‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 31 sur 100 · LES DERNIERS NÉOPLATONICIENS POLYTHÉISTES · texte numérisé non relu

LES DERNIERS NÉOPLATONICIENS POLYTHÉISTES

du litre fastueux d'hiérophantes, clôturent avec distinction l'histoire de la philosophie ancienne : Jamblique de Chalcis en Cœlésyrie (mort vers 330), le champion le plus marquant de ce qu'on appelle le néo-platonisme syrien, pour distinguer entre cette tendance ultra-mystique et la philosophie encore si profondément grecque de Plotin, et Proclus de Byzance (412» -485), qui professe à Athènes dans l'école fondée par Plutarque 11'- et représente un point de vue intermédiaire entre l'école de Rome et Jamblique, dont il est d'ailleurs l'admirateur enthousiaste.

2. S'inspirantde tout ce que la littérature non chrétienne lui offre d'idées spéculatives, de Pythagore, de Platon, des traditions théologiques de l'Orient et dePEg-ypte, et notamment de son triple ternaire sacré ■^, Jamblique' entreprend une reconstruction philosophique du Panthéon païen, dont son génie mathématique et sa brillante imagination se partagent les frais. Du sein de l'ineffable unité, les dieux procèdent par séries ternaires et forment comme une triple auréole autour de la Monade des monades. Par opposition au Dieu-homme du christianisme, il renchérit sur le spiritualisme théologique de Plotin et déclare l'absolu incommunicable àtiéeexToç). Le Dieu suprême se dérobe non seulement à toute intelligence, mais à toute relation quelconque. Les êtres réels ne participent donc pas à l'unité absolue, mais aux unités secondes (évdôeç), transcendantes encore (vjteQovaîai) mais multiples, qui en émanent. La hiérarchie de ces dieux dérivés a trois échelons : les dieux intellectuels (voeQot), les dieux supramondains (iJ?ce()x6oiiioi) et les dieux immanents au monde (tY>tôo^iioi). C'est avec ces dieux (les Idées de Platon, les Nombres de Pythagore, les Formes substantielles d'Aristote) que nous soutenons des rapports, ce sont eux qui sont

' 410 selon M. P>eudenthal [Rheinisches Muséum, XLIII, p. 486 ss.). — - Ne ' pas confondre ce Plutarque d'Albénes avec Plutarque de Chéronée i§ 24). — ^ Voy. la noie sur le triple ternaire du Zohav au § 44. — ^ De Vila Pythagovœ. — Protrepticœ orationes ad philosopfiiam. — Dp mysleriis .Egyptiorum, afr. et lai., od.Thom. Gale, Oxford, 1678. — Autres sources : Proclus, In Tinirpum e[ Suidas. — Hebenslreit, De Jambiichi pliiloxoplii si/ri docirina, Leipz., 1701.

1()2 PllILOSOPlIlb: (iRECgUE

noire Providence. L'absolu n'entre pour rien dans la direction des choses.

3. Proclus ^ relève à la fois de Jamblique, dont il a les allures sacerdotales, et de Plotin, dont il partage les tendances systématiques et scolastiques. Prenant pour base de son système la triple Triade de Jamblique, il fait dériver de l'Unité absolue et incommunicable (à^iéeextoç), en première ligne: l'être (ôv), c'est-à-dire V infini (àKeiçov), la fin ou forme (jtépaç) et leur unité, le fini ([aixtov, rieireçaotiévov) ; en seconde lig-ne : la vie ('Çcovîj, c'est-à-dire : la puissance (ôi3va|xiç), l'existence [vnaQliç) et leur unité, la vie intelligible (çcon votitt)) ; en troisième ligne : l'intelligence (voDç), c'est-à-dire la pensée statique (n-éveiv), la pensée en mouvement ou perception (niQoiévai) et leur unité, la pensée réfléchie (èjiioTQocpî'i). Chacune de ces trois triades ^ révèle aux initiés de la philosophie (fix)<TTiy.c5ç)une des faces de la cause première et surintelligible: la première, son ineffable unité, la seconde, son inépuisable fécondité (vKSQoxn), la troisième, son infinie perfection. Tel est l'absolu dans son épanouissement. Quant à l'absolu en lui-même, étant supérieur à l'être et à la pensée même, comme le principe l'est à sa conséquence et la cause à son effet, il est à jamais inconnaissable. Ce qui de son essence est surnaturel n'est accessible qu'aux moyens surnaturels, et la théurgie ^ seule le révèle à ses initiés. Confinée à la sphère intelligible, la science a besoin, pour atteindre au surintelligible, des réalités de la religion.

