‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 14 sur 100 · PROTAGORAS · texte numérisé non relu

PROTAGORAS

s'ensuit qu'il y a autant de vérités que d'individus ; que V individu est la mesure du vrai et du faux (;n:dvT(ov xe^mâtcov

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n'y a pas de vérités universelles, de principes valables pour tous les hommes, ou du moins qu'il n'existe pas pour nous de sig-ne certain (xqiti'iqiovj auquel nous puissions reconnaître la vérité absolue d'une thèse de métaphysique ou de morale. L'individu est la mesure de la vérité et la mesure du bien : tel acte profite à tel homme qui nuit à tel autre ; il est bon pour le premier, mauvais pour le second. La vérité pratique comme la vérité théorique est chose relative, affaire de goût, de tempérament, d'éducation. Les disputes entre les métaphysiciens sont donc parfaitement oiseuses. Il ne nous est pas possible de constater un t'ait quelconque autre que le fait individuel de la sensation ; il nous est bien moins possible encore de connaître les causes ou conditions premières du fait, qui échappent à toute perception sensible.

Qne l'homme s'occupe donc de la seule chose qui lui soit réellement accessible, de lui-même ! Que, renonçant à des spéculations stériles sur les causes premières, il concentre ses facultés sur la question seule importante en définitive : les conditions du bonheur. Être heureux, c'est se g-ouverner soi-même et les autres ; se gouverner soi-même, c'est être vertueux: la philosophie est donc l'art d'être vertueux. Pour gouverner les autres — dans une société éprise du beau langage et toujours prête à sacrifier le fonda la forme — il faut être éloquent, c'est-à-dire bien penser et bien dire. La philosophie est donc l'art de bien penser et de bien dire. Elle se résume en ces trois parties: morale pratique, dialectique, rhétorique.

Ces doctrines, où se condensent les velléités sceptiques des écoles d'Ionie et d'Élée, sont l'exagération d'une vérité fondamentale en philosophie : à savoir que le fait dit objectifs, le phénomène, dans l'acception scientifique du mot, n'existe pas comme tel, indépendamment de ma sensation, de ma perception, de ma pensée, que c'est elle qui lui con-

' Diog. L., IX, 51.

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fèio riiiillr, la mosiuo cl en détinilive la réalité en lanl qu'objet ou phénomène. Ainsi compris, le mol de l'rotagoras est parfaitement juste, et c'est bien le sujet de la perception, c'est Vliomme qui est la mesure de toutes choses. Bien ((ue s'appliquant, dans sa bouche, aux choses morales avant lout, ce [)aradoxe et son corollaire, le yvwOi oeantov de Socrale, font époque dans l'histoire de la philosophie ancienne. ,11s inaugurent l'âge de la critique, démolissant le passé pour préparer le terrain à de nouvelles constructions plus solides, |)uisque la pensée les édiiiera sur la conscience d'elle-même. .

Les l'ésultats de la critique de Mi'otagoras et des sophistes sont nombreux et féconds. Elle l'uine les bases mentales du polythéisme et pi(''pare la voie à la religion de Socrale, de Platon et des stoïciens. Elle ruine, en second lieu, le dogmatisme naïf de la spéculation fantaisiste, et par l'abus même de la dialectique etdu sophisme elle oblige la peiisée à se rendre comple ({'«dle-uu'jme, de son mécanisme, de ses n)élliodes et de ses lois. Depuis |)lusieurs siècles la philosophie raisonnait sans se préoccuper de la nature et des formes du syllogisme ; elle inférait et déduisait sans faire des procédés inductif et déductif l'objet de ses recherches, semblable à ces milliards d'êtres vivants (pii voient et entendent sans avoir la moindre notion du mécanisme de la vision et de l'ouïe. La sophistique, alors même qu'elle violente la pensée et précisément par ces violences, lui donne la conscience de ses lois et l'occasion de les analyser, préludant ainsi à la science logicjue, dont la systématisation sera la gloire d'Arislote. Et en même tempsque la science de la pensée, elle crée la science de son inséparalde envelo])pe, le langage: la giammaire, la syntaxe, la philologie, dans le sens le plus général du terme. Par limportance qu'elle attache à la foi-me et le soin (ju'elle apporte au maniement de la parole, elle assouplit la langue grecque et en fait cet organe merveilleux de la pensée, que nous admirons dans les dialogues de Platon.

