L'ÉCLECTISME
dans le vrai sens du mot. Eminemment populaire, il s'adressait de préférence aux ig-norants, aux pauvres, aux petits, à tous ceux qui désiraient l'avènement d'un monde meilleur (Paodeîa Tof' Oeoîi). C'était donc un adversaire redoutable, en présence duquel il fallait serrer les rangs et réunir en faisceau les disjecta 'ûiemhra de l'ancien ne piiilosopliie.
A la révélation biblique on opposa Pythagore et Platon ; au Dieu des Juifs et des chrétiens, le Dieu de Xénopliane, de Socrate et d'Aristote. A l'exemple des stoïciens et de nombreux platoniciens, l'on chercha à concilier le polythéisme traditionnel et le monothéisme au moyen de l'idée panthéiste d'un principe suprême et impersonnel se personnifiant par degrés dans une série de divinités secondaires; sorte d'évolutionisme qui, en passant dans le camp monothéiste, se traduisit dans les èons des gnostiques^ et dans les sephiroth des kabbalistes -. Conformément au génie grec et en opposition à la tendance chrétienne, on continuait d'identifier le beau et le bien, le laid et le mal, le mal métaphysique et le mal moral. On faisait dériver le bien de l'esprit, principe formel ou idéal, le mal, de la matière luttant contre les étreintes de l'Idée. Dieu était, pour les uns, un principe neutre, supérieur à l'intelligence comme à la matière et engendrant l'une et l'autre ; pour les autres, il s'identifiait avec le principe spirituel ou idéal ; il n'était plus l'unité des contraires, mais l'opposé de la matière, qui dès lors n'était plus son produit, sa fille, mais une rivale coéternelle et égale en puissance : dualisme plus ou moins absolu, qui à son tour influence les adversaires et se reflète dans les hérésies gnosliques. Si Dieu seul, pensait-on, est sans péché, c'est parce que lui seul est sans matière, et la matière étant la source du mal, tout être corporel est par cela même pécheur. On en concluait soit à la nécessité du péché, soit à l'obligation, pour le sage, de ujortifier le qorps par des pratiques ascétiques. A la croyance chrétienne de la résurrection de la chair, on opposait le dogme platonicien de l'immortalité de l'âme séparée du corps ; à la créa-
' \XV- M". - ' Voy. %U.
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lion ejc aUiilo, la préexistence des âmes et Téternité de la matière.
On faisait du resteà l'ennemi les plus larges concessions. Pourvu qu'il consentît à mettre Orphée, l^jthagore, Platon sur la même lig'ne que Moïse, Esaïe, saint Paul, et à reconnaître dans les penseurs de l'ancienne Grèce des organes du ^oyoç éternel, on était prêt à lui tendre la main. L'on déclarait toutes les religions sœurs, et filles d'une révélation primitive, que la différence des nationalités a modifiée dans des sens divers. Les plus libéraux, Modératus*, Nicomaque ^, Numénius '^, se plaisaient à appeler Moïse le Platon israélile, et Platon le Moïse attique (Mcouofiç àtTixCÇcov). Mais, à peu d'exceptions près, les sectateurs de la nouvelle foi refusèrent le compromis que leur offrait l'éclectisme. Bien que disposés à s'incliner devant les vérités éparses dans Platon, ils en contestaient l'originalité sous prétexte qu'il les avait puisées dans la Bible.
En présence des arguments chrétiens, la philosophie grecque fut obligée de changer les habitudes séculaires de sa polémique. Hormis quelques Pères de l'Eglise grecque aussi tolérants qu'érudits,les chrétiens, imitant le judaïsme, n'admettaient d'autre philosophie que l'exégèse des Saints Livres, d'autre critérium de la vérité d'une doctrine que sa conformité à la révélation consignée dans les Ecritures. Donc, vis-à-vis du christianisme, il fallait invoquer des textes ou baisser pavillon ; les arguments tirés de la raison pure, une discussion qui ne se basait pas sur des documents, n'étaient plus de mise. De là, chez les philosophes de cette époque, une ardeur extraordinaire à étudier leurs prédécesseurs, notamment Platon et Aristote, ardeur qui dégénéra en un vrai fétichisme de la lettre, non moins exclusif que la littérolâtrie de leurs adversaires 3. Les écrits des g"rands philosophes attiques devinrent une sorte de Bible, de révélation /surnaturelle pour le fond comme pour
' I-"" siècle de notre ère. — * Ile siècle. — ^ Les écrits authentiques des anciens philosophes ne suffisant pas, on Fabriqua les Orp/tiquen, les Livrex (VHermès, les Qraclex Chaldéem, etc. C'est l'àg-ft d'or de la littérature apocryphe.
