‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 15 sur 100 · SOCRATE 5Î · texte numérisé non relu

SOCRATE 5Î

coiniiie d'un masque pour ses propres idées. Heureusement nous avons, outre les données très détaillées mais parfois incertaines des deux disciples, le jugement d'Arislole, (jui, pour être concis, n'est du moins pas suspect de partialité ^

Le point de départ de la philosophie de Socrate n'est autre que le scepticisme de Protagoras et des sophistes. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il ne sait rien, et de plus, il est convaincu que la certitude est impossible dans le domaine des sciences physiques. Toutefois, sceptique en cosmolog-ie, il ne l'est plus sur le terrain de la morale. II estime — et c'est là l'élément positif et nouveau qu'il introduit dans la pensée de son siècle — il estime qu'il y a dans l'univers un objet qui peut être connu et connu à fond : cet objet, que lui indique l'inscription du temple de Delphes: Connais-toi toi-ynême, c'est l'homme. Si nous ne pouvons résoudre les questions relatives à l'essence et à l'origine des choses, au moins nous pouvons savoir ce que nous devons être, quel e«t le sens et le but de la vie, le souverain bien del'àme, et c'est cette connaissance qui est la seule solide et utile, parce qu'elle est la seule possible. Hors la morale il n'y a point de philosophie sérieuse.

En proposant à la science l'homme comme son véritable objet, Socrate ne songe évidemment pas à une anthropologie, ni même à une psychologie dans le sens moderne du mot. C'est de l'àme en tant que siège des idées morales, qu'il entend parler. Mais s'il ne connaît d'autre science que l'éthique, dont Aristote le dit le créateur, l'éthique est à ses yeux une science véritable, certaine, positive, reposant sur des principes universels. En apparence, il est vrai, Socrate ne dépasse pas le point de vue de Protagoras et son principe de l'homme mesure de toutes choses. Mais la morale du grand sophiste n'était pas une science, puisqu'elle ne reconnaissait pas de principes valables pour tous. Ùhomme qui, selon Protag-oras, est la mesure de toutes choses, c'est l'individu, dans ce qu'il a de particulier, de

' Mél., I, 6; X[II, 4. Top, l, 2. Eth. Nie, passim. — Comp. d'ailleurs les ouvrages cités de Joël et de Dœring. — \a[orp, Protagoras u. sein Doppelgànger.

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continyeiil, de variable et non point le Fond connnun des esprits, rélémenl invariable et nécessaire de la pensée morale. Cette nature fondamentale de tous les hommes, il n'y croit pas. Les idées morales manquent, à son gré, de sanction objective et absolue; le bien, le juste, le vrai dépendent de l'appréciation individuelle, seul juge en dernier ressort : il y a donc autant de morales (jue d'individus, c'est-à-dire qu'il n'y en a pas, et sur quoi fonder dès lors une société dig'ue de ce nom ? Ce qui trompe les sophistes, c'est la diversité des opinions, des jugements, des sentiments humains. Cette diversité n'est qu apparente et superiicielle. Les idées morales se trouvent cachées et comme endormies sous les préjugés de l'individu, mais on n'a qu'à le dépouiller, par l'éducation, de cette enveloppe parasite, pour découvrir, au fond de tous, les mêmes aspirations vers le bien et le juste, base de tout ordre social véritable. /

Socrate a donc le mérite d'avoir cherché, du moins en morale, à dégager le g-énéral du particulier, de s'être élevé de l'individuel au social et à l'universel, d'avoir retrouvé, sous la multitude bigarrée des opinions, Vopinion vraie et immuable de tous, la conscience publique, égarée par les faux dialecticiens *. Au milieu de l'anarchie intellectuelle, il apprend à la pensée à inférer, à définir, et il contribue à mettre un terme à la confusion des idées, en donnant aux mots leur sens précis '^. Aussi long-temps que l'idée de Dieu, par exemple, n'était pas définie, on pouvait soutenir avec une raison égale et le théisme et l'athéisme : le théisme, si l'on entendait par Dieu la Providence une et indivisible qui gouverne le monde ; l'athéisme, si l'on voulait parler de ces êtres anthropomorphes dont l'imagination grecque peuplait l'Olympe. Le tout était donc de s'entendre sur les termes, et à cet effet il fallait les définir rigouseusement, en quoi Socrate excellait. Il s'appliquait sans relâche, dit Xénophon -*, à examiner et à déterminer ce que c'est que le

' Le Hoivôç Xôvoç d'Heraclite. — = Aristole, Mét.,\,% ; XUI, 4, 8-9, 35, Top., \, \2. — 2 Mém., 1, 1, 16. — '' Platon, Théététe, 149 A, 151. —Mém., IV, 7, I.