L'erreur de Protagoras, c'est d entendre par avegoOToç, non l'homme en «énéral mais l'individu, non l'entendement

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humain mais rentcndement d'un chacun, et d'admettre, par conséquent, autant de mesures du vrai et du faux qu'il y a d'individus. Ainsi que la plupart des philosophes anciens, il exag-ère d'une part les différences physiologiques et mentales qui existent entre les individus, et d'autre part les mensong-es de la sensation. Il ignore ce que la science a démontré depuis, savoir hi possibilité pour le savant de rectifier les données des sens les unes par les autres, et il se trouve amené par ce préjugé à nier l'existence d'un critérium ol)jectif de la vérité. Jl méconnaît la raison humaine et son identité essentielle en tous; les hommes l'empêchent de voir l'Homme, et de la sorte il en vient à détruire, non seulement les croyances traditionnelles et la métaphysique, mais, ce (jui est plus grave, les bases de l'ordre social, les fondements mêmes de l'Etat ; car la morale, à son point de vue, ne peut être qu'individuelle, et où le particulier, l'individu, l'atome est tout, il n'y a plus d'Etat, de société, de généralité quelconque.

C'est sur ce point capital que portera la critique de Socrate.

§ 14. — Socrate

Statuaire d'abord, comme son père, puis gagné à la philosophie par les le^'ons des sophistes, Socrate d'Athènes' (469-399) se consacra comme eux à l'instruction et à l'éducation de la jeunesse. Quoique très laid, ce qui à tout

' Sources : Xéno|)lion, Les Choses mémorables de Socr. et Le Bam/iief. — Platon, Apologie de Socrate ; Phédon ; Phèdre ; Méiion ; Théétéle, etc. — Aristote, Met., I, 6 ei passiîii. — CicéroD, Acad., I, i, 15 clpassim. — R. et 1'., p. 102 ss. — F"réret, Observations sur les causes de la condamnation de Socrate {Mém. de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, t. 47 B). — A. Ed. Chaignet, Vie de Socrate, Paris, 1868. — A. Fouillée, La jihilosophie de Socrate, 2 vol. Paris, 1874. — E. Boulroux, Socrate fondateur de la science moderne. (Comptes rendus de l'Acad. des Se. mor. et pol., 1883). — K.Joël, Der echte und der Xenophontische Sacrâtes, Berlin, 1893. — A. Dœrinç, Die Lehre des Sacrâtes als sociales Ile for msy stem, Munich, 1895. — Tandis que M. Joël conteste la crédibilité des Mémorables, et voit dans le Socrate de Xénophon un prête nom pour la doctrine d'Antisthène et des cyni(|ues, M. Doeriniç admet, avec la tradition, l'aullienlicit(' de ce polirait de Socrale, dont l'œuvre est avant tout, selou lui, un essai de réforme sociale.

autre que lui eût aliéné les sympathies athéniennes, il exerça sur ses contemporains, sur la jeune génération surtout, un prestig-e extraordinaire. Sa conversation fine, spirituelle, attique au possible, l'élévation de ses idées morales, la hardiesse de ses paradoxes politiques, tout en lui, excepté son physique, était fait pour séduire, et ce qui mit le comble à l'admiration de ses disciples, ce fut son martyre volontaire. Adversaire des sophistes, dont il condamnait la vénalité, il leur ressemblait cependant à s'y méprendre. Comme eux, il se montrait indifférent à la métaphysique, à la science naturelle, qu'il disait aboutir à l'athéisme, et aux mathématiques, dans lesquelles il ne voyait que des spéculations stériles; comme eux, et en véritable Athénien, il plaçait l'étude de l'homme moral et de ses devoirs au centre même de l'éducation ; comme eux enfin, il mettait la culture formelle de l'esprit bien au-dessus de son instruction réelle, sans compter la liberté de ses allures à l'ég-ard de la relig-ion et de la constitution de TEtat. On le confondit donc, non sans quelque raison, avec les sophistes, et la haine de la démocratie conservatrice le frappa à son tour. Aristophane ouvrit la lutte contre le novateur. Dans les Niièes, il le ridiculise, tout en le rendant suspect au point de vue religieux et politique. Accusé, après la chute des trente tyrans, de « ne pas croire aux dieux de l'Etat, d'en proclamer d'autres et de corrompre la jeunesse », Socrate fut condamnée boire la cig^uë (399).

Bien qu'il n'ait pas laissé d'écrits, nous le connaissons mieux que ses prédécesseurs, grâce aux portraits qu'ont tracés de lui deux disciples enthousiastes, Xénophon et Platon. A la vérité, ces deux portraits ne se ressemblent g-uère. Le Socrate des Choses raèmorahles est un moraliste réfornjateur plutôt qu'un métaphysicien ; l'autre, un penseur subtil à la fois et profond, l'émule d'Heraclite, de Parménide, d'Anaxagore. L'explication la plus probable de ce contraste, c'est que Xénophon nous donne du maître ce qu'il en a compris et en somme bien compris ; c'est que Platon, dont l'horizon dépasse celui de Socrate, exagère la portée métaphysique de sa doctrine et se sert de son nom

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