III. Critique du jngement
lis que la Critique de la raison pratique, avec son impétégorique, son primat de la conscience et son absolue idance de la morale, est comme une satisfaction que se le sentiment moral de Kant et son immense amour de la . froissés par les conclusions de la Critique de la raison il y a quelque chose comqae une revanche de l'instinct phique dans son esthétique et dans sa téléologie, consilans la Critique du jugement. Dans la Critique de la raison ous Pavons vu ajouter partout la synthèse à l'analyse,
ensemble, en quelque sorte, les parties hétérogènes de eil cognitif ; entre les fonctions de la sensibilité et celles aison il a découvert le rôle intermédiaire de l'idée de
moitié intuition et n)oitié catégorie; entre les concepts i contradictoirement opposés il a inséré des catégories Qes : en vertu du même instinct synthétique, il essaie, [ Critique du jugement, de jeter un pont sur l'abfme qui la raison théorique et la conscience^, ^ens esthétique et téléologique est comme une faculté
^eîigion dans les limites de la raison j p. 130 ss., 205 ss. — A ces 5 se rattache la morale indépendante du socialiste P. J. Proudhon ), fondée sur cetle thèse, que « la morale doit cesser de s'appuyer éologie, se rendre indépendante de tout dogme prétendu révélé et se liquemcnt sur la conscience et le principe inné de la justice, sans soin, pour Télayer, de la croyance en Dieu et en rimmortalité de Cette thèse de Proudhon a été reproduite et vulgarisée par unjouiiial idaire, la Morale indépendante de MM. Massol, Morin et Coignet années suivantes). — ^ Critique du jugement, p 14.
moyenne, comme un trait d'union entre rintelligence et volonté. L'intelligence a pour objet le vrai, pour élément nature et la nécessité naturelle; la volonté tend au bien, s élément c'est la liberté : le sens esthétique et téléologique ( jugement au sens restreint) se rapporte à ce qui est interm diaire entre le vrai et le bien, entre la nature et la liberté : no voulons parler du beau et de la convenance finale. Le nom q Kant lui donne est dû à Tanalogle qui existe entre ses manif( tations et ce qui, dans Tordre logique, s'appelle le jugemen comme le jugement, le sens du beau et de la finalité établit u relation entre deux choses qui en elles-mêmes n'ont rien commun : entre ce qui doit être et ce qui est, entre la liberté la nécessité naturelle.
1. Esthétique. — Le sens esthétique se distingue à la fois l'intelligence et de la volonté; il n'a ni le caractère théoriq ni le caractère pratique, il est un fait siii generis, mais a cela de commun avec la raison et la volonté qu'il opère s une base essentiellement subjective. De même que c'est la rais qui constitue le vrai, la volonté qui constitue le bien, de mê c'est le sens esthétique qui constitue le beau. La beauté n' pas inhérente aux objets, elle n'existe pas indépendamment sens esthétique, elle est le produit de ce sens, comme le ten et l'espace sont le produit de la sensibilité théorique. Est b( ce qui plaît (qualité), ce qui plaît à tous (quantité), ce qui pi indépendamment de tout intérêt et de toute notion (relation), qui plaît nécessairement (modalité)^.
Ce qui caractérise le beau et le distingue du sublime, c'est sentiment de paix, de calme, d!harmonie qu'il nous comn nique, grâce à l'accord parfait qu'il établit entre l'intelligence l'imagination. Le sublime, au contraire, nous saisit, nous rem nous transporte. C'est dans la forme qu'est la beauté; c'est dan
^ Cntique du jugementf p. 45 ss.
disproportion entre la forme et le contenu que réside le sublime. Le beau nous calme, nous tranquillise, le sublime porte le trouble dans nos facultés; il met en désaccord la raison qui conçoit rin6ni et l'imagination qui a ses limites infranchissables. L'émotion que nous causent le ciel étoile, l'orage, la mer en courroux, n*a d'autre source que le conflit provoqué par ces divers aspects entre notre raison, qui peut mesurer les forces de la nature et les distances célestes sans reculer devant les zéros accumulés à la droite d'un chiffre, et notre imagination, qui ne peut suivre la raison dans les profondeurs de l'infini. Si l'homme a le sentiment du grandiose, c'est que lui-même est grand par la raison. Si l'animal, en présence des grands spectacles de la nature, demeure impassible, c'est parce que son intelligence ne dépasse pas le niveau de son imagination. C'est donc k juste titre qu'on dit du sublime qu'il élève l'âme {dos Erhabent ist erhebend). Dans le sentiment du sublime, Thomme se révèle comme un être infini dans sa raison, fini dans son imagination. Infini et fini tout à la fois, est-ce possible? Kant ne peut sonder ce mystère sans franchir les limites qu'il a tracées à la science *.
