‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 16 sur 100 · SOCRATE · texte numérisé non relu

SOCRATE

Somme toute, le créateur de l'éthique est très inférieur, comme théoricien, à son moderneantitype, Emmanuel Kant. Sa réputation, sous ce rapport, a été surfaite, grâce à l'ascendant de sa personne et à l'héroïsme de sa mort, aux dépens des philosophes de premier ordre qui l'ont précédé. A la différence des physiologues et de presque tous les penseurs de marque, il se dispense d'écrire ; il professe, non seulement pour une spéculation aventureuse et « impie » , mais pour les sciences exactes même, un mépris qui nous étonne, et en tout cas, il y a disproportion entre les quelques doctrines saillantes que lui prête Xénophon et le rang que lui assigne l'histoire traditionnelle. Mais il n'en reste pas moins l'un des initiateurs dont le passage sur la terre a laissé les traces les plus durables et les plus fécondes. Son œuvre immortelle est d'avoir rendu à la conscience, au devoir, à l'idéal en un mot, la place d'honneur qui lui est due, de l'avoir pratiqué, réalisé, vécu en quelque sorte, à une époque où l'on professait publiquement qu'il n'y a d'autre loi morale que l'intérêt personnel, d'autre critérium du bien que le succès. Or affirmer l'absolu du devoir, c'était plus que de créer la morale indépendante, c'était, au fond, renouveler la métaphysique sur la base de la morale ; car, en dépit de Socrate et de Kant, la pensée humaine ne peut, sans se déjuger, reconnaître l'absolu en pratique et le nier en théorie.

Et en effet, tandis qu'une partie des disciples, et notamment Aristippe et Antisthène, continuent Socrate le moraliste, en opposition à la spéculation métaphysique des anciennes écoles, nous en voyons d'autres, tels qu'Euclide et Platon, combiner le souverain bien de la philosophie socratique avec l'absolu des éléates, la fin de la morale avec la cause première des métaphysiciens, et rétablir ainsi, entre la philosophie des mœurs et celle de la nature, le lien qu'a ropipu la sophistique.

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i; 15. — Aristippe et l'Hédonisme. — Antisthène et le Cynisme. Euclide et l'école de Mégare

1. Aristippe de Cyrène ', sophiste sensualiste avant de passer à l'école de Socrate, y conserve son point de vue théorique. Avec Démocrite et l^rolagoras, il soutient la subjectivité de toutes nos connaissances et l'impossibilité de savoir ce (jue les choses sont en elles-niénies ; il rlistingue avec une parfaite netteté entre l'objet aperçu et connu et la chose en soi de Kant, c'est-à-dire j la cause inconnue et absolument inconnaissable de nos sensations (tô è^ijcoititixôv Toû jtdôovç 2j . ^a morale, de même, est plus conforme aux principes de Protagoras qu'à ceux de Socrate. Le but final de la vie est, selon lui, le plaisir (liôovi'i). De là le nom d'hédonisme donné à sa doctrine, qui n'est pas d'ailleurs un sensualisme grossier. Disciple, sur ce point capital, de Socrate et de ses principes moraux, il réclame avant tout la modération dans le plaisir, l'énergie individuelle réagissant au nom de la raison contre les entraînements des sens. Il faut, disait-il, qu'en toutes choses nous restions maîtres de nous-mêmes, de manière à pouvoir dire : ëxco ov% è'xonai, ou, comme le poète latin a traduit ce précepte d'Aristippe :

MUii irs iiuji. me rebns suhjunijen' C(nwr''\

Dans la hiérarchie des plaisirs, les jouissances de l'esprit, l'amitié, l'amour paternel et iilial, les arts, la littérature, ont le pas sur les émotions passagères de la volupté, et ce que le sage doit rechercher surtout, ce n'est pas le plaisir momentané, mais la joie qui dure, le contentement moral comme état permanent (xaeâ, eùôainovîa). Au l'este, Aristippe

' Diog. L., 11. — Sexl. Emp., Adi\ math., Vil, 191-192. — H, v. Stein, De philosophia Cijrenaica, Gœllingue, 1855. — ^ Scxl. Empir., Adv. mafhem.. VII, 191 : "Oxi \ièv ^et)xaivô|.ie9a, tpaaiv, «al Y^vîtatôfAEBa ôvvaxôv Xâveiv àôiaijiEijaTwç xal à\'ei,eM\'y.xo)i; • oTi 5è xô è^iJtoniTivtôv xoù jcôBovç Xetmôv iaxiv ■!) yXvy.v ècrxiv, o-îw oiôv x'ôjtotpai- VEoSaf elwç yÙQ èoxi xal ■ÙJtô \ii\ Xsvxo-O xivà A.8vxavxixct)5 ôiaxeBiivai xal vino |ii| Ykv'/.éoi

Y>.vHavef|vai. — ^ Horace, Epilres, I, 1, v. 10.

