PRÉFACE XV
par un néologisme, nous dirions que ce n'est ni Toptimisme satisfait, ni le pessimisme désespéré, mais bien le méliorisme^ fondé tout à la fois sur les faits évidents que roptimisme ignore et sur les aspirations imprescriptibles que le pessimisme étoufie.
Strasbourg, mai 1885.
INTRODUCTION
§ 1. Philosophie, métaphysique et science.
La philosophie est la recherche d'une vue d'ensemble sur la nature, un essai d'explication universelle ; elle est à la fois le résumé des sciences et leur couronnement, à la fois la science générale et une spécialité, distincte de la science proprement dite et constituant, dans la série des manifestations du génie humain, comme une branche à part, au même titre que ses sœurs aînées, la religion et la poésie.
A la différence des sciences qui ont pour objet des groupes déterminés de faits et pour but d'en constater les causés, de formuler les lois suivant lesquelles ils se produisent, la philosophie est l'effort de l'esprit humain s'élevant au-dessus de ces groupes et de leurs lois particulières, pour expliquer le monde en son entier, le fait ou phénomène universel^ par une cause des causes ou cause première, ou en d'autres termes, pour répondre à cette question : Pourquoi ce monde et comment se fait-il qu'il soit ce qu'il est*?
* En tant que recherche de la cause première, la philosophie s'appelle plus spécialement métaphysique, ontologie, philosophie spéculative. La philosophie qui renonce à cette recherche et se contente d*être la synthèse scientifique est dite philosophie positive ou positivisme. Le positivisme peut se baser simplement sur le fait historique de la contradiction perpétuelle des systèmes, c'est-à-dire avoir un fondement purement empirique, ou bien il peut se fonder sur l'analyse raisonnée de Tentendement humain : dans le premier cas il est scepticisme; dans le second, criticisme. Au scepticisme est opposé le dogmatisme, c'est-à-dire la foi naïve ou raisonnée en la possibilité, pour l'esprit humain, d'une connaissance objective des choses et de leur caijse première.
2 INTRODLCTION
Mais si la philosophie a son objet propre et sa sphère distincte, elle n'en est pas moins liée à la science positive par le lien le plus étroit, que la science, de son côté, ne peut rompre qu'à son détriment. C'est d'elle, et en particulier de la psychologie et de ses annexes, que la philosophie emprunte ses méthodes et la matière première de ses systèmes. Les sciences sans la philosophie sont un agrégat sans unité, un corps sans âme; la philosophie sans les sciences est une âme sans corps et ne se distingue en rien de la poésie et de ses rêves. La science est la base indispensable et comme l'étoffe de la philosophie; elle est, pour parler le langage d'Aristote, la philosophie en puissance; la philosophie, de son côté, est la science en acle, la fonction la plus élevée du savant, la satisfaction suprôme de
Le rationalisme prétend arriver à cette connaissance par le raisonnement a priori; Vempirisme n'admet d'autre méthode que Tobservation et l'induction ou raisonnement a posteriori, La spéculation pure ou a prion est la méthode préférée de Vidéalisme, qui voit dans la pensée le fait primitif, antérieur et supérieur à toute réalité; l'empirisme, au contraire, se fonde sur l'opinion que la pensée, loin d'être cause première, dérive d'une réalité préexistante, c'est-à-dire sur le réalisme au sens moderne du mot (voy. d'ailleurs le § 33). Si l'action de la cause première est considérée comme inconsciente et involontaire, par opposition à l'activité téléologique ou se produisant en vue d'une fin, le réalisme devient matérialisme et mécanisme. De son côté, l'idéalisme devient spiritualisme lorsque, personnifiant la cause première, il y voit non pas seulement une idée qui se réalise, mais un être qui plane au-dessus des choses {supranaturalismey transcendance) et les gouverne selon sa libre volonté {théisme) ou par l'intermédiaire de lois invariables {déisme): c'^st le dualisme de l'esprit et de la matière, du créateur et de la nature, par opposition au panthéisme, au naturalisme, au monisme. Le panthéisme, naturalisme ou monisme, assimilant l'idée de cause au concept de substance, considère la cause première comme la substance même des choses {imma» nence de Dieu) et l'ensemble de ses modes ou phénomènes, l'univers, comme une unité vivante (monisme), un seul et même être collectif se gouvernant lui-môme suivant des lois qui résultent de sa nature même (naturalisme). Le monisme est m. absolu ou m. multiple selon qu'il considère la substance cosmique comme une unité absolue ou comme une collection d'unités irréductibles, atomisme ou dynamisme selon que ces unités sont considérées comme des étendues infiniment petites {atomes) ou des centres de force absolument inétendus {dynamides ou monades).