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LE STOÏCISME

théiste, ce système laisse subsister, au-dessous de Zeus, les dieux inférieurs, qui sont les mondes ou éons successifs de l'évolution universelle, mais il les déclare mortels et réserve l'immortalité à l'Etre suprême*.

La physique stoïcienne est celle d'Heraclite, dont elle adopte les idées sur la chaleur (nvg, nvevua, a.lQr\Q) comme principe de la vie, sur les transformations de cet ag-ent en éléments aériforme, liquide, solide (ôôôç jtdto}), la réabsorption de ces éléments par le feu céleste après un temps détern)iné (ôôoçavco), Tembrasement universel (éxniietooiç) et le renouvellement périodique du monde (nakyyyevEoia ànox.axâ.axaai<;) . L'univers est donc, en réalité, une chaîne indéfinie de mondes qui périssent et renaissent, et qui, procédant tous d'une même cause immanente et suivant une loi identique, reproduisent tous le même type et se ressemblent d'une façon absolue. Tout s'y répète indéfiniment par une nécessité fatale (fatum stoïciim).

Etant le corps de la Divinité, il est nécessairement un organisme parfait (TéX,8iov oôjfAa), d'une beauté immaculée. Réciproquement, la perfection de l'univers prouve qu'il enveloppe une Intelligence infinie"-: non sans doute un principe transcendant tel que le Dieu d'Aristote, qui ne meut que l'Empyrée, mais un être partout présent, comme l'âme humaine est présente dans toutes les parties du corps {nvQ

Te"/vix6v, voëqov, nveùjia nvQoeiôèç ôifixov ôîôXovtoî) xoa^iov). Le mal dans le monde ne saurait ébranler la foi stoïcienne en sa divinité ; car, de même qu'une fausse note peut servira faire ressortir l'harmonie g-énérale, et que, dans un tableau, l'ombre sert à mettre en relief la lumière et les couleurs, de même le mal contribue à la réalisation du bien. En lutte avec l'injustice, la lâcheté et l'intempérance, la justice, le courage et la modération brillent d'un éclat plus vif. Loin de contrarier l'optimisme stoïcien, le mal sert à le confirmer, puisqu'il aboutit à l'harmonie universelle. L'imperfection n'est que dans les détails; l'ensemble des choses est souverainement parfait.

' Le conservatisme des anciens stoïciens va jusqu'à combattre le système héliocentrique au nom de la religion. — ' Argument physico-théologique» ♦

L'homme est au Dieu-univers ce que l'étincelle est à la flamme, la g-outte à l'océan. Notre corps est un fragment de la matière solide et liquide; notre âme, un souffle chaud formé d'air et de feu (jtvEC^a ëveeejiov). Comme, au point de vue stoïcien, réalité est synonyme de corporéité, l'àme, elle aussi, est un corps subtil enveloppé d'un corps grossier. S'il en était autrement, l'action réciproque entre elle et le corps proprement dit ne se concevrait pas. Ce qui est incorporel ne saurait agir sur un corps. La décomposition du corps n'ent.raîne pas nécessairement la destruction de l'àme, et s'il n'y a pas de vie d'outre-tombe pour tous, du moins l'âme du sage, plus vigoureuse que celle du commun des mortels, survit-elle peut-être à la mort. Mais, pour exister au delà de la tombe, l'âme, même du philosophe, n'est pas immortelle au sens absolu ; car, au dernier jour, elle disparaîtra, comme tout ce qui est de ce monde, dans l'embrasement universel. L'immortalité absolue demeure le privilège de Dieu. La fin qui attend l'àme n'est pas, d'ailleurs, une destruction de sa substance, c'est son retour à l'océan infini d'où elle est émanée, et d'où elle ne cessera d'émerger de nouveau dans les éons futurs ^

Sur toutes ces questions d'ordre théorique, le stoïcisme est loin d'avoir des dogmes invariables'^ : ce qui fait le stoïcien et unit entre eux les membres de l'école à toutes les époques de son histoire, c'est l'idéalisme moral professé dès avant Zenon par les Socrate, les Platon, les Antisthène, et dont la devise est la vertu pour la vertu. Le souverain bien, selon lui, c'est la vertu pratiquée pour elle-même, le devoir accompli parce qu'il est le devoir : tout le reste, santé, fortune, honneurs, jouissances, sont choses indiff'érentes (àôidcpoQa), mauvaises même, quand elles sont le but unique de nos aspirations. La vertu seule nous rend heureux, à condition que nous la recherchions d'une manière désinté-

' Pour la métaphysique et la physique stoïciennes : Diog. L., VII. — Stobée, Ed., I. — Gic, De 7iaf. deor. ; De Fato. — Sénèque, EpitreG^, etc. — Plutarque, De stoic. rep., -41 ss. — - C'est ainsi (|ue l'Ecole de Rhodes, ramification de celle d'Athènes, rejette la doctrine de l'embrasement final et de •l'identité des mondes successifs.

