ANAXAGORE
dehors de ces êtres? ou n'est-il que la somme de toutes les intellig-ences, de toutes les intentions, de tous les mobiles, d'où résulte le mouvement en général? D'une part, il est certain que le voùç, connaissant toutes choses, passées, présentes et futures, et les connaissant avant que la matière fût organisée, ne ressemble en aucune façon ni à la Substance de Spinosa ni à l'Idée agissante de Hegel ; car la Substance de Spinosa et l'Idée de Hegel ne connaissent les choses que par l'intermédiaire du cerveau humain, c'est-à-dire par le moyen de la matière préalablement organisée. Anaxagore admet si bien que le \ovq agit librement et avec conscience de son action, que le Fatum (el^iaQuévii) est, à ses yeux, un mot vide de sens, et d'ailleurs, le terme même dont il se sert pour désigner le principe moteur signifie sens, intention. Il semble en faire un être transcendant, existant indépendamment des êtres et agissant sur eux d'une façon toute mécanique. Il semble même ne pas considérer ces êtres comme intelligents au vrai sens du mot, mais comme des automates qui paraissent intelligents sans l'être en réalité. D'autre part, il parle, d'une manière toute panthéistique,de la présence du vovç dans les êtres vivants. C'est-à-dire que les questions de transcendance et d'immanence, de personnalité et d'impersonnalilé, d'intelligence consciente et d'intelligence inconsciente, n'existent pas pour les penseurs de cette époque reculée, et de même qu'Heraclite a pu parler d'une substance primitive et d'un perpétuel devenir, de même on conçoit Anaxagore affirmant à la fois la transcendance et l'immanence du voîiç, sans se douter même qu'il se contredit.
Nous en dirons autant de la question de savoir si le voijç n'est qu'une substance moins matérielle que les autres, ou s'il est une entité décidément immatérielle. D'un côté, sans doute, ses attributs ressemblent en tout point à ceux de l'^^prit du spiritualisme, et l'on dirait qu'il n'a de commun avec la matière que la seule existence; mais de l'autre, il semble n'y avoir entre lui et les substances matérielles qu'une différence de degré; il est en effet la plus fine, la plus légère 'parmi les choses (AeTrToxaTov :tdvTcov -/eî^iâTcov} , un synonyme de
l'àViQ-ipuxT) d'Anaximène* ; il n'est donc que le superlatif delà matière et ne lui est point par conséquent opposé de toute manière, comme dans le spiritualisme proprement dit. L'idée dualiste est encore si peu accusée chez Anaxagore, elle a tant de peine à se dég-ag-er du matérialisme des physiciens, qu'Archélaiis, son disciple, considère le vovç comme le suprême raffinement de la matière, et d'autre part, il prend si peu au sérieux l'intellig-ence de son premier moteur et l'idée de finalité, qu'Aristote a pu lui reprocher de s'en servir comme d'une ficelle pour mettre en mouvement la matière inerte, sauf à s'en passer et à ne plus recourir qu'aux causes physiques et mécaniques, aussitôt qu'il lui a rendu le service de commencer le mouvement créateur-. Néanmoins Anaxag-ore est allé assez avant dans la voie spiritualiste pour provoquer une réaction de la part de la physique ionienne, qui, par celte opposition même, devient décidément matérialiste.
§ 12. — Diogène d'Apollonie, Archélaùs, Leucippe, Démocrite
1. Diogène d'Apollonie^ rejette à la fois le pluralisme des éléments et le dualisme d'une matière inintelligente et d'une intelligence immatérielle. Disciple d'Anaximène, il admet un élément primitif unique, l'air, source de toute vie dans la nature et qui se retrouve à la hase de tous les corps. L'esprit, dont Anaxagore semble faire un principe à part, est si peu indépendant de l'air, qu'il se retire de l'homme, sitôt qu'on empêche ce dernier de respirer. Ce n'est donc pas l'esprit, c'est-à-dire la pensée, qui fait l'air, c'est au contraire l'air qui produit l'esprit. Sans air, point de vie, de conscience, d'intelligence: donc l'air, c'est-à-dire la matière, est le principe unique. L'intelligence n'est |)as une substance distincte, mais un attribut de l'air. Evidemment, dit Diogène, le principe que nous admettons est chose
' Aussi Aristote reproche-l-il à Anaxagore d'identifier le vovç et la ijwxîi, tout en se donnant l'air de les distinguer (De anima, I, 2). — - Aristote, Met., I, 4, 7. Cf. Platon, Phédon, p. 98 B. — ^ Simplicius, Fn Phys., 32, 33. — D. L., IX. — Mullach, I, p. 252 ss.
