EPICURE
près uneéternité crinaction, c'est qu'ils iront pas été souverainement heureux pendant toute une éternité ; ou bien non, et dans ce cas ils ont agi contrairement à leur essence même. Du reste, à quelle fin l'auraient-ils fait ? Pour se créer une demeure ? Mais ce serait dire que d'éternité ils étaient sans demeure ou du moins sans une demeure digne d'eux. Dans l'intérêt des hommes? Si c'était en vue des (|ue]ques sages que ce monde renferme, ce n'était pas la peine ; si c'était pour créer des méchants, nous faisons d'eux des êtres cruels. Donc, en tout état de cause, il est impossible d'admettre (jue la création soit le fait des dieux.
Envisageons la question au point de vue du monde. Comment admettre que ce monde rempli de maux de toute espèce soit l'œuvre des dieux ? Les déserts stériles, les montagnes arides, les marais pernicieux, les g-laces inhabitables, les rég"ions brûlées par le soleil du midi, les ronces et les épines, les orages, la grêle, les tempêtes, les bêtes féroces, les maladies, les décès prématurés, ne prouvent-ils pas surabondamment que la Divinité n'est pour rien dans le gouvernement des choses "? L'espace vide, les atomes et la pesanteur, c'est-à-dire les causes mécaniques, suffisent à expliquer le monde, sans que la métaphysique ait besoin de recourir à l'hypothèse des causes finales. Au surplus, il est possible, il est même certain qu'il existe des dieux : tous les peuples de la terre en tombent d'accord ; mais ces êtres souverainement heureux, élevés au-dessus de toute passion, de tout favoritisme, de tout ce qui a sa source dans l'humaine faiblesse \ jouissent d'un repos absolu. Dans leur lointaine demeure, les misères humaines ne sauraient les émouvoir, et réciproquement, ils ne sauraient influencer en rien l'existence humaine. Il n'y a ni magie, ni divination, ni miracles, ni commerce d'aucune sorte entre eux et nous.
Il ne faut pas craindre davantage les châtiments du Tartare. L'âme est chose matérielle et partage la destinée du corps. Ce qui prouve qu'elle est matière — matière infi-
' Dio"-. L., X, 139 : Tô tiawigtov xal cicpeaQTov... out' àQyalg ovxe xûqigi avvèxerai, èv àoGevEÎ yâ.Q Jtûv xb toloûtov.
ninient délicate, il est vrai, et inlinimeiit subtilisée — c'est l'influence exercée sur elle par le corps dans l'évanouissement, l'anesthésie, le délire, suites de lésions et d'aflections morbides, c est surtout le fait que l'âme se développe et décline parallèlement aux forces corporelles. Les facultés intellectuelles, faibles chez l'enfant, grandissent dans l'adolescent et diminuent graduellement dans la vieillesse. Les maladies réagissent profondément sur Fàme ; sans le corps elle ne peut se manifester d'aucune manière. H y a plus : le sentiment qu'éprouve un mourant n'est pas celui d'une retraite successive de l'âme d'un organe dans un antre organe, d'où elle s'échapperait ensuite avec la plénitude de ses forces, c'est celui d'une diminution graduelle des facultés mentales. Si, dans la mort, 1 âme conservait la plénitude de la conscience, si, comme certains platoniciens le prétendent, la mort était le passage de l'âme à une vie supérieure, l'homme, au lieu d'appréhender la mort, s'en réjouirait, ce qui n'est pas le cas. Du reste, si nous redoutons la mort, ce n'est pas que nous craignions de ne pas être : ce qui nous la fait envisag-er avec terreur, c'est que nous combinons involontairement avec l'idée du néanl l'idée de la vie, c'est-à-dire du sentiment de ce néant ; nous nous imag"inons que le mort a conscience de sa destruction graduelle, qu'il se sent brûler ou rong-é par les vers, que l'âme continue d'exister et de sentir. Si nous parvenions à séparer nettement l'idée de vie et son contraire, si nous renoncions franchement à l'idée d'immortalité, la mort cesserait d'être un épouvantail. Nous nous dirions . la mort n'est pas un mal ; elle ne l'est pas pour celui qui est mort, car il n'en a pas le sentiment ; elle ne Test pas pour celui qui est vivant, car elle n'existe pas encore pour lui. Quand nous existons, nous, c'est que la mort n'existe pas pour nous, et quand la mort est là, c'est nous qui n'e'xistons plus. Il n'y a donc aucun contact possible entre la mort et nous, et son attouchement glacé, que nous redoutons si fort, n'a jamais lieu.
Que des craintes chimériques ne nous empêchent donc point d'atteindre le but de notre existence, le bonheur ! Le