‹ Histoire de la philosophie européenne (volume 2)Chapitre 73 sur 83 · KANT ET L IDEALISME ALLEMAND · texte numérisé non relu

KANT ET L IDEALISME ALLEMAND

de premier ordre que aotre siècle a vus naître, sont des prolongements du kantisme. Ceux-là mêmes — et ils sont nombreux depuis trente ans — qui ont repris en sous-œuvre la philosophiç anglo-française du dix-huitième siècle, s'inclinent avec respect devant le nom d'Emmanuel Kant.

§ 63. Kant et ridéalisme. allemand.

L'école de Leibûiz et de Wolf au nom du dogmatisme*, le sceptique G. E. Schulze^, l'éclectique Herder^, Jacobi^ et Hamann^, interprètes du sentiment religieux, relèvent (our à tour le gant jeté par Kant à toutes les traditions. Quelques oc indépendants D (Salomon Maimon^, Bardili^, etc.) font leurs réserves ou protestent, tout en subissant son influence. Mais il est accueilli avec empressement, sinon parfaitement compris^ par de nombreux disciples, dont plusieurs (Bouterwek^, Krug^,

1 Son principal organe est Eberhard, professeur à Halle (1738-1809). — « 1761-1833. Auteur d'jEnesidemus , 1792. — 3 i744-i803. Le théologien Herder, une des gloires de la littérature allemande, prélude, par une sorte de spinosisme christianisé, à la philosophie de Schelling et à la théologie de Schleiennacher. A la Critique de Kant il oppose sa Mélacritique^ etc., Leipz., 1799. Ses Idées sur la philosophie de l'histoire de Vhumanité (Riga, 1784- 1791) ont été traduites par Edgar Quinet, 3 vol., Paris, 1827. — * 1743-1819. Œuvres complètes (ail.) en 6 vol., Leipz., 1812-25. — ^ 1730-1788. Œuvres, publiées par Roth, Berlin, 1821-43. — « 1754-1800. Maimon rejette la notion kantienne de la chose en soi et se rapproche de Fichte. — ^ 1761-1808. Bardili prélude, par son réalisme rationnel, à la logique de Hegel. — ^ 1766-1828. Prof, à Gœttingue, connu surtout par son Esthétique (ail.), Leipz., 1806. — ® 1770-1842. Successeur de Kant dans sa chaire de Kœnigsberg en 18(K!>, puis (1809) prof, ù Leipzig. — Essai d*un nouvel organnm de la philosophie (ail.), Mei^sen, 1801. — Philosophie fondamentale (ail.), 2« éd., 1819. — tytjstème de la philosophie théorique (ail)., 3 vol., 2* éd., Kœnij^sb., 1819-23. — Système de la philosophie pratique (ail.), 3 vol., ibid., 1817-19. — Manuel de philosophie (ail.), 2 vol., Leipz., 1820-21. — Dictionnaire général des sciences philosophiques {allgoneines Handwôrterbuch der phil, lVissenschoften)y Leipz., 2» éd., 1832-1838. — Krug, qui admet qu'être et connaître se tiouvent liés en nous a priori par une synthèse primitive et inexplicable, appelle son sjystème : synthétisme transcendantal.

Pries ^, etc.) sont des penseurs originaux. Schiller, le poète national de rAllemagne^, Reinbold^ et Fichte, sont ses principaux apôtres, et font de runiyersité d*Iéna le brillant foyer de la philosophie nouvelle, en même temps que le creuset où elle ne tarde pas à se transformer.

Le crilicisme primitif et authentique a pris une position intermédiaire entre le sensualisme de Ta>cke, de Hume, de Gondillac, et rinlellectuansme de Leibniz. Le sensualisme avait dit : toute idée^ et par conséquent toute vérité, à quelque ordre qu'elle appartienne, nous vient par les sens (et la réflexion); la raison ne les fait pas, elle les reçoit. L'intellectualisme, au contraire, avait dit : toutes nos idées, et par suite, toutes les vérités quelconques, sont le produit de la raison; la perception dite externe Q*ést elle-même qu'une spéculation élémentaire; le sujet pensant est exclusivement actir, et alors même qu'il pense recevoir, il crée. Le criticisme donne raison au sensualisme en démontrant que nos idées, sans exception aucune, nous sont données dans la sensation; mais, ajoute-t-il, elle ne nous sont données que quant à leur matière, à leur étoffe -^ considérées dans leur forme ou façon, elles sont le produit de la raison : en quoi l'intellectualisme est dans le vrai. En d'autres termes, il distingue dans toute idée un élément matériel fourni a posteriori par les sens, et un élément formel fourni a priori par la pensée, et par consé-