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grande et puissante, éternelle et pleine de science ;uéYtt-/.a"i
iayvQov yMi àïbiôv te y.ai dOdvaTov -/,al JtoXXct elôoç). Pour Ce physicien.
proche parent spirituel de Mélisse et des éléates, le dualisme est la nég-ation du principe fondamental de la science (è| évàç xà Tcà\xa). J'estime, dit-il encore, que tout ce qui est est identique, et cela me semble évident. Comment, en effet, les prétendus éléments, terre, eau, air, pourraient-ils s'unir entre eux, si au fond ils n'étaient un i* Comment se serviraient-ils ou se nuiraient-ils réciproquement? Comment la terre produirait-elle des plantes, et les plantes, des animaux"? Avouons donc, avec les anciens physiciens, que toutes choses sortent de la même substance et sont destinées à y rentrer «,
2. Arcuélaus^. — Archélaiis d'Athènes ou, selon d'autres, de Milet, disciple d'Anaxagore, adhère à son atomisme, mais proteste contre l'interprétation dualiste de son système. Le voîjç est chose distincte au même titre que l'eau, ror, le fer. Il se distingue de ces substances comme ces substances elles-mêmes se distinguent entre elles. L'or n'est pas le fer, mais le fer et l'or sont l'un et l'autre de la matière. De même l'esprit, pour n'être ni de l'or ni du fer, n'en est pas moins matériel ; il est ce qu'il y a de plus fin, de plus subtil, déplus impalpable, sans être toutefois chose simple. Une substance non composée est une substance qui ne se compose de rien et n'existe point par conséquent. Matière et substance sont donc des termes synonymes.
3. Les ATOMiSTES. — Telle est aussi, en thèse générale, la doctrine de Leucippe '^ et de son disciple Démocrite^ d'Abdère en Thrace, le plus savAnt des physiciens ioniens et le
' Mullach, I, 254.— - Diog. L., H. — Simpl., /«. AHsI. Phys., f. G. - ' Ce philosophe, quAristote et lanliquité sont unanimes à nommer conjointement avec son disciple Démocrite, comme fondateur du système atomiste, est oriffinaire, suivant les uns, d'Abdère, suivant d'autres, de Milet ou d'Elée. Lefs données biographiques sur son compte manquent d'ailleurs absolument, et il ne paraît pas avoir laissé d'écrits. — * Aristote, Met., I, 4. De cœlo, III, 2. De anima, I, 2. pasùm. — Sext. Emp., Adv. math., VII, 435. — Diog. L., IX. — Lucrèce, De rerum natura. — Clém. d'Alex., S tramâtes. — Mullach, I, p. 230 ss. R. et. P., p. 154 ss. — Les fragments démocritéens ont été recueillis par Burchard (Minden, 1834) et par Lortzing (Berlin, 1873). — Pour
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chef de l'école matérialiste* ancienne et moderne (420 avant J.-C). Ses nombreux et importants écrits sont malheureusement perdus, mais il en reste des fragments, et, à défaut de sources directes, nous avons l'exposition des principes atomistes dans le poème de Lucrèce.
Les doctrines un peu vagues d'Anaximandre, de Diogène, d'Anaxagore. sur la nature et l'organisation de la matière, se précisent dans Démocrite. Avec Anaxiniène et Diogène, il affirme l'homogénéité de tous les corps ; mais avec Anaxagore, il considère la matière, indifférente en elle-même, comme divisée en une infinité de molécules infiniment petites, qui, en s'agglomérant et en se séparant tour à tour, déterminent la formation et la destruction des choses. Ces molécules en nombre infini sont insécables (atotia), sans être toutefois des points mathématiques, parce qu'une chose inétendue n'est rien. Identiques entre elles par la qualité chimique (x6 yévoç ev), elles diffèrent par la dimension (ixéyeOoç) et la forme (ax^i^a). Elles sont douées d'un mouvement perpétuel, qu'elles ne reçoivent pas d'un principe transcendant, mais qui tient à leur essence. La force motrice qui les anime agit fatalement (xaO' el^iaQ^iévriv, vk dvdyxiiç) et non, comme semble l'insinuer Anaxagore, avec intention (yovq) et en vue d'une fin (té^oç). Mais si Démocrite rejette toute téléologie, il proscrit aussi le hasard, tout en employant quelquefois le mot Tijxii dans le sens de nécessité (ùvdYxii), Le mot hasard, selon lui, ne fait qu'exprimer Tignorance des hommes au sujet des vraies causes des phénomènes. Rien dans la nature ne se fait sans cause, tout a sa raison d'être et sa nécessité^.
Les éléates ont nié le vide et* par cela même le mouvement. Admettre le mouvement, c'est affirmer le vide (t6 xevôv). Sans le vide, les atomes ne se distingueraient même pas les uns des autres, c'est-à-dire n'existeraient pas. Le vide est
l'influence de D. sur le renouvellement de la science et de la philosophie au xvii" siècle, voy. Lœwenheim, Der Einfluss Democi'it's auf Galilei [Archiv. fur Gesch. der Philos., VIII, 2).
