‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 25 sur 100 · LE SCEPTICISME ACADÉMIQUE · texte numérisé non relu

LE SCEPTICISME ACADÉMIQUE

moyenne et de la nouvelle Académie. Arcésilas de Pitane», successeur du scolarque Cratès, revient à la méthode socratique, n'enseigne pas de système, et, se bornant à développer l'intelligence de ses auditeurs, à leur apprendre à penser par eux-mêmes, à scruter, à discerner le vrai et le faux, ne professe d'autre dogme que celui-ci : ne rien admettre que sous bénéfice d'inventaire. Philosophe critique d'abord, il est entraîné, par l'opposition dog-matique de Zenon, à l'extrême scepticisme. Aux idées claires (cpavTaoîai y.axalr\n.xiy.ai) dont Zénon faisait le critérium de la vérité, il oppose les illusions nombreuses où nous induisent les sens. Renchérissant sur le scepticisme de Socrate qui avait dit : «Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien », cela même, dit Arcésilas, je ne le sais pas de science certaine. Il ne va pas cependant jusqu'aux dernières conséquences de son principe. La certitude qu'il nie en métaphysique, il l'admet dans l'ordre moral, où il tombe d'accord avec les stoïciens. Mais la logique oblige ses successeurs d'étendre le scepticisme au domaine de l'éthique.

Le plus conséquent d'entre eux, Carnéade', ne se disting-ue plus en rien des sophistes du v^ siècle, et combat les stoïciens sur le terrain moral et relig-ieux, comme en matière d'ontolog-ie et de critique. Avec un grand talent dialectique, il sait relever les contradictions où s'ég-arent la théolog-ie stoïcienne et le théïsme en général. Le Dieu du Portique est l'âme du monde : comme âme il possède le sentiment. Or une sensation est une modification (éte- QOL(oaiç).Le Dieu des stoïciens peut donc se modifier. Mais ce qui se modifie peut se modifier en mal, dépérir et mourir. Le Dieu des stoïciens n'est donc pas éternel, leur Dieu à sensations n'est pas Dieu. D'ailleurs, comme être sensible, il est corporel, et à ce titre déjà ce n'est pas un être immuable. Si Dieu existe, dit encore Carnéade, il est un être

'En Eoile, 318-244. — Sources: Diog., L., IV. — Sextus Emp., Ilyp. Pyrrh., I. — Adv. malh., VII. - R. et P., 404 ss. — - 215-130. — Sources: Diog. L., IV. — Sexlus Emp., Adv. math., VU. — II. et P., 408 ss. - Victor Brochard, ouvrage cité. — Conslaat Martha, Le philosophe Carnéade [Bévue des Deux-Mondes, t. XXIX).

iU PHILOSOPHIE GRECOUI-:

fini OU intiui. S'il est Hui, c'est qu'il iiâii partie de renseiiible des choses, il est une partie du Tout et non l'Etre complet, total, parfait. S'il est infini, il est immuable, immobile, sans modification ni sensation, c'est-à-dire que, dans le cas, il n'est pas un être \ivant et réel. Dieu ne peut donc être conçu ni comme être fini, ni comme être infini. S'il existe, il est incorporel ou corporel : s'il n'a pas de corps il est insensible ; s'il a un corps il n'est pas éternel. Dieu est vertueux ou sans vertu: mais qu'est-ce qu'un dieu vertueux, sinon un dieu qui reconnaît le bien comme une loi supérieure à sa volonté, c'est-à-dire un dieu qui n'est pas l'Être suprême ? Et d'autre part, un dieu sans vertu ne serait-il pas un être inférieur à l'iiomme ? L'idée de Dieu est donc contradictoire à tous les points de vue.

(^arnéade en use de même à l'égard des idées de droit, de devoir, de responsabilité. Envoyé à Rome en mission politique, il y fit deux discours à effet, le premier jour en faveur de la justice, le lendemain contre. Il n'y a pas plus de certitude absolue en morale qu'en métaphysique. A défaut d'évidence, il faut en théorie comme en pratique, nous contenter du probable (t6 Jii0av6v).

Le scepticisme néo-académique fait place, chez les scolarques, successeurs de Carnéade *, à unéclectisme critique non sans originalité, puis à un syncrétisme qui amalg-ame sans ti-op de discernement les doctrines de Platon, d'Aristote, de Zenon, d'Arcésilas, et dont Gicéron '^ est le principal re|)réseiilant romain au dernier siècle de l'ère ancienne.