* 1773-1843. Prol". à Heidelberj^^ et à léna. — Fries entend faire rentrer la critique dans le domaine de la psychologie et lui donner pour base l'observation interne : sa philosophie est un trait d*union entre le kantisme et Técole écossaise. On a de lui : Système de la philosophie comme science évidente (ail.), Leipz., 1804; Science, foi et pressentiment ^ 3" éd., 1837, et de nombreux manuels justement estimés. C'est de lui que procèdent, entre beaucoup d'autres, le philosophe Apelt, le naturaliste Schleiden et le théologien De Wette. — « Lettres sur Véducation esthétique, etc. — » 1758-1823. — Essai d'une nouvelle théorie de Ventendement humain (ail.), léna; etc. Cette théorie, que Reinhold appelle élémentaire, fait dériver les éléments a priori et les éléments a posteriori de la connaissance, d'un principe commun : la faculté représentative {VorsteUungsvei*mogcn), Elle j rélude à Tldéalisme subjectif de Fichle, qui appellera ce princije commun le Moi.

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quenty dans toute science, dans la philosophie en un mot, deux parties, une partie pure^ rationnelle, spéculative, et une partie expérimentale; il reconnaît ainsi la vérité partielle des deux systèmes et des deux méthodes, mais il condamne, par cela même, la prétention qu'on a, de part et d'autre, de posséder la vérité complète et de pratiquer la seule méthode possible, à Texclusion de la méthode opposée; il est idéaliste et réaliste à la rois> et il n'est, absolument parlant, ni l'un ni l'autre.

Mais cet équilibre ne dura pas. Déjà Reinhold le compromettait par sa théorie élémentaire^, et Kant vécut assez pour le voir rompre avec éclat dans le sens de l'intellectualisme absolu, qui, par réaction, amena la restauration du pur sensualisme. Il protesta autant qu'il put, mais il faut reconnaître que sa Critique de la raison pure, non moins que sa Critique de. la raison pratique et du jugement^ contenait, et en grand nombre, les germes des systèmes idéalistes du dix-neuvième siècle. Grâce à Spinosa, que Lessing et Herder venaient de révéler à l'Allemagne, ces germes ne tardèrent pas à fructifier.

Kant avait insinué que la mystérieuse inconnue cachée sous les phénomènes sensibles pourrait bien n'être autre que l'inconnue qui est en nous-mêmes. Cette simple observation, à laquelle d'ailleurs il n'a pas donné suite, était grosse de la philosophie de Fichte.

Mais il n'aurait jamais émis l'hypothèse de l'identité du moi et du non-moi, que sa critique n'en porterait pas moins un cachet idéaliste très prononcé. Tout en constatant un ordre de choses existant indépendamment de la raison, un objet transcendant, quij en faisant impression sur nos sens, nous fournit le matériel de nos idées, elle fait à la raison pure la part on ne peut plus belle. C'est la raison, le sujet pensant, qui crée l'espace et le temps, c'est elle qui, avec les matériaux fournis par

A Voy. p. 450, note 3.

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les sens, fait, coDstruit, constitue le phénomène. Le phénomène est son œuvre, sinon sa création. C'est elle qui, en appliquant au\ phénomènes les catégories de la relation, les relie par le lien de la causalité; c'est de par elle, de par sa puissance l^islative, que les phénomènes sont des effets et des causes, et si Ton entend par nature, non l'ensemble des choses elles-mêmes, mais seulement la totalité des phénomènes sensibles et internes considérés dans leur enchaînement légale c'est la raison qui fait la nature f qui la produit ^ car c'est elle qui légifère^. C'est d'elle enfin qu'émanent les Idées de cosmos, de Dieu, d'absolu.

Si c'est la raison qui Tait le temps et l'espace, si c'est elle qui détermine et règle le phénomène, elle qui constitue la nature et l'ordre universel, que reste-t-il en définitive de ce qui, d'après l'empirisme, est donné è la raison? La matière première du phénomène, ou ce qui revient au mréme, de l'intuition et de la pensée, le je né sais quoi qui fait la différence entre le son, la lumière, Todeur, le goût, la température, le plaisir, la douleur, le je ne sais quoi qui fait que l'aveugle-né, même excellent mathématicien et parfaitement apte à comprendre les lois de l'optique, ne peut se faire une idée exacte de la lumière. Voilà ce qui, dans le phénomène, nous est donné, tout le reste étant d'ailleurs notre propre œuvre. Donné par qui ? Donné par quoi ? Par un autre je ne sais quoi qui s'appelle la chose en 501, objet transcendant qui, par suite, ne peut être connuy agent mystérieux qui provoque la sensation et coopère à la formation de l'idée, mais au sujet duquel je n'ai pas le droit de rien affirmer, de rien nier.