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bien et le mal, le juste et l'injuste, la sagesse et la folie, le courage et la lâcheté, l'État, le citoyen. Ces définitions, il ne les donnait pas toutes faites à ses auditeurs ; persuadé, au contraire du sensualiste Protagoras, que les idées morales sont au fond de toutes les âmes, que l'esprit d'un chacun est fp-os de la vérité, que l'enseignement ne lui donne rien (|ui lui soit étranger et ne fait que réveiller, féconder, développer ce qui s'y trouve en germe, il se contentait d'être accoucheur spirituel, et il se plaisait à amener ses auditeurs à découvrir eux-mêmes les vraies délinitions. Nul ne fut jamais meilleur professeur. Il pratiquait son art, qu'il aimait à comparera celui de sa mère '% sur les places publiques, dans les promenades, les ateliers, partout où il se trouvait en présence d'une mine intelligente. Abordant par une question souvent futile ceux dont le hasard faisait ses élèves, il commençait par s'incliner devant leur savoir, puis peu à peu, par une série de questions habilement posées, il les réduisait à l'aveu qu'ils savaient mal ou qu'ils ne savaient pas, et, poursuivant ses interrogations, il les amenait à savoir véritablement. Les dialog-ues de Platon donnent une idée de cette dialectique célèbre par laquelle Socrate savait réduire à néant les prétentions savantes de ses interlocuteurs, et qu'on a appelée Vironie socratique .

Son enseignement a d'iiilleurs un but tout pratique, (-'est à moraliser son monde cju'il s'occupe exclusivement. Mais tandis que la morale des sophistes vise l'individu et le bien-être individuel, la sienne, éminemment sociale et humanitaire, a en vue le bien général, la patrie, l'Etat. S'il cherche à porter la lumière dans les esprits, à les amènera penser juste et à connaître véritablement, ce n'est pas pour en faire des savants, mais des hommes, des citoyens ^ La science, ainsi que l'individu lui-même, n'est pour lui qu'un n)oyen ; le but oii il faut tendre c'est la société j^arfaite, fondée sur la notion du bien et du juste et régie par les meilleurs, les plus justes, les plus sages "^. Mais, si la

' Mem., 1, 1, 11. — Arislole, Met., I. 6; XIII. 4. De part. anim. l, I. iUi. — Gicéron, Tuscu/., V, 4. — - Mem., 1. 2, 9, IV, 6, 12.

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science ii'esl qu'un moyen, elle est le moyen indispensable de bien vivre, d'être bon citoyen et homme d'Etat. C'est môme le principe fondamental de la philosophie de Socrate, qu'il y a corrélation intime entre savoir et vouloir, que l'homme agit d'autant mieux qu'il pense, sait, comprend mieux, que notre valeur morale est en raison directe de nos lumières, et de ce principe découlent naturellement les autres thèses qui la caractérisent, savoir : que la vertu s'apprend ; qu'elle est une^ c'est-à-dire qu'on ne peut être vertueux sur un point sans l'être en toutes choses, vicieux sur un point sans l'être dans tous les cas ; enfin, que nul n'est méchant parce qu'il sait, mais parce qu'il ne sait pas, que le mal est le fruit de l'ignorance *.

Au demeurant, la morale socratique tient le milieu entre l'idéalisme de Pythagore et l'eudémonisme inséparable de la tendance sensualiste et matérialiste des écoles ioniennes. Socrate n'est rien moins qu'un ascète : il recherche l'idéal, mais il aime qu'il se traduise en une forme sensible et que le beau moral (t6 xa?uôv xàvaBov) se reflète dans la beauté physique ; il aspire à dompter la nature, à la mettre au service de l'intellig-ence, à régner sur elle en maître absolu, mais il ne songe pas de loin à l'étouffer "-. Grec et Athénien avant tout, il est si peu insensible aux charmes extérieurs, qu'il est obligé, de son propre aveu, de lutter sans cesse contre les entraînements de la matière.

Sur le terrain religieux, il se trouve d'accord avec les sophistes pour rejeter la mythologie et ses fables, sans être d'ailleurs un libre penseur à la manière de Protagoras. Sa foi spiritualiste n'est même pas exempte de superstition. Il croit au surnaturel, à des êtres supérieurs, génies protecteurs des nations et inspirateurs des individus (ôaitiovia). Mais en insistant avec force sur l'universalité de la Providence, il froisse le particularisme athénien et prépare les voies à l'idée d'humanité et de solidarité universelle, que professeront le stoïcisme et le christianisme ^.

' Mem.,m, 9 ; IV, 6. — Arist., Eth. Nie, III, 1 ; VI, 13. - ^ Platon, Banquet, 176, 214, 220. — ^ Mem., I, 4, 18; IV, 13, 13. Cf. Platon, Phédon, 96 ss. ; Bépublique, Vil, 529. ^

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