‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 3 sur 100 · PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE ET SCIENCE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE, MÉTAPHYSIQUE ET SCIENCE

emprunte ses méthodes et la matière première de ses systèmes. Les sciences sans la philosophie sont un ag-rég^at sans unité, un corps sans âme ; la philosophie sans les sciences est une àme sans corps et ne se distingue en rien de la poésie et de ses rêves. La science est la base indispensable et comme l'étoiFe de la philosophie ; elle est, pour parler le lang-ag-e d'Aristote, la philosophie en puissance ; la philosophie, de son côté, est la science en acte, la fonction la plus élevée du savant, la satisfaction suprême de l'esprit scientifique et de sa tendance naturelle à tout ramènera l'unité.

Intimement liées d'essence et d'intérêts, la philosophie et la science le sont de même dans leurs origines et dans leurs destinées. Porté par un même instinct tout-puissant à discerner les causes — rerum cogno'icere causas — et à les ramener à l'unité d'une cause première, l'esprit humain n'a pas plus tôt conquis quelques vérités élémentaires eu physique, en mathématique et en morale, qu'il se hâte d'en opérer la synthèse, d'en former des théories universelles, des systèmes ontologiques et cosmolog"iques, c'est-à-dire de philosopher, de faire de la métaphvsique. A son ig-norance delà réalité il supplée, soit par l'imagination, soit par ce merveilleux instinct de l'enfance et du génie, qui devine la vérité et ne la cherche pas. De là, le caractère aprioriste, idéaliste et fantastique, mais de là aussi l'incomparable g-randeur de la philosophie des anciens. A mesure que là somme du savoir positif augmente, que le travail scientifique se divise, et par la division, se développe, la philosophie se disting-ue davantage de la poésie, ses méthodes s'affirment, ses théories g-ag-nent en solidité ce que les sciences acquièrent en étendue. Tout mouvement scientifique détermine un mouvement philosophique ; toute philosophie nouvelle est un stimulant pour la science. Si, au moyen âg-e, ce lien de solidarité semble rompu, le conflit n'est qu'appa-. rent; s'il y a hostilité ou indifférence à regard de la science c'est de la part de la philosophie officielle de l'Ecole ; ce n'est- nullement chez les philosophes indépendanls, chré^ liens, juifs ou arabes. Au xix*' siècle, commet. l'époque'4e

Roger Bacon et à celle de Vénilam, il peut y avoir opposition entre la science et une certaine philosophie. La vraie science et la vraie philosophie ont toujours été parfaitement d'accord, et sous des apparences de rivalité, leur entente aujourd'hui est aussi complète que possible.

§. 2. — Division

Aux Grecs ioniens revient Fhonneur d'avoir créé * la philosophie européenne ; aux Néo-Latins et aux Germains, celui de lui avoir donné ses développements modernes.

De là, dans l'histoire que nous avons à esquisser, deux g-randes époques, séparées tout ensemble et reliées entre elles par le moyen âge (époque de transition).

L La philosophie grecque se développe à son tour en deux périodes correspondant aux problèmes essentiels que nous venons de formuler, et distinctes entre elles soit par

' Nous n'entendons pas affirmer par ce mot l'originalité absolue de la philosophie hellénique. L'influence exercée sur son développement par l'Orient ne saurait être mise eu doute. Il n'y a pas trace chez les Grecsde philosophie proprement dite, avant qu'ils ne soient mis en contact avec lEgypte, c'est-àdire avant le règne de Psammétique qui leur y donne accès. De plus, les pères de la philosophie grecque sont toux ioniens ; c'est d'Asie-Mineure que la philosophie a été importée, en Italie d'abord, et à une époque relativement très récente, à Athènes, c'est à-dire dans la Grèce proprement dite. Mais ce qui est décisif pour nous, c'est que nous trouvons dans la philosophie ionienne, et dès ses premiers pas, des idées dont la hardiesse contraste avec la timidité relative de la philosophie attique et qui supposent un très long développement intellectuel. L'influence de la science égyptienne et chaldéenne, attestée d'ailleurs par Hérodote, peut se comparer à celle des écoles arabes sur le développement de la pensée chrétienne au moyen âge. Elle a été exagérée par Gladisch (0/e Religion unddie Philosophie in ihrer weltgeschichtlichen EntwirMung) et par Rœth {Geschichte der abendlàndischen Philosophie), et niée à tort par M. Zeller [Die Philosophie der Griechen, t. I, trad. par M. Boutroux). Quant à la philosophie de l'Inde, si prodigieusement riche et si ressemblante en ses doctrines à la philosophie hellénique, elle n'a pu influencer celle-ci que d'une façon tout indirecte, et l'Europe n'a subi son prestige qu'au xixe siècle, grâce à Colebrooke et à ses successeurs. Sur le rapport du pythagorisme et du platonisme à la spéculation indienne et iranienne et le rôle deBabylone comme entrepôt et centre d'échange intellectuel entre l'Orient et l'Occident, voy. § 9.

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