ARrSTIPPE ET L'FTÉDONIS.ME 60

et ses adliérenls sont d'arrord avec les sophistes sur re point que toute action a pour mobile le désir d'être lienreux, et pour fin la jouissance qu'elle procure. Même accord avec Protagoras en matière religieuse: libres penseurs résolus, les hédonistes contribuèrent à démolir ce qui restait de foi polythéiste dans la classe instruite. Théodore de Cyrène, dit l'Athée*, dans un livre intitulé Des dieux, professe ouvertement l'athéisme. Lu autre hédoniste, Evhémère-, dans un écrit à sensation (leoà ttvaYQa\|rr|3), soutient que les dieux sont des héros, des rois, des hommes marquants, divinisés après leur mort. Cette théorie devint celle d'un grand nomhie de Romains et même de chrétiens, heureux de voir le paganisme leur fournir une arme si puissante contre luimême. Tout insuffisante fju'elle soit, elle fonde la science des religions, qu'il était réservé à l'époque actuelle d'approfondir et de développer.

Par une évolution qui étonne au premier abord, mais qui n'a rien que de naturel, l'hédonisme tourne au pessimisme dans la philosoj)hie d'Hégésias *, dit :reLoi6âvaToç (qui pousse au suicide). Cette évolution était dans la log-ique du principe hédoniste. Le but de la vie, selon l'école cyrénaïque, c'est le plaisir : la sensation du moment (f|ôov)i êv xm'ioei) selon les uns, le plaisir permanent ou bonheur (y.agd-ei»ôai.uovia) selon les autres. Or l'expérience prouve que, dans toute existence, la douleur prime le plaisir et que le boidietir sans mélang-e est une utopie. Le but de la vie n'est donc pas atteint et ne peut l'être. Donc la vie est sans valeur. Donc enfin, la mort lui est préférable, car elle du moins nous procure la seule félicité possible, la félicité nég-ative consistant dans la suppression absolue de la douleur'». Ainsi raisonne Hégésias, et ainsi doivent raisonner tous ceux qui ne connaissent d'autre cause finale de la vie (téXoçj que le plaisir, la joie, le bien-être. La vie n'a de valeur réelle que pour celui ({ui lui reconnaîl une fin plus élevée, savoir le

' Vers 310 av. J.-Ch. ; contemporain et protégé de Démélrius de Phalère et de Ptolémée I. — - Vers 310 avant J.-Ch. — ^Fragments conservés par Diodore et Eiisèbe. — ''Contemporain de Ptolémée f. — ^ Cicéron, l'use. , I, 34: A îfialis mars aluliicil.

bien moral, raccomplissemenl du devoir, la vertu pratiquée pour elle-même; en d'autres termes, elle n'a de prix que pour qui la considère comme un moyen et non comme une fin en soi, c'est-à-dire en un mot, pour l'idéaliste. A ce point de vue, c'est la vertu qui est le souverain bien ; or elle n'est possible qu'à l'être vivant; moyen et condition indispensable de la vertu, c'est-à-dire du souverain bien, la vie est elle-même un bien relatif, sinon le summum honum. L'idéalisme moral exclut donc nécessairement le pessimisme.

L'école hédoniste, qui, dans Annicéris de Cyrène *, revient à un optimisme relatif, se continue dans celle d'Epicure, qui complète la morale d'Aristippe par la physique de Démocrite.

2. Antisthène"'. — Les aspirations idéalistes de Socrate se continuent et s'exagèrent dans Antisthène d'Athènes, le fondateur de l'école cynique, ainsi appelée d'après le gymnase Kynosargés, où il tenait ses conférences. Sa devise est: îa i^ertu 'pour la vertu; la vertu, but final et unique de toutes nos actions ; la vertu, bien suprême. Dans leur exaltation, les cyniques, ses successeurs, prétendent que le plaisir est un mal, que l'on n'est vertueux qu'au prix d'une abstention complète de toutes les jouissances mamatérielles et même intellectuelles; ils vont jusqu'à rejeter comme un mal la culture de l'esprit et la science ellemême. Méprisant les plaisirs de la vie sociale, ils en viennent à se passer des règles les plus élémentaires de l'urbanité, et, en définitive, à s'insurger, du moins en principe, contre les lois de l'Etat. A la vie policée et civilisée, ces « Rousseau de l'antiquité » substituent l'état de nature ; au patriotisme, le cosmopolitisme. C'est le principe de l'autonomie individuelle, proclamé parles sophistes et par Socrate, qui de la théorie passe dans les faits. Tous les cyniques cependant ne sont pas des radicaux, et dans l'histoire bien connue de Diogène de Sinope, disciple d'Antisthène, il faut faire la part de la malice populaire, naturellement portée à la charge et à la caricature.

' Vers 300 av. J.-Ch. Voy. Diog. L., II, 93 ss. — a Diogène L., VI.

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