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la forme. On les déclara des chefs-d'œuvre incomparables et l'on s'y affectionna au point de considérer chaque phrase, chaque mot comme inspiré. Les philologues, les grammairiens, les critiques se coalisèrent pour analyser, épurer, fixer, commenter les textes. On affectait d'imiter non seulement la manière de penser, mais le style de Platon, qui pour ces Grecs amoureux de la forme valait presque le contenu de ses ouvrages. Alcinoûs *, Atticus 2^ commentèrent Platon ; Alexandre d'Aphrodisie ^ — pour ne nommer que le plus marquant de ces commentateurs — consacra son érudition et sa sagacité à l'interprétation d'Aristote.
Chez plusieurs, le littéralisme enfanta les plus étranges superstitions. Philostrate '% dans sa biographie d'Apollonius de Tyane, semble admettre sans broncher les miracles de ce pythagoricien », racontés par son disciple Damis. Plutarque de Chéronée ^ et Apulée', prenant résolument la forme pour le fond, l'allégorie pour le sens intime, font de Platon l'apotre du plus vulgaire surnaturalisme. Mais, d'autre part, Ammonius Saccas, le fondateur d'ailleurs peu connu de l'école néoplatonicienne d'Alexandrie ^, et ses disciples, Longin ^, Origène '", Hérennius, Plotin, surent pénétrer plus avant dans l'esprit de 1 illustre idéaliste. Dans le néoplatonisme, en particulier dans Plotin, l'àme de la Grèce semble se recueillir une fois encore, afin de formuler d'une manière définitive et solennelle le résultat de ses réflexions dix fois séculaires sur Dieu, le monde et la destinée humaine.
' I" siècle après J.-C. — - II« siècle. — ^ Vers 200. Outre ses Commentaires, qui lui ont valu le titre d'exégète par excellence, on a de lui deux traités originaux : jieQlipvxfiç et :t8gl elaagjiévTiç x. t, X.. (Venise, 155-4. Trad. par Nourrissier, 1870l, où il se montre adversaire du déterminisme stoïcien. — * Vers 200- — '" 1er siècle de notre ère. — '■ Vers l'année 100. — " Ile siècle.
— " Vers 200. — Voy. Jules Simon, Histoire de l'école d'Alexandrie, 2 vol. iQ-8, 1844-45. — V'acherot, Histoire critique de l'école d'Alexandrie, 3 vol. in-8.
— C. H. Kirchuer, La philosophie de Plotin, Halle, 1854 (en allemand). — '■^ Auteur présumé du traité :ieet %ouç. — "* Ne pas confondre avec Origène le chrétien, dit Adamantinus, également disciple d'Ammonius (| 27). — Harnack, Dof/menf/eschichte, 4e éd., / Supplément. — Richter, Neuplatonische Siudien, 1-5, 1864-07. — J. Réville, La religion a Home sous les Sévères, 1880.
^ 25. — Plotin et le Néoplatonisme
Plotindfi Ljcopolis en Egypte, élève d'Amiuonius Saccas, se rendit à Rome .vers 244 et y professa la philosophie pendant vingt-cinq ans. L'école qn'il y fonda comptait des hommes de tons pays et de toute condition, des médecins, des rhéteurs, des poètes, des sénateurs, voire un empereur et une impératrice, Gallien et Salonine, et devint le rendez-vous de ce que le monde romain possédait encore de philosophie, de science, de talent littéraire. On y commentait sans relâolie les philosophes attiqnes, et on leur vouait même un culte analogue à celui dont Jésus, les apôtres et les martyrs étaient les objets de la part de la communauté chrétienne, dès lors, nombreuse et influente. Plotin, (|ui ne se décida à écrire qu'à cinquante ans, laissa en mourant (270) cinquante-quatre traités de philosophie que son disciple Porphyre publia en six Eanèacles ou séries de neuf traités K
L'idée mère des Ennèades est un panthéisme émanatiste envisageant le monde comme un épanchement^ une diffusion g-raduelle de la vie divine, et sa résorption en Dieu comme le but final de l'existence. Les degrés de l'épanchement sont : la spiiitualité, l'animalité, la corporéité ; ceux de la résorption sont : la perception sensible. le raisonnement, l'intuition mystique. Considérons, avec l'auteur, la hiérarchie des êtres, 1° dans son principe, et 2° à ses trois degrés.
L Dieu. — Tont être se compose d'une matière et d'une forme : Dieu (l'Un, la Forme) et la matière iyhi]) sont les principes constitutifs et comme les deux pôles de l'univers. Dieu est la ôwa^uç qui produit tout, la puissance active ; la matière est la ôwa^iç qui subit tout, devient tout, se modifie à l'infini, l'opposé de l absolue évéQyeia. Toutefois, subissant la forme, elle ne constitue pas, à son égard, une antithèse
' Edition complète des Ennèades, Oxford, ■183o, 3 vol. iu--4, par Creutzer, avec la traduction de Marsile Ficin. — M. Douillet en a donné une traduction françjaise en 3 vol., Paris, 1856-1867.