C'est là, dégagé d'un texte plein de sénile pédantisme, le dernier mot de la métaphysique néoplatonicienne, le « testament de mort » de la pensée antique. Au point de vue ' ontologique et comparé au platonisme primitif, le néoplato-

' Ouvrages de Proclus : In theologiam Platonis libri VI. — Inslitutio theologica. — In Platonis Timœum, etc. — Procli opéra oinnia, éd. V. Cousin, Paris, 1819-1827 et 1864. — Voy. sur Proclus : Marinus, lïto Procli. — Suidas. — Berger, Proclus, Exposition de sa doctrine, Paris, 1840. — J. Simon, Du Commentaire de Proclus sur le Timée de Platon, Paris, 1839. — C.-H. Kirchner, De Procli neoplalonici metaphysica, Berlin, 1840. — Voy. en outre sur Jamblique et Proclus, les histoires de l'école d'Alexandrie citées p. 162. — - Comj). la triple triade du Zohar et du système de Hegel. — " Qzovq-^ia, egYov xov BeoD, inanifeslation de la puissance divine.

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nisnie serait un proi^rès dans le sens nionisle, s'il se conlenlaitde subordonner ridéeà un principe supérieur contenant à la fois l'être et la pensée. Mais poussé par son opposition au christianisme, dont la doctrine centrale, VInca)^nation, suppose tout au moins la communicabilité du divin, il exagère comme à plaisir la transcendance de ce principe suprême, c'est-à-dire précisément le défaut du platonisme. C'était, au fond, capituler, puisque la transcendance divine était l'abécé de la religion nouvelle. Et de combien n'est-il pas inférieur à Platon sous le rapport moral et religieux ! Pour Proclus, les réalités de la relig-ion, ce sont les pratiques de la magie ; pour Platon, c'était la pratique de la justice. Il y a, entre ces deux points de vue, toute la distance qui sépare l'âge mûr, éclairé et fort, de la vieillesse décrépite et superstitieuse.

En 529, le dernier asile du néoplatonisme polythéiste, l'école d'Athènes, où avait enseigné Proclus', est fermée par ordre de l'empereur Justinien, et telle est l'indifférence du public pour ce débris du passé, que la mesure passe presque inaperçue. Depuis deux siècles, l'empire était gagné au christianisme ; les concrètes et palpitantes questions relig'ieuses et les préoccupations créées par l'invasion des barbares, avaient pris le pas sur la sereine et pacifique OecoQîa.

' Les derniers scolarques sont : Marinus, de Flavia Néapolis en Palestine, successeurs de Proclus, Isidore d'Alexandrie, Zénodole et Damascius de Damas {Quœstiones de primis principiis, éd. Kopp. Francf., 1826. — Damasrii successoris dubitationes et solutiones de Primis principiis in Platonis Parmenidem, partira secundis curis recensuil, partim tiunc primum edidil Car. Aeni. Ruelle, Paris, 1889). C'est sous ce dernier que l'école fut frappée. A cette école d'Athènes se rattache le nom du Cilicien Simplicius, l'excellent commentateur d'Épictète et d'Aristote {Catégories, De anima, De cœlo et Phi/signe), qui fut le condisciple, puis l'élève et le compagnon d'exil de Damascius.

PREMIERE PERIODE Règne de la théologie platonico-chrétiènne

iî 27 — Christianisme et philosophie — Platonisme chrétien

Origène •

Le christianisme se pose d'entrée en adversaire de la philosophie hellénique (ipeuôcow^oç yvôioiç^jj dont il conteste à la fois les doctrines et les droits à l'existence. Ses prémisses théolog-iques et celles de la philosophie grecque n'étaient point les mêmes. La pensée grecque avait conçu, il est vrai, dès avant Socrateet Aristote, l'idée d'un Dieu unique et absolu, auprès duquel les dieux de la croyance populaire se réduisaient à des êtres contingents et hnis. Mais ce Dieu suprême de la spéculation n'était pas une personne distincte du monde, c'était le monde même considéré dans sa substance une et éternelle ; ce n'était pas un être^ c'était l'Etre même (Tô ôv) dont les existences individuelles sont les parties, au point de vue de l'espace ; les modes ou moments, au point

' Voyez pour la spéculation patristique, outre les histoires générales de la philosophie et de l'Eglise: E. de Pressensé, Histoiredes trois pî^emiers siècles de l'Église chrélientie, 5 t., Paris, 1861-70; Harnack, Dogmengeschichte, 4e édit., 3 vol. PJU7-10; LooFs, Leitfaden zuin Sludium der Dogmengeschichte, l''<J édit., 1896; R. Seebei'g, Lehrbuch der Dogmengeschichte, 'i^ édit. 19-10; Bardenhewer, Patrologie, 189-4; Duchesne, Histoire ancienne de l'Eglise, 3e édit. 1902; de Paye, Clément d' Alexandrie, 1898; Bigg, The Christian Platonist of Alexandria, 1886; \V. Capitaine, De Origenis ethica, 1898. — - I" Épitre à Timothée, y\, 20.

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de vue de là durée ; ce n'était pas le libre créateur du monde (xTioTTiç), mais la cause immanente dont il émane par un processus naturel et fatal (cpi3aiç. natura). En un mot, la métaphysique née du polythéisme n'était pas, au vrai, du monothéisme, mais du panthéisme.

