer; penser juste, c'est donc unir ce qui doit être uni, distinguer ce qui doit être distingué. D'où il suit que la philosophie ne peut avoir d'autre objet que ce qui est composable et décomposable, c'est-à-dire les corps*. Les esprits purs, anges, âmes des morts, Dieu, ne sauraient être pensés. Ce sont des objets de foi relevant de la théologie, non des objets de science, relevant de la philosophie. Les corps se divisant en corps naturels et en corps artificiels, moraux ou sociaux, la philosophie se divise, elle aussi, en philosophia naturalis (logique.
^ Elementa philosophica de cive, 1642 et 1647. — Human nature or the fundamental éléments of policy, Lopdi'es, 1650, — Ijeviathan sive de materia, forma et potestate civitatis ecclesiaaticœ et civilis, 1651 ; 1670 (en latin). — Becorpore^ 1655. — De homine^ 1658. — Opéra, Londres, 1750, in-fol. — Œuvres philosophiques et politiques de Th. Hobbes, etc., trad. en français par un de ses amis, 2 vol., in-8, Neuchâtel, 1787. — Thomas Hobbes' complète works {english and latin) collected and edited hy J, Molesworth, 16 vol. in-8, Londres, 1839-45. — ^ De corpore, p. 2. — » 7^,-^,^ p, 0 ; Suhjectum philosophiœ sive materia circa quam versatur est corpus.
ontologie, mathématique, physique) et philàsophia civilis (morale et politique). La philosophie physique et la philosophie morale sont l'une et l'autre des sciences expérimentales, ayant pour objet des corps et pour instrument la sensibilité externe et interne. Hors la science d'observation, point de savoir réel ^.
De ces prémisses découle une théorie de la perception toute matérialiste. L'aperception interne, condition première et base de la vie intellectuelle, n'est autre chose que le sentiment que nous avons de l'activité cérébrale. Penser, c'est donc, en définitive, sentir. Connaître, c'est additionner des sensations. A son tour, la sensation n'est autre chose qu'une modification, un mouvement qui s'opère dans le corps sensible. La mémoire, auxiliaire indispensable de la pensée/ n'est que la durée d'une sensation; se souvenir, c'est sentir q^i'on a senti. La sensation ne peut s'expliquer, comme quelques anciens ont tenté de le faire, par des efiluves émanant des corps et de même forme qu'eux. Ces simulacra rerum^ qui sont devenus les espèces sensibles et intelligibles des scolastiques, valent, aux yeux de Hobbes, les qualités occultes et autres hypothèses du moyen âge. Il faut y substituer le simple mouvement produit par les objets dans la matière ambiante, et se communiquant au cerveau à travers les nerfs sensitifs.
Hobbes constate ici ce fait déjk connu des Démocrite, des Protagoras, des Aristippe, et qui est d'une importance capitale : le caractère tout subjectif de la perception. Ce que nous percevons, la lumière par exemple, n'est nullement un objet extérieur, mais un mouvement, une modification qui a lieu dans la substance cérébrale 2. Nous n'en voulons pour preuve que la lumière aperçue quand l'œil reçoit un. coup plus ou moins fort, et qui n'est autre chose que l'effet de la commotion du nerf
1 De corpore, — ^ Human nature^ p. 6 : The image or oolour ût but an apparition into us of the motiony agitation or altération which the object Works in the brain or spirits or some internai subslance of the head.