2. Téléologie 2. — Il y a deux sortes de convenances finales. L une réveille en nous instantanément et sans l'aide d'une notion quelconque un sentiment de plaisir, de satisfaction, d'harmonie intérieure: c'est la finalité subjective, qui constitue le beau. L'autre provoque aussi le plaisir^ mais médiatement, à la suite d'une expérience ou d'un raisonnement intermédiaire : c'est la fioalilé objective, qui constitue l'utile {das Zweckmâssige). C'est ainsi qu'une fleur peut être à la fois l'objet d'un jugement esthétique de la part de l'artiste et d'un jugement téléologique de la part du naturaliste, qui en a expérimenté la vertu officinale. Seulement le jugement qui la déclare belle sera immédiat,
1 Critique du jugement, p. 97 ss. ; 399 ss. — « Ibid,, p. 239 ss.
spontané, tandis que celui du naturaliste repose sur une expérimentation préalable.
La Critique de la raison pure, en déclarant tout phénomène effet nécessaire, a exclu la finalité du monde phénoménal. La physique ne connaît autre chose qu'une série infinie de causes et d'effets. La téléologie introduit entre la «iuse et l'effet, considéré comme but, le moyen, la cause instrumentale. Théoriquement, la téléologie est sans valeur. Toutefois nous ne pouvons y échapper sitôt que nous appliquons à Tétude de la nature notre sens téléolqgiqae. A moins de renoDcer à une de nos facultés, non moins réelle et imprescriptible que la raison et la volonté, nous ne pouvons ne pas reconnaître la convenance finale dans la structure de Tœil, de l'oreille, de l'organisme en général. Si le mécanisme explique pleinement le monde inorganique, la téléologie s'impose irrésistiblement quand il s'agit d'anatomie, de physiologie^ de biologie.
L'antinomie du mécanisme afiirmé par la raison théorique et du finalisme réclamé par le sens téléologique, n'est pas plus insoluble que celle de la nécessité et de la liberté^. La téléologie n'est qu'une théorie sur les phénomènes. Non plus que le mécanisme, elle n'exprime l'essence même des choses. Pour la Critique du jugement comme pour la Critique de la raison pure, cette essence demeure inconnaissable. Les choses en soi ne sont pas dans le temps, il n'y a pas pour elles de succession, de durée. La cause et son effet, selon le mécanisme; la cause libre, le moyen et la fin qu'elle poursuit, selon la téléologie, se succèdent, c'est-à-dire se distinguent dans le temps; niais le temps n'est qu'une forme a priori de l'intuition, une façon de concevoir les choses; en soi et abstraction faite de ma pensée, de ma théorie, la cause et l'effet du mécaniste, l'agent créateur, le moyen et le but du finaliste sont l'un dans l'autre, inséparables,
1 Crilique du jugement, p. 302 as.
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simultanés. Supposez une intelligence qui ne soit pas liée, comme la nôtre, aux formes a priori du temps et -de l'espace, une intuition intellectuelle libre et absolue : cette intelligence apercevrait du même coup la cause, le moyen et la fin ; la fin se confondrait pour elle avec le principe ; elle ne suivrait pas la cause efficiente, elle lui serait immanente et s'identifierait avec elle. La téléologie immanente^ qui assimile les fins de la nature aux causes agissantes, est la solution naturelle de Tantinomie du mécanisme et du finalisme.
On le voit, la subjectivité du temps et de l'espace est la plus originale et tout ensemble la plus fructueuse des doctrines de Kant. Il n'est question si délicate, ni problème si obscur qui n'en reçoive une lumière inattendue. L'espace et le temps sont comme les yeux de l'esprit, les organes qui lui révèlent son inépuisable contenu. Ces organes sont en même temps les limites de sa connaissance. Mais en dépit de cette barrière infranchissable il se sent libre, immortel, divin, et il afiirme son indépendance dans la sphère de l'action. C'est l'esprit qui impose ses lois au monde phénoménal, c'est de l'esprit que procède la loi morale, c'est de par l'esprit et son jugement que le beau est beau : c'est, en un mot, au spiritualisme absolu qu'aboutissent les trois Critiques. Kant a comparé son œuvre à celle de Copernic : de même que l'auteur des Révolutions célestes met le soleil à la place de la terre comme centre de notre système planétaire, de môme l'auteur de la Critique met l'esprit au centre du monde phénoménal et en fait dépendre celui-ci. Elle est, en tout cas, l'effort le plus considérable et le plus fécond de la pensée moderne. A une seule exception près *, les systèmes
1 Nous voulons parler du système de Comte, étroitement apparenté à la philosophie française du dix-huitième siècle. Encore Comte dit^il, dans une lettre à Gustave d'Eichthal du 10 décembre 1824 : a J*ai toujours considéré Kant non seulement comme une très forte tête, mais comme le métaphysicien le plus rapproché de la philosophie positive. »