Mais comment dès lors affirmez-vous qu'il est-un agents qu'il provoque la sensation 2 ? L'objet transcendant de l'intuition (la chose en soi) n'est ni dans l'espace ni dans le temps. L'espace et le temps ne renferment que les phénomènes, c'est-à-dire ce

1 Prolégomènes à toute métaphysique future, p. 84-85. — ^ Cette contradiclion est surtout relevée par J.-Sigismond Beck (1761-1842), qui ne réussit •Hière d'ailleurs ù en débarrasser le kantisme.

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qui parait, et la chose en soi est ce qui ne parait pas. Nous ne pouvons lui appliquer aucune des Torroes de Tentendement; nous ne pouvons la concevoir, Kant le dit expressément^, ni comme grandeur, ni comme réalité, ni comme substance. Nous ne pouvons donc pas la concevoir non plus comme cause de nos impressions, bien que Kant, par une contradiction flagrante, la regarde comme telle ^. Mais si la chose en soi ne peut être conçue ni comme une grandeur, ni comme une cause, ni comme une réalité, elle ne peut pas être considérée comme quelque chose, elle n'est rien, ou plutôt elle n'existe que dans le sujet pensant; comme Tespace, le temps, les catégories, elle se confond, elle s'identifie^ avec le sujet qui la conçoit. Cette ma-- Hère de nos idées, ce substratum transcendant des phénomènes sensibles n'est autre chose que le substratum des phénomènes internes, l'Ame, le moi, la raison se donnant à elle-même non seulement la forme, mais aussi la matière de ses idées. La raison n'est pas seulement collaboratrice dans la production du phénomène, elle est la créatrice — et la créatrice unique — du monde phénoménal. C'est donc, en définitive, par ijne inconséquence que la philosophie kantienne laisse subsister une chose en soi, en dehors et pour ainsi dire à coté de la raison. La vraie conséquence de la Critique de la raison pure, c'est le monisme du moi, Tidéalisme absolu.

Mais, si la Critique de la raison pure nous conduit jusqu'au seuil du panlogisme, système et méthode, le résultat de la Critique de la raison pratique, le dualisme des «deux raisons 2> ne nous empéche-t-il pas absolument de le Tranchir? Les kantiens spéculatifs, Fichte en tête, loin d'y voir un obstacle à leur interprétation du criticisme, y trouvèrent au contraire un motif de plus pour faire le pas décisif.

* Critique de la raison pure, p. 234. — * Ibidem. — ' De là le nom de philosophie de l'identité.

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El d*abor€l, en subordonnant la raison théorique à la raison pratique, en affirmant le primat de la conscience morale, Kent proclame^ non pas le dualisme des ec deux raisons^o, mais le monisme de la raison pratique, dont la raison théorique et le jugement téléologique ne sont que des modes, des dépendances. Ce primat, d'ailleurs, il ne pourrait l'affirmer, s'il avait découvert, entre la raison pratique et la raison théorique, des contradictions absolues, des antinomies insolubles. Mais tel, à vrai dire, n'est point le cas. Entre la raison théorique et la raison pratique il y a un trait d'union, et ce trait d'union, c*est précisément la chose en soij le noumène, l'ordre intelligible, soupçonné par la raison théorique, postulé et hautement affirmé par la conscience.

Il y aurait contradiction entre les ce deux raisons», si l'une niait ce que l'autre affirme: l'invisible, l'idéal, l'absolu* En réalité, la raison théorique ne rejette pas Tabsolu; elle se sait seulement incapable de le connaître et de le démontrer. Il en est de même de la liberté, qui n^est qu'un synonyme de l'absolu. Ce que nie la Critique de la raison pure^ c'est la liberté dans l'ordre phénoménal; elle ne reconnaît, dans la nature, que la loi de causalité, le mécanisme, le déterminisme des faits, mais elle conçoit la liberté comme apanage et privilège de la chose en soi^ tout en maintenant Timpossibilité d'une démonstration théorique. La chose en soi peiU être considérée comme libre. Or la raison pratique affirme catégoriquement la liberté du sujet agissant, la liberté da moi. Donc la Critique de la raison pratique^ loin de contrarier les conclusions idéalistes, les confirmer la chose en soi (la chose libre), c'est le moi lui-même; Vobjet qui semble nous déterminer du dehors n'est autre que le sujet qui agit en nous; l'objet et le sujet, Têtre et la pensée, la nature et Tesprit sont identiques. Si le moi était déterminé par un objet en soif c'est alors qu'il y aurait contradiction absolue entre les ce deux raisons»; le moi dès lors serait esclave en théorie et en pratique, et la liberté morale serait une inexplicable illusion. Mais la

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chose CD soi, la chose qui nous détermioe et du dehors d étant en réalité Tâme en soiy le sujet se déterminant lui-même, le moi, même déterminé, est libre et autonome, puisqu'il se détermine lui-même sous la forme d'un objet extérieur.