' Nous disons matérialiste et non ato?niste. L'atomisnie, en effet, remonte de fait, sinon comme dénomination, à Anaxagore et à sa théorie des xQi'iJi"T:a âjteiQa xal jtXfieoçxal a\i,i'>iQÔxiYca. — * Stobée, Ed. phys., p. 160. — Mullach, I, p. ii(j3 : Oiù&èv XG^(*<* V^à-zr\y YiVËtai, (nlXà. ndvxa èx Jidyov v.aX'ba' àvdYS«V|ç...
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donc la condition indispensable de leur existence, et comme condition du mouvement, il joue, dans la formation des choses, un rôle non moins important que le plein (Tôîi^-fieeç). C'est, en réalité, un second principe qui vient s'ajoutera la matiêr-e du matérialisme et introduire dans le système de Démocrite cette nuance dualiste que les philosophies les plus strictement monistes n'ont su éviter complètement. Ce vide de Démocrite, nous l'avons trouvé sous le nom d'a^ieiçov chez Pythagore; ce sera le [ih ôv de Platon, d'Aristote et de Plotin, la négativité de Campanella et de Hegel. C'est, chez Démocrite, la condition du mouvement de la matière ; ce sera, chez les idéalistes, la condition du mouvement dialectique de la pensée.
Le mouvement perpétuel (aîôioç vivrioiç) entraine les atomes dans un tourbillon (^ôivoç) qui a pour etl'et de les agglomérer suivant leurs affinités extérieures, c'est-à-dire leur grandeur et leur conformation : car au point de vue chimique, étant tous homogènes, ils ne s'attirent ni ne se repoussent. Portés naturellement du haut en bas, lesatomes les plus lourds se déposent dans les profondeurs de l'espace, les atomes les plus subtils forment l'air. Il en est dont la surface présente des inégalités, des aspérités, des dards, des crocs, et qui, s'accrochant les uns auxautres, forment les substances acides ou amères, tandis que les atomes à surface polie constituent les substances (|ui impressionnent agréablement les sens. L'àme se compose des atomes les plus déliés, les plus polis et, par suite, les plus mobiles. Isolés ou réunis en petites quantités, les atomes constitutifs de l'âme sont insensibles ; accumulés en g-randes masses, ils acquièrent la faculté de sentir. Ils sont répandus dans tout le corps, mais concentrés en groupes plus nombreux dans les organes des sens, où se produit la sensation ; dans le cerveau, siège de la pensée; dans le cœur, siège des affections, et dans le foie, siège de l'appétence. La sensation et la perception s'expliquent par des écoulements ou effluves (àîtÔQèoiai) émanant de tous les corps et s'insinuant dans nos organes, où ils déterminent la sensation, et dans le cerveau, où ils produisent les idées ou imag-es des choses (eïôcoXa).
La sensation est la source unique de la connaissance, et rien n'est dans la pensée, qui n'ait passé par le canal des sens. Nos idées expriment nos impressions, c'est-à-dire des relations existant entre nous et le monde extérieur ; elles ne reproduisent pas directement les objets eux-mêmes, dont l'essence intime nous est inaccessible'. Les qualités des objets perçues par nos sens, les couleurs, les odeurs, les saveurs ne sont donc point des réalités inhérentes aux objets mêmes, mais des impressions subjectives déterminées par le mouvement atomique et la nature de nos organes sensitifs. Hors de nous et en nous il n'existe autre chose que des atomes en mouvement. Nous avons conscience de nousmêmes aussi longtemps que les atomes constitutifs de l'âme demeurent inlég"ralemenl dans le corps ; le sommeil survient, et avec lui l'état inconscient, quand un certain nombre d'aton^ies se sont échappés; quand la presque totalité s'échappe et qu'il n'en reste qu'un petit nombre, c'est la mort apparente; enfin, nous mourons, lorsque tous les atomes psychiques se séparent à la fois du corps. La mort ne saurait détruire ces atomes, puisque l'atome, étant insécable, est indestructible de sa nature ; ce qu'elle détruit, c'est leur réunion temporaire dans un corps et, par suite, l'individualité formée par cette réunion. Le sentiment n'étant pas le propre des atomes isolés et ne se produisant que parleur agglomération dans le cerveau et dans les autres org-anes, la mort supprime le sentiment et avec lui la personne.
Les dieux sont des êtres plus puissamment organisés que riiomme, mais leur immortalité n'csl pas absolue. Formés d'atomes comme les mortels, ils finissent par subir la loi commune, quoique leur vie dure bien au delà de la vie humaine. Dans l'univers éternel, il n'y a de privilège absolu pour personne. Les dieux étant plus puissants et plus sages
' CeUe thèse, qui sera adoptée par Protagoras, est la négation de la métaphysique en tant que science de l'absolu, et le fondement du scepticisme, du criticisme, du positivisme, de l'agnosticisme — Corap. Aristote, Physique, Vlll, 1, 7, — Natorp, Recherches sur r histoire du problème de la connaissance dans l'antiquité (ail.). Berlin, 4884, et Hart, De la psychologie de D., etc. (ail.). Leipz., 1880.