A ce Dieu-nature, le christianisme opposait le Dieu-personne, le créateur conscient d'un monde dont il tire les matériaux, non de lui-même et de sa propre substance, niais du néant. A Vex iiihUo ulhtl unanimement affirmé par les systèmes grecs, il répondait par la création ex nihiJo: r<\v lin monde émané de Dieu serait Dieu à son tour. Seuls, le « Fils )) et le « Saint-Esprit » sont émanés de Dieu, et, par suite, véritablement Dieu. Sans doute, la personne de Dieu se trouvait ainsi multipliée par trois, et Ton a pu voir, dans la Trinité chrétienne, une sorte de concession faite jiar le monothéisme sémitique à l'instinct moniste de la race aryenne. Mais l'insistance même qu'on mit à soutenir le caractère personnel, non seulement du Àdyoç, tnais aussi du :rvexifitt, prouve que le principe de la personnalité divine l'emportait, dans la pensée chrétienne, sur toute autre considération, sur le respect même des textes sacrés les plus formels, et l'amenait irrésistiblement à éliminer de l'être divin tout ce qui, de près ou de loin, rappelait l'absolu impersonnel des philosophes. En portant à trois le nombre des personnes divines, elle renforçait d'autant, pour ainsi dire, la personnalité en Dieu. L'on a vu de même, et non sans raison, dans V incarnat ion, une idée emprunlée par le judaïsme au monisme aryen. Mais l'Eglise, tout en insistant avec force sur la réalité de "la nature humaine (\\\ (Uuist, entendait si peu confondre le divin et riiumain tlans une réelle et substantielle unité, que nous la voyons prendre le plus grand soin de distinguer les « deux natures en Christ», et déclarer hérétique le système qui les identifie.

Distinction absolue entre le créateur et la créature, tel était donclefond de la métaphysique chrétienne et le secret de son opposition radicale aux systèmes delà décadence grecque, si profondément religieux d'ailleurs et si exclusivement préoccupés de la queslion théologique. Au surplus, leDieu person-

iiel s'était révélé en son Fils, qui est la vérité et la vie. Le chrétien se sachant ainsi en possession de la vérité, et de la vérité absolue, la recherche de la vérité, c'est-à-dire la philosopliie dans l'acception g-recque du mot, n'a plus de sens à ses yeux ^ S'il l'a, pourquoi la chercherait-il? et s'il se livre à cette recherche, c'est qu'il déclare par cela même qu'il ne t'a pas, c'est-à-dire qu'il n'est pas chrétien. Se donner à la philosophie, c'est donc renier le Christ, Aussi la plupart des Pères latins — les Terlullien, les Arnobe, les Lactance - — la rejettent-ils comme une païenne dont il faut éviter le contact.

Mais le souffle de l'hellénisme expirant passa sur le christianisme de langue grecque et laissa sa trace soit dans les systèmes gnostiques •^, soit dans les hérésies de moindre importance que l'Eglise eut à combattre tour à tour pour constituer déhnitivement l'unité catholique. Plus savants que leurs coreligionnaires latins et plus directement placés sous l'influence de la philosophie et de ses traditions, les

' Nobis ciu'iositate opus non est post Chrislum Jesum, nec inquisitione post evanfjelium (Terlullien, De prsescriptionibus hsereticorum, VIII). — Le Credibile quia ineptum es/ de ce théologien [De carne Christi, V) est à prendre au pied de la lettre ; car si la raison est devenue menteuse par suite de la chute, il est évident qu'une doctrine qui la contredit (une doctrine absurde) a plus de chance d'être vraie que telle autre qui lui est conforme. Rien de i)lus logique que ce défi jeté à la raison par l'illustre chrétien. — - Lactance, Div. institut., HT, 1. — Tertullien, Adv. Marcion, V, 19. Cf. De anima, II. — 3 Ces systèmes, apparentés à la spéculation kabbalislique (g 44) et dont les plus importants, au point de vue philosophique, sont ceux de Basiiide et de Yalentin, représentants du gnosticisme alexandrin au ne siècle, se donnent pour une science supérieure à la vulgaire :itlaTtç (yvwaiç), fondée sur une révélation primitive du Dieu suprême et transmise d'âge en âge dans le secret des mystères. Leurfomi commun est un panthéisme évolutionnisle, allié au dualisme zoroastrien, et bien que l'élément chrétien n'y joue qu'un rôle secondaire, ils ont la prétention d'être l'Evangile authentique défiguré après coup par l'inintelligence ou la mauvaise foi des disciples de Jésus. — Consulter J. Matter, Histoire critique du gnosticisme, 3 vol., Paris, 1828 ; 1843; Ferd. Chr. Baur, La Gnose chrétienne (ail), T'.ibingue, 1835 ; et les Histoire de V Église, de Néander, Edm. de Pressenséj etc. ; Hilgenfeld, Ketcergeschichte des ifrchristentums 1884; de Faye, Introduction d l'étude du Gnosticisme, Paris, 1903; et sur le manichéisme ou mazdéisme chrétien du me siècle, qui se rattache au mouvement gnostique : Beausobro, Histoire du Manichéisme, et Baur, Le système religieux manichéen (ail.); Kpssler, Mtini. 1889; (^umont, Itechercltes sur le tnanirhéisine, 1908-12.

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