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absolue, el il n'y a, eu dernière analyse, qu'un seul principe suprême, Forme, Unité, Dieu.
L'unité divine n'a rien de numérique, l'unité de nombre supposant le deux, le trois et ainsi de suite, tandis que l'unité divine égale l'infini et renferme toutes choses. Elle n'est pas divisible comme l'unité numérique avec ses fractions sans fin ; elle est au-dessus de notre conception ; elle est le miracle des miracles. Elle produit tout, et elle • n'est produite par rien ; elle est la source de toute beauté sans être belle elle-même, la source de toute forme sans avoir elle-même aucune forme, la source de toute pensée et de toute intelligence sans être elle-même un être pensant et intelligent, le principe, la mesure et la fin de toutes choses (jtdvTcov tiÉTQov xal ^téçaç), sans être elle-même une chose à proprement parler. Elle est la pensée pure, mère de toute pensée concrète, la pure lumière qui nous fait voir toutes choses, et que, par suite, nous ne distinguons pas, d'ordinaire, des objets eux-mêmes ; elle est le principe de ce qui est bon, le bien suprême, sans être bonne comme peut l'être une créature participant à la bonté. Elle n'a ni bonté, ni beauté, ni intelligence, mais elle est la bonté, la beauté, la pensée même. Attribuer à Dieu l'apereeption interne et en "faire un être individuel, c'est le rapetisser. La conscience que nous avons de nous-mêmes est un bien pour nous, elle ne serait pas un bien pour Dieu. Ce qui est ténébreux recherche la lumière moyennant la vue ; mais la lumière ellemême a-t-elle besoin de voir '? Non que l'Etre suprême soit inconscient et aveugle à la manière d'une pierre ou d'une plante ; il est au-dessus de l'inconscience comme au-dessus de la conscience ; cette opposition du conscient et de Tinconscient n'existe pas pour lui. Dieu n'a pas davantage une volonté au sens humain de ce mot ; il ne tend vers aucun but ; il ne veut et ne désire que lui-môme, parce qu'en dehors de lui rien n'est désirable ; il est la paix, le repos, la satisfaction suprême. Il n'est ni libre comme le sont les âmes, ni esclave à la manière des corps; il est au-dessus du libre arbitre flottant entre des déterminations opposées, comme au-dessus de la condition des êtres corporels, qui
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reçoivent leurs impulsions d'une puissance élrangère. Toule qualification que nous lui donnons le limitant, il faut nous abstenir de lui donner des attributs ; il est à la fois tout et rien de tout ce que nous pouvons imaginer ; lui attribuer, lui donner quoi que ce soil, c'est l'en priver.
Voilà })Ourquoiles dénominations que Plotin luia données plus haut (l'Un, le Bien, la Pensée pure, l'Acte pur), il est obligé lui-même de les déclarer inadéquates : tout ce que nous pouvons dire de Dieu, c'est qu'il est au-dessus de tout ce qui se peut concevoir et dire. Strictement parlant, on ne peut même pas affirmer (^n'A existe, car il est au-dessus de l'être même. Abstraction suprême, nous ne pouvons nous élever à lui qu'au moyen d'une abstraction absolue, radicale. Déjà, pour concevoir les Idées, il faut que nous fassions abstraction des données des sens ; or. Dieu étant aussi élevé au-dessus des Idées que celles-ci le sont au-dessus des choses sensibles, il faut, pour atteindre à Dieu, faire abstraction de toute Idée ; il faut que la pensée, arrivée à ce sommet des choses, rejette l'échelle qui lui a servi pour le gravir, renonce à elle-même et devienne contemplation, adoralion. Vouloir fixer Dieu soit par la pensée soit par le langage, c'est le perdre.
La Divinité de Platon est supérieure à l'être^, mais non pas à l'Idée; reine des Idées et Idée elle-même, elle est accessible à la raison : le Dieu du néoplatonisme, étant supérieur à l'Idée elle-même-, échappe à la pensée (ê;téxeiva voriaecoç). C'est là une différence entre les deux systèmes, qu'il faut constater sans l'exagérer toutefois au point d'opjDOser Plotin le mystique à Platon le rationaliste. L'union de l'esprit humain avec l'absolu n'est possible, selon Plotin, qu'à ceux qui, par un travail intellectuel assidu, ont gravi préalablement lotis les degrés intermédiaires entre la vulg"aire
' Républ., VI, 509. — - Plotin, il faut l'ajouter, n'est pas toujours conséquent, et, de même que son moderne disciple Schelling, il considère Dieu tantôt comme l'unité supérieure à tous les contrastes, partant à celui de l'esprit et de la matière, tantôt comme l'esprit par opposition au corps. C'est surtout sa morale qui est dominée parce second point de vue, dont les conséquences naturelles sont l'ascétisme et la recherche du nirvana.