§ 22. — Le Scepticisme sensualiste

En regaid du scepticisme idéaliste, qui remonte aux éléates, le scepticisme sensualiste de Protagoras, d'Aris-

' Philon de Larisse et Antiochus d'Ascalon. — 2 i00-i3 av. J.-C. Elève d'Aullochus. Au point de vue néo-académique appartiennent surtout les Académiqups, le De natiira deoi-um, le De diriiiatione, le De Fato tandis que les traités de morale (Tusrulanes, De finibus bonorum et malorum, de Officna) prennent parti pour l'idéalisme stoïcien contre l'eudémonisme d'Aristote et d'Epicure.

tippe, de Timon, se continue dans une série de savants, la plupart médecins, dont les recherches aboutissent invariablement à cette conclusion : point de critérium de la vérité, point de connaissance des choses en elles-mêmes. Arcésilas et Garnéade empruntent leurs arguments à la dialectique et aux contradictions où elle s'égare inévitablement ; le scepticisme empiriste, type du moderne positivisme , se fonde en outre, sur une série de faits d'ordre physiolog-ique et expérimental. Un de ces douteurs, Enésidème de Gnosse i, dans ses Huit livres sur le Pyrrlionisme dont Sexte nous a conservé de précieux frag-ments ^^ développe les motifs ([ui ont déterminé Pjrrhon et qui l'engagent lui-même à révoquer en doute la possibilité d'unfe science certaine. Ges motifs de doute (xeôjtoi f] tottoi fTOy/iç) sont :

1° La diversité de l'organisation des êtres sensibles, et par suite les impressions différentes, quelquefois opposées, produites par le même objet. De même que celui qui a la jaunisse voit tout en jaune, il se peut que le même objet apparaisse à chaque animal sous des couleurs et dans des proportions différentes-

2° La diversité dans l'organisation humaine. Si nous percevions toutes choses de la même manière, nous aurions tous, ce qui n'est pas le cas, les mêmes impressions, les mêmes idées, les mêmes sentiments, les mêmes tendances.

3° Le désaccord des différents sens dans le môme individu. Le même objet peut produire sur deux sens différents des impressions contraires. Voici un tableau qui impressionne agréablement l'œil, rudement le toucher ; voilà un oiseau qui charme la vue et qui affecte désag-réablement l'ouïe. D'ailleurs tout objet sensible nous apparaît comme un composé d'éléments très divers : une pomme par exemple est un composé du lisse, de l'odoriférant, du doux, du jaune ou du, rouge. Or deux suppositions sont possibles. 11 se pour-

' Né à Cnosse, en Crète, Éuésidème (AlvrioiÔTinoç) vécutprobablenientà Alexandrie vers le commencement de l'ère chrétienne. — - Sext. Emp., Ilypotyp. Pyrrfion, I. — Dioi^-. L., IX. — R. et P., p. 453 ss. — Victor Brochard, ouvrage cité.

rait que le fruit en question fût quelque chose de simple, qui en soi n'est ni lisse, ni doux, ni coloré, mais qui, pour chaque sens, détermine une impression siii generis dépendant de la nature particulière de l'organe sensible. Mais 11 se pourrait aussi que notre pomme, loin d'être chose simple, IVit un objet bien plus complexe encore qu'il ne nous parait ; il serait possible qu'elle renfermât une infinité d'autres éléments très essentiels, mais dont nous n'avons aucune connaissance, parce que les sens correspondants nous font peut-être défaut..

4'^Les circonstances et les états où se trouve le sujet sensible diversifient ses impressions à l'infini. Les choses nous apparaissent autrement <lans l'étal de veille que pendant le sommeil, dans la jeunesse que dans la vieillesse, dans l'état de santé que dansla maladie, dans l'état normal du cerveau que dans l'ivresse.

5° L'incertitude de la connaissance résultant de la situation des ol)jets, de leur éloignement et, en général, de leurs conditions topiques. Un vaisseau vu de loin semble stationnaire ; une lumière (jui brûle en plein jour est invisible ; un éléphant paraît énorme de près, petit à une certaine dislance ; le cou d'un pigeon change de couleur selon le point de vue de l'observateur. Les phénomènes sont donc toujours déterminés par la position relative de l'objet et par son degré d'éloignement, et, comme les objets que nous observons sont forcément dans une certaine ^osïiion et à une certaine distance, nous pouvons bien dire ce qu'ils sont dans telle situation et à telle distance, mais non ce qu'ils sont indépendamment de ces relations. L'expérience ne donne jamais que le relatif.