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ressée. Elle ne cuiisisle pas seulement dans la pratique extérieure du bien (tô xaOfjxov), mais dans une disposition habituelle de l'âme (ê|iç, xatoeOcojia ) . Elle est une : on ne peut être vertueux sur tel point, vicieux sur tel autre. Elle est la source commune d'où procède ce qu'on appelle les vei'tus, c'est-à-dire la sagesse (cpQoviimç), le courag-e (àvôQîa), la tempérance (ooKpQoawTi), la justice (ôixaiooijvTi). Posséder une de ces vertus cardinales, c'est les posséder toutes en principe ; ne pas en posséder une, c'est n'en avoir aucune. On est vertueux en toutes choses (ojtoDôaioç;, ou coupable en toutes choses (cpaCÀoç). 11 n'y a pas de milieu entre la vertu et le vice (àndQTTina). En théorie, il n'y a que deux catég^ories d'hommes, les bons et les méchants, bien que la réalité semble avoir ses nuances, ses transitions, ses compromis entre le bien et le mal. Heureux est le sage, qui, versé dans les secrets de la nature, se connaissant lui-même et les autres, est affranchi, par sa science même, de la tutelle des hommes, du siècle, des préjugés sociaux, des lois elles-mêmes, pour autant qu'elles sont l'expression du caprice humain et non delà Raison (ô^ûoç ^loyoç, xoivôç Àôyoç). Lui seul est vraiment libre, non d'une liberté d'indifférence qui ferait du hasard épicurien le maître de ses destinées, mais libre à l'égard du monde comme à l'égard de ses propres passions. Rien ne le touche ni ne le fait broncher, ni les événements, ni les orages de son propre cœur. Quoi qu'il arrive, il est résigné; car c'est l'arrêt de la Nature et du Destin, et Nature, D(^stin sont synonymes, pour lui, de Raison, de Providence, de Volonté tendant au bien*. De là, la règle souveraine qu'il observe en toutes choses: naturam sequi^ suivre la nature, c'est-à-dire la Loi qu'elle prescrit à la conscience et qui est identique à celle qui gouverne le monde (uxoÀoijOœç Tf] cpOoei,

Il serait facile de relever des contrastes dans les théories ,que nous venons d'esquisser, de mettre en reg-ard l'idéalisme moral et l'ontologie franchement réaliste du stoïcisme.

' Pour l'éthique stoïcienne : Diog. L., VII. — Stobée, Eclog. elhic, II. — Cicéron, De fin., TuscuL, etc. — Les écrits des stoïciens postérieurs (Sénèque, <■ Épictète, Arrien, Marc-Aurèle, etc.).

Mais, nous l'avons dit, ce n'est pas ici le système d'un homme, c'est une collection de doctrines issues d'une même secte, une religion qui s'ofl're aux classes instruites, dont la « nouvelle foi » voudrait se mettre d'accord avec l'ancienne, une sorte de ligue de la vertu et d'Eglise polythéiste, renfermant dans son sein les éléments les plus divers, mais dont tous les membres sont animés d'un même esprit. Panétius de Rhodes i et Posidonius d'Apamée^, le maître de Cicéron et de Pompée, firent connaître le stoïcisme au monde romain, où il ne tarda pas à trouver des adeptes *, grâce à l'affinité de sa tendance toute pratique avec le génie latin. Ceux-là surtout qui, au déclin de la république, luttaient en vain contre le despotisme naissant des Jules, les Cicéron, les Caton, les Brutus, y trouvèrent une source abondante d'encouragements et de consolations; c'est le stoïcisme qui inspire à Cicéron son De finibus bonorum et maloruniy à Sénèque^' ses Lettres morales, à Epictète les nobles enseignements consignés par Flavius Arrianus dans son Bnchetridion, à l'empereur Marc-Aurèle ses douze livres Ad se ipsum, l'un des produits les plus admirables de la morale antique. Toutefois son influence ne peut se comparer à celle du christianisme^; elle demeura circonscrite à la sphère lettrée, et ne pénétra guère dans les masses. Le stoïcisme n'a de populaire que sa métaphysique réaliste; nourri de science et de méditation, il évite, lui aussi, « là

' Mort en 112 avant J.-C. Voy. Suidas. — Cicéron, De finibus; De officiis; De divinatione; De legibus. — Sénèque, Ep. 116. — Diog. L., Vil. — - Suidas et Diogène Laerce. — 3 La secte assez nombreuse fondée par Quintus Sextius à l'époque d'Auguste, semble un prolongement du stoïcisme, doublé de mysticisme alexandrin. — ^ On a depuis longtemps abandonné la supposition de relations d'arhitié qui auraient existé entre Sénèque et l'apôtre saint Paul. Tout au plus les partisans quand même d'un lien de parenté entre le stoïcisme et le paulinisme ont-ils le droit d'invoquer ce fait, que Chrysippe, le principal fondateur du stoïcisme et l'apôtre saint Paul (élevé d'ailleurs à Jérusalem) sont nés dans la même province et peut-être dans la même ville. — ^ Nous avons caractérisé ailleurs les traits distinctifs du stoïcisme et du christianisme (De l'écononue du salut. Étude su?' les rapports du dogme et de la morale, SiTA&h., 1863). Voy. aussi Dourif, flw stoïcisme et du christianisme considérés dans leurs rapports, leurs différences et l'in/luence respective qu'ils ont exercée sur les mœurs, Par\s, 1863. — Bonliôffer, Epiktet und das Neue Testament,

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