La morale de Kant, loin de prévenir le monisme idéaliste, y aboutit au contraire. Elle postule, sans doute, l'immortalité de rame et l'existence d'un Dieu personnel distinct du moi. Mais celte double affirmation n'est qu'un accident dans le système : ce qui y est essentiel, c'est Tatfirmation de la liberté absolue du moif c'est la doctrine de l'absolu pratique du moi. Or le moi qu'elle affirme être absolument libre, c'est-à-dire l'absolu même, ce n'est pas le moi empirique, le moi-phénomène, le moi qui existe sous la forme du temps, c'est le moi-noumène, c'est-à-dire le moi élevé au-dessus de l'espace et de la durée. Parler de l'immortalité d'un moi qui n'existe pas dans le temps, pour qui, par suite, il n'y a ni avant ni après^ c'est une inconséquence semblable à la doctrine de la chose en soi distincte du sujet personnel, inconséquence qui est sans lien organique avec le fond du système. Il eu est de même de la doctrine théiste; car Dieu est distinct sans doute du moi empirique et phénoménal, mais il ne saurait être autre chose que le moi absolu, le moi intelligible, sans quoi il y aurait deux absolus.

Plus encore que la Critique de la raison pure et de la raison pratique^ la Critique du jugement ouvrait la voie où allaient s'engager les plus marquants parmi les disciples de Kant. Us y trouvaient non seulement une certaine tendance générale au panthéisme, étrangère aux autres écrits du maître, mais des théories qui, pour peu qu'on les pressât, devaient y aboutir nécessairement. Nous voulons parler de sa théorie du sublime, de sa téléologie immanente^ et notamment de son hypothèse d'une intelligence capable d'une intuition immédiate et totale des choses. Par la première il faisait de l'homme un Dieu-homme; par la seconde il substituait à l'idée de création celle d'évolution;

par la troisième il faisait au rationalisme dogmatique une coucession grave, quoique indirecte : il n'accordait pas, sans doule, Vintuition intellectuelle à Tintelligence humaine, mais il ne la refusait pas à Finlelligence en général, et Schelling n'eut qu'à généraliser Thypothèse kantienne pour ériger l'intuition intellectuelle en méthode philosophique.

Telle est la filiation entre le kantisme et les systèmes de Fichte, de Schelling, de Hegel. Ces trois philosophies, ou mieux ces trois phases d'une même doctrine, tout en procédant du criticisme, réagissent contre lui par le fait qu'elles s'occupent avec prédilection de ce que Kant a déclaré <r fruit défendu d, c'est-àtlire de l'absolu. Leur but commun est de rétablir l'ancienne métaphysique, mais de la rétablir sur la base du criticisme: k peu près comme les monarchies nées de la tourmente révolutionnaire restaurent le passé sur la base des principes de 1789. Kant et Fichte, dans sa première phase, sont les philosophes de la révolution; Schelling et Hegel sont les philosophes de la restauration.

§ 64. Fichte.

Le sensualisme anglais et la philosophie du relatif procèdent des études médicales et de l'esprit laïque : l'idéalisme allemand et la philosophie de l'absolu procèdent de la théologie. Jean- Gottlieb Fichte, son fondateur (1762-1814), ainsi que Schelling et Hegel, commence par les études préparatoires au saint ministère. Nommé professeur à léna en 1793 pour son Essai d'une critique de toute révélation (1792), il publie en 1794 son ouvrage capital : Principes fondamentaux de la science et de la connaissance^ remanié depuis et réédité sous différents titres, et en 1796 ses Principes fondamentauv du droit naturel. Accusé d'athéisme, il renonce à sa chaire en 1799, subit durant dix ans, avec sa jeune famille, les tribulations d'une vie plus ou

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moins nomade, et meurt professeur à l'université de Berlin, créée en 1809. Les ouvrages qui ont fondé sa renommée sont suivis de traités sur la Destination de V homme (1800), sur le Caractère essentiel du savant et ses manifestations dans le domaine de la vérité (1806), sur la Méthode pour arriver à la vie bienheureuse (1806) ; de Discours à la nation allemande (1808), etc. * Le soulèvement de TAIIemagne contre Napoléon est en partie son œuvre.