.G^ Nulle sensation n'est pure ; à chacune se mêlent des éléments étrangers, soit qu'ils émanent du monde extérieur ou de nous-mêmes. Le son résonne autrement dans l'air dense que dans l'air raréfié. Les épices exhalent une odeur plus forte dans une chambre et au chaud qu'au g-rand air et au froid. Les corps sont plus légers dans l'eau que dans l'air. De même il faut tenir compte, dans la sensation de ce que nous y ajoutons nous-mêmes, soit comme corps

soit comme entendement. Il faut noter l'influence que l'œil, ses tissus, ses humeurs, exercent sur la sensation : tel objet me paraît bleu que mon voisin voit vert ; et il faut tenir compte, enfin, de l'influence de notre entendement, des remaniements qu'il fait subir peut-être aux données des sens, pour les convertir en idées et en notions.

7" Les qualités varient selon les quantités. Une corne de chèvre (le tout) est noire, les fragments que j'en détache (les parties) sont blanchâtres. Le vin, pris en petite quantité, fortifie ; en grande quantité afl'aiblit. Certains poisons tuent quand ils sont isolés, guérissent quand on y ajoute d'autres substances.

8° Nous ne percevons quedes phénomènes etdes relations ; nous nepercevonsjamaisles choses elles-mêmes. Nous savons ce qu'elles sont par rapporta autre chose et à nous; nous ignorons absolument ce qu'elles sont par rapport à elles-mêmes.

9° Un dernier motif de doute, et des plus forts, c'est l'influence de l'habitude, de l'éducation et du milieu social et religieux où elle a lieu. Le soleil, que nous sommes habitués à voir, nous laisse indiff'érents ; la comète, qui est l'exception, nous impressionne de la manière la plus vive. Nous estimons ce qui est rare, nous dédaignons ce qui est commun, bien que ce qui est commun ait plus de valeur réelle, peut-être, que ce qui est rare. Pour le Juif élevé dans le culte de Jéhova, Jupiter n'est qu'une idole; pour le Grec élevé dans le culte deZeus, c'est Jéhova qui est le faux Dieu. Supposez le Juif né Grec, faites naître le Grec de la race d'Abraham, et les rôles se trouveront intervertis. Le Juif s'abstient du sang- des animaux, parce que sa religion le lui commande ; le Grec s'en nourrit sans le moindre scrupule, parce que ses prêtres n'y trouvent pas d'inconvénients. Autres pays, autres mœurs. Dire ce que Dieu est en soi et indépendamment des idées humaines, connaître le bien et le, mal en soi et abstraction faite de nos conceptions, semble à jamais impossible.

Le même philosophe soiimei Viddc de caicse à une critique i

' Sexlus Einpirlcus, Adc. math., IX, 220 ss.

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dont le moderne David Hume reproduira les traits essentiels. Le rapport de causalité ne se conçoit, selon Enésidème, ni entre corps, ni entre esprits, ni entre corps et esprits, La cause efficiente d'un corps ne peut être un corps : on ne saurait concevoir, en effet, que de l'unité procède le deux, du deux le trois et ainsi de suite. Pour la même raison ce ne peut être une entité immatérielle. Un être immatériel ne peut d'ailleurs ni toucher la matière ni en être louché, ni ag-ir sur elle ni la subir. Ce qui est matériel ne peut produire l'immatériel et vice versa, puisque l'effet est nécessairement de même nature que la cause : jamais cheval ne produit un homme et réciproquement. Or, en fait d'objets que nous qualifions de causes, il n'y a que des corps ou des êtres immatériels. Il n'y a donc pas de causes dans le sens propre du mot.

On arrive au même résultat en se plaçant au point de vue du mouvement et du repos. Il est impossible, en effet, que le repos produise le mouvement ou que le mouvement produise le repos. De même, il n'est pas possible que le repos produise le repos, que le mouvement produise le mouvement.

La cause est ou simultanée ou antérieure ou consécutive à son effet. Dans le premier cas, l'effet peut être cause et la cause peut être effet; dans le second, il n'y a point d'effet tant que la cause ag-it, et il n'y a plus de cause agissante sitôt que l'effet se produit. Le troisième cas est une hypothèse absurde.

Ce qu'on appelle cause agit par soi-même ou par un intermédiaire. Dans la première hypothèse, il faudrait que la cause ag-ît toujours et dans tous les cas, ce qui est démenti par l'expérience ; dans la seconde, l'intermédiaire peut être cause aussi bien que la soi-disant cause.

