EXTRAIT DE LA PREFACE I
au service d'une volonté supérieure, un moyen el rien de plus. Nous voulons être et jouir, et nous n'avons pas conscience le plus souvent de vouloir autre chose que la vie et le bonheur; mais nous ne voulons au fond que le moyen nécessaire à la réalisation d'un but qui nous échappe: par delà la vie et le plaisir, but prochain de nos efforts, il y a l'Idéal qui est la fin dernière où nous tendons à notre insu, en même temps qu'il est le principe premier qui nous oblige à vivre. Maudissez tant que vous voudrez ce principe qui veut être, cet Idéal qui s'affirme dans le réel ! Appelez-le méchant, injuste, cruel, et le monde qu'il crée, le plus mauvais des mondes possibles ! Rien n'^ fera. Vous n'empêcherez ni le bien de se faire, ni l'Idéal de tendre à l'existence. Vous réussirez peut-être à dégoûter de la vie quelques individus: vous n'en dégoûterez jamais l'absolu. Ah ! bien plutôt, sachons tenir compte de la réalité, et au lieu de convier les hommes aux utopies du nirvana, offrons-leur le vrai, le seul moyen d'améliorer leur sort: l'amendement moral! Si le monde est. loin hélas! d'être le meilleur des mondes possibles, il dépend de nous qu'il devienne meilleur; il ne s'agit, pour cela, que de revenir à l'Idéal que nous avons délaissé et au culte du bien que nous avons mis au rebut. »
Est-ce là, nous le demandons, le lang-ag^e d'un pessimiste à outrance? Et n'avons-nous pas inscrit en tête de notre Etude sur Hartmann (1882) celte devise significative : Le Volontarisme est vrai, mais il faut le dépessimiser'! Mais si nous nous inscrivons en faux contre la philosophie de la désespérance et de l'universel suicide, nous n'admettons pas davantage la devise célèbre qu'on voudrait nous imposer. Les formules a ptiori de l'optimisme traditionnel ne sauraient prévaloir contre le cri de la conscience et l'expérience des siècles résumée dans cette devise non moins vraie que l'autre : Mundus totus in maligno positus est.
S'il nous était permis de désig-ner notre point de vue par un néologisme, nous dirions que ce n'est ni l'optimisme satisfait, ni le pessimisme désespéré, mais bien le méliorisme, fondé tout à la fois sur les faits évidents que l'optimisme ignore et sur les aspirations imprescriptibles que le pessimisme étouffe.
^ 1. —Philosophie, métaphysique et science
La philosophie est la recherche d'une vue d'ensemble sur la nature, un essai d'explication universelle ; elle est à la fois le résumé des sciences et leur couronnement, à la fois la science g-énérale et une spécialité, distincte de la science proprement dite et constituant, dans la série des manifestations du génie humain, comme une branche à part, au même titre que ses sœurs aînées, la religion et la poésie.
A la différence des sciences qui ont pour objet des groupes déterminés de faits et pour but d'en constater les causes, de formuler les lois suivant lesquelles ils se produisent, elle est l'effort de l'esprit humain s'élevant au-dessus de ces groupes et de leurs lois particulières, pour expliquer le monde en son entier, le fait ou phénomène universel, ou, en d'autres termes, pour répondre à cette question qui est au fond de toutes les sciences: Pourquoi ce monde et comment se fait-il qu'il soit ce qu'il est ? et à cette autre qui en est comme le revers : Oue puis-je savoir et comment se fait la science '? UÊtre et le mystère qu'il enveloppe ; la Connaissance, ses conditions, ses méthodes, tel est le double objet des recherches philosophiques '.
' Eq tant que réponse à la première de ces questions, la philosophie est dite spéculative, métaphysique, ontologie (théorie de l'Être). En traitant de la seconde, elle devient transcendantale, critique, noologie (théorie de la Pensée), c'est-à-dire logique ou théorie de la pensée considérée dans son mécanisme, indépendamment de l'Etre ou objet pensé, et théorie de la connaissance ou de la pensée dans son rapport à l'Etre, et de ses méthodes d'investigation.
s INTKODUCTION
Mais si la philosopliie a son objet propre et sa splière dlstincle, elle n'en est pas moins liée à la science posilive par le lien le plus étroit, que la science, de son côté, ne peut rompre qu'à son détriment. C'est d'elle^ et en particulier de la psyclioloi»ie et de ses annexes, que lapliilosophie
(Juand, reuouranl ;i la spéculalioii métaphysique, elle se contente d'être la synthèse des sciences exactes et expérimentales, elle est dite poftilitie ou poxitivisme. Le positivisme peut se baser simplement sur le fait historique de la contradiction perpétuelle des systèmes, c'est-à-dire avoir un fondement purement empirique ou bien il peut se fonder sur l'analyse raison-née de l'entendement humain : dans le premier cas il est scepticisme ; dans le second crilicisme. Au scepticisme est opposé le dogmatisme, c'est-à-dire la foi naïve ou raisonnée en la possibilité, pour l'esprit humain, d'une connaissance objective des choses et de leur cause première. Le rationalisme prétend arriver à cette connaissance par le raisonnement a priori; l'empirisme n'admet d'autre méthode que l'observation et l'induction ou raisonnement a posteriori. La spéculation pure ou a priori est la méthode préférée de l'idéalisme, qui voit dans la pensée le fait primitif, antérieur et supérieur à toute réalité ; l'empirisme, au contraire, se fonde sur l'opinion que la pensée, loin d'être cause ou fait premier, dérive d'une réalité préexistante {réalisme au sens moderne du mol. Voy. d'ailleurs § 33), et que les matériaux dont elle dispose lui sont fournis par les sens [sensualisvie), à l'exclusion de toute autre source de connaissance (idées ou axiomes innés àe l'idéalisme, sens interne ou sentiment religieux du mysticisme, etc) Si l'action de la cause première est considérée comme inconsciente et involontaire, par opposition à 1 activité teleologi(jue oiise produisant en vue d'une fin, le réalisme devient matérialisme et mécanisme. De son côté, l'idéalisme devient spiritualisme lorsque, personnifiant la cause première, il y voit non pas seulement une idée qui se réalise, mais un ê/re qui plane aw-rfess)/s des choses (supranaturalisme , transcendance], et les gouverne selon sa libre volonté [théisme) ou par l'intermédiaire de lois invariables (déisme) : c'est le dualisme de l'esprit et de la matière, du créateur et de la nature, par opposition au panthéisme, au naturalisme, au monisme. Le panihéisme, naturalisme ou monisme, assimilant l'idée de cause au concept de substance, considère la cause première comme la substance même des choses (immanence de Dieu) et l'ensemble de ses modes ou phénomènes, l'univers, comme une unité vivante (monisme), un seul et même êtrecollectif se gouvernant lui-même suivant des lois qui résultent de sa nature même (naturalisme). Le monisme est o\x absolu ou multiple selon qu'il considère la substance cosmique comme une unité absolue ou comme une collection d'unités irréductibles, atomisme ou dynamisme selon que ces unités sont considérées comme des étendues infiniment petites [atomes) on des centres de iorce absolument inétendus idynamides ou monades). — La genèse et la filiation des systèmes dont nous venons d'énumérer les principaux types, l'apparition successive et la transformation des problèmes dont ils tentent la solution, et à travers la lutte des partis ou écoles, le progrès de la conception générale du monde, telle est, en résumé, l'histoire de la philosophie.