Si sa pensée, comme celle de tant d'Allemands contemporains de la république et de l'empire^ offre deux phases très distinctes, Tune rationaliste, humanitaire et sympathique à la révolution, l'autre mystique, panthéiste, patriotique, l'idée centrale de son système n'a pas varié. Cette idée, disons mieux, cette vérité, la plus élevée à la fois et la plus paradoxale que la philo-. Sophie ait formulée, c'est le monisme de la volonté morale^.

Fichte est à Kant ce qu'Euclide-Platon est h Socrate, et à Spinosa ce qu'Euclide-Platon est à Parménide. Avec Kant, il affirme l'idéal moral, et avec Spinosa, l'unité des <rdeux mondes)). Sa philosophie est donc une synthèse, unique en son genre dans les temps moderqes, de ce qui parait à jamais inconciliable : le monisme et la liberté. Identité du principe éthique et du principe métaphysique : telle en est la pierre angulaire.

^ Son fils, Emmanuel-Hermann Fichte, a publié: J, G. Fichté'a nachgelaasene Werke^ 3 vol., Bonn, 1834, et Fichte's bâmmtliche Werkcy 8 vol., Berlin, 1845-46. — M. Grimblot a traduit la Wissenschafttlehre sous ce titre : Doctrines de la science^ principes fondamentaux de la science et de la connaissance, — Le traité De la destination de l'homme a été traduit par M. Barchou de Penhoên ; le Wesen des Gelehrlen, par M. Nicolas, doyen de la faculté de théologie de Montauban; enfin, la Méthode pour arriver à la vie hienheureut^e^ par W. Francisque Bouillier (avec une introduction de Fichte fils). — Willm, Histoire de la phil. ail., T. II. — > Tout en reconnaissant pour vraie Tidée maîtresse de la philosophie de Fichte, nous n'admettons d'ailleurs ni sa théorie du mot absolu, dont Schellinga fait justice^ ni surtout sa méthode de construction a priori, qui repose sur une confusion de la volonté et de l'entendement, commune à la plupart des penseurs antérieurs :\ Sciiopenhauer.

La réalité réelle^ selon Fichte, c'est le Biea, c'est la Raison agissante, la Volonté pure, le Moi moral : ce que le vulgaire tient pour réel n'est q^ue phénomène, manifestation, traduction fidèle ou manquée, portrait ou caricature. Le principe ultime et suprême d'oîi nous venons et où nous tendons n'est pas VêtrCj mais hikvoir; c'est un idéal qui n'est pas, mais qui doit être. L'être, en tant qu'être, est sans valoir et, à proprement parler, n'existe nulle part. La fixité, l'immobilité de ce que nous appelons substance, substratum, matière, n'est qu'une apparence (Heraclite et Platon). Marcher, tendre, vouloir, tout est là. L'univers est le phénomène de la Volonté pure, le symbole de l'Idée morale, qui est la véritable cAo^e en soi, le véritable absolu*. Philosopher, c'est se convaincre que l'être nestrieiiy que le devoir est tout; c'est reconnaître l'inanité du monde phénoménal, séparé de son essence intelligible; c'est voir dans le monde objectif, non l'effet de causes étrangères à notre raison pratique, mais le produit du moi, le moi objectivé. Il n'y a donc d'autre science que celle du moi, la conscience. La connaissance n'est, ni en totalité (Hume, Condillac), ni en partie (Kant), le produit de la sensation, elle est l'œuvre exclusive, la création du moi. 11 n'y a d'autre philosophie que l'idéalisme, d'autre méthode que la méthode a priori. La philosophie n'a rien à découvrir, elle n a pas à trouver des vérités toutes faites, à constater des faits préexistants : philosopher, savoir, connaître, c'est produire ces faits, c'est créer ces vérités^.

La pensée spéculative commence non par un fait^ une donnée reçue, acceptée, subie par le moi, mais par un acte spontané de son énergie créatrice {nicht Thatsache^ sondern Thathandlung^)^ et la série de ses thèses est une suite régulière d'actes intellectuels s'engendrant les uns les autres suivant la loi d'opposition et de conciliation entrevue par Kant, dans sa division ternaii'e

« Œuvres complètes, II, p. 057. — « V. p. 381. — ' ibidem.

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