Ce qui est censé être cause possède une seule et même propriété ou en possède plusieurs. Dans le premier cas, il faudrait (pio la prétendue cause agit toujours et en toute circonstance de la même manière, ce qui n'est pas. Le soleil, par exemple, tantôt brûle, tantôt échauffe sans brûler, tantôt luit sans brûler ni échauffer; il agit différemment sur

Targ-ile, qu'il durcit; sur la peau, qu'il brunit; sur les fruits, qu'il roug-it : le soleil a donc des propriétés diverses. Mais d'autre part on ne conçoit pas qu'il les ait, parce que, s'il les avait, du même coup il brûlerait tout, fondrait tout, durcirait tout.

Objecter que l'effet qu'il produit dépend de la nature, de l'objet exposé à ses rayons, c'est donner raison au scepticisme ; c'est convenir que l'arg-ile qu'il durcit, et la cire qu'il fait fondre, sont causes tout aussi bien que le soleil ; que par conséquent, ce qui est véritablement cause, c'est le contact des rayons solaires et de l'objet qu'ils sollicitent. Mais c'est précisément ce contact qui ne se conçoit pas : car ou il est indirect ou il est immédiat. S'il est indirect, c'est qu'il n'y a pas réellement contact, et dans le second cas, il n'y a pas contact non plus, mais union, fusion, identification des deux objets.

De même que l'action effectuante, l'action subie ou la passion est incompréhensible. Subir, souffrir, c'est être diminué, privé de l'être dans une certaine mesure. Pour autant que je suis passif, je n'existe point. Subir, c'est 'donc être et ne pas être dans le même instant: ce qui est contradictoire. Au surplus, l'idée de devenir renferme une contradiction évidente, et il est absurde de dire que l'argile devient dure, que la cire devient molle, car c'est prétendre que, dans le même moment, l'arg-ile est dure et molle, la cire molle et dure; c'est affirmer que ce qui n'est pas est. que ce qui est n'est pas. Donc point de devenir. Donc enfin, point de causalité. L'impossibilité du rapport de causalité c'est l'impossibilité du devenir.

Agrippa, autre sceptique, postérieur à Enésidème d'un siècle environ, insiste de même sur le caractère relatif et subjectif de nos idées, sur le désaccord des philosophes, sur leur prédilection pour les hypothèses, sur leurs cercles vicieux*, enfin sur ce fait que le raisonnement syllogistique ne saurait donner des résultats certains, attendu que toute

' Les stoïciens prouvaient, par exemple, l'existence de Dieu par la perfecfection du monde, et la perfection du monde par l'existence de Dieu.

majeure est la conclusion d'un syllog-isme précédent et ainsi' de suite à l'infini (y^egressus in infinitum).

Le dernier et le plus intrépide des sceptiques g-recs est Sexte l'Empirique, médecin d'une vaste érudition, qui vécut à Alexandrie vers l'année 300 de notre ère, et dont il nous reste deux ouvrag-es précieux : les Jlypotijposes 'pyry'lionienyies et le traité Contre les mathématiciens . S'attaquant à la science qui, par l'évidence de ses principes, servait de dernier refuge au dogmatisme et à la métaphysique, il déclare incertaines non seulement la grammaire, la rhétorique, la musique, l'astronomie et les sciences philosophiques proprement dites, mais jusqu'à l'arithmétique et à la g-éométrie, où il trouve cette contradiction fondamentale que la ligne est à la fois étendue et composée de points inétendus. La certitude n'est donc le privilèg'e d'aucune science quelconque, et, en mathématique comme en physique, en logique comme en morale, tout est vague, douteux, contradictoire, dans les théories comme dans les méthodes. Cette assertion même, que toute science est incertaine, le vrai scepticisme, qui est celui de Pyrrhon, ne la donne que sous toutes réserves. Affirmer catég-oriquement que la métaphysique au sens péripatéticien, c'est-à-dire la connaissance des choses en elles-mêmes, est impossible, c'est encore être dogmatique et métaphysicien. C'est, au gré des pyrrhoniens, le défaut du scepticisme de la nouvelle Académie, qui n'est qu'un dog-matisme négatif. Le vrai sceptique s'abstient de tout jugement absolu, quel qu'il soit. Par une neutralité complète {è.noyy\)^ il arrive, sinon à l'apathie absolue, du moins à cette mesure et à cet équilibre moral (^ieTQo;tdOeia) qui est le vrai bonheur. De même que le stoïcien et l'épicurien, le sceptique poursuit avant tout un but pratique, mais la voie qui l'y conduit est l'abstention en matière d'ontologie. Son système est de ne pas en avoir, et s'il lui prenait fantaisie de s'érig-er en dogme, de douter de lui-même.

Mais, en doutant de lui-même, le scepticisme radical abdiquait, de fait, en faveur du probabilisme académique.

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