CHRISTIANISME ET PHILOSOPHIE
Pères d'origine grecque, égyptienne, syrienne, ne cessaient de la cultiver. Ils y étaient forcés du reste par les besoins de la polémique et par la philosophie elle-même, dont il s'agissait de repousser les attaques et de réfuter les hérésies. Sous cette pression féconde, la foi chrétienne se constitue en doctrine (ôôY^ia), se formule, se systématise. Les auteurs de ce travail de fixation philosophent malgré eux et en quelque sorte à leur corps défendant. Quelques-uns vont jusqu'à voir dans les enseignements des sages païens une révélation divine analogue à l'Evangile. Platon surtout et ses nouveaux disciples étaient pris en sérieuse considération. Contrairement aux autres écoles, la plupart sceptiques, celle d'Alexandrie professait une philosophie essentiellement religieuse. On ne pouvait ne pas reconnaître certaines affinités entre Platon et le christianisme, mais cette parenté qui parfois touche à l'identité, comment l'expliquer? Les uns — et c'était la majorité — pensaient (jue Platon avait puisé dans les écrits de l'Ancien Testament. La minorité éclairée conclut que les philosophes dignes de ce nom devaient être inspirés par cette même raison divine (^oyoç) qui s'était manifestée en Jésus de Nazareth. D'autres encore recouraient à l'une et à l'autre hypothèse. Justin Martyr, auteur d'une Apologie du christianisme, admet une action universelle du >.6yoç et réclame la félicité éternelle pour Socrate, Heraclite et en général pour les païens qui, sans connaître Jésus, ont vécu selon la Raison '. Athénagore, auteur d'un traité De la résurrection des morts, Tatien l'apologète, saint Clément d'Alexandrie 2, son disciple Origène^ le créateur de la dogmatique chrétienne, reflètent tour à tour, dans leurs écrits, les doctrines de Platon,
' Apologie, II, p. 83 : T6v Xqictôv n:ocoT6TO-/.ov ToO eeov slvai èôiôdxerinsv, v.al jtQOEUTivûoaaEV Xôyov ôvxa ov aûv ^évo; àv9Qa).-ccûv (XETÉazs. xal ot [lexà kôyov Puooavxe; XQLOTiavoi ëIol. v-dv aGeoi, èvoixioeriaav, oîov èv "E)M°'- !^èv SoMcoâTii; -/.ai 'Hoax.XsîTo; xal âJ.Xot -toUoi. — - .Mort vers 220. Principal fondateur de l'école chrétienne d'Alexandrie ; auteur de : Aôyo; jtsoTQE:tTixô; jiqôç "EXÎwiiva;; naiôaYwvô;; STowiiatelg. — ■* Né à Alexandrie en 183 : élève d'Ammonius Saccas ; mort à Tyr en 234 ; auteur de neolàgxwv, dont nous n'avons plus guère que la traduction expurgée de Rufin (De i,rincipiis) ; v.axùKéXaou [rnnira Celsiim), etc., etc. — Denis, /)e la philosophie (l'Ovitjène, Paris, 1884,
d'Aristote, des stoïciens, dont la philosophie de l'Eglise, à travers le moyen âge tout entier, n'est qu'un écho prolongé.
Les Apôtres, dit Origène ', ont exposé les idées fondamentales de la foi, de manière à être compris des ignorants comme des savants, abandonnant à ceux de leurs successeurs qui seraient doués de l'Esprit, de rechercher les raisons de leurs assertions. Origène distingue donc — et cette distinction renferme en germe le rationalisme scolastique — entre une manière populaire et une manière scientifique d'exprimer la foi chrétienne, entre la forme qu'elle revêt dans les écrits des apôtres et celle qu'elle doit prendre dans la pensée du philosophe chrétien. Or la forme (ju'elle se donne dans ses Principes est, à des nuances près, du pin' platonisme, augmenté de quelques idées stoïciennes et supporté par une foi ardente en Jésus- Christ, verbe incarné du Très-Haut. Ce Verbe, au surplus, est subordonné au Père éternel dont il est l'organe, et qui seul est Dieu au sens absolu de cause première. Dieu e&t le libre créateur des êtres ; mais il est immuable et il est esprit : à ce double titre, il crée d'éternité et il ne crée que des esprits, c'est-à-dire des volontés intellig-entes faites à son image. Ces esprits, en nombre limité (puisque l'infini est inintelligible à Dieu môme et n'existe pas achc), forment autour du Très-Haut comme une auréole reflétant sa gloire. Oi'iginairement bons et parfaits comme leur créateur, ils ne sont pas, comme lui, la Bonté uïême, la Bonté essentielle : ils y participent seulement (pe?' accidens), et, à la différence de la liberté divine excluant le mal, leur liberté relative implique le libre choix entre le bien et le mal. Dieu et le néant "^. Le mal, en effet, n'est rien par luimême, il n'est que la négation du bien, c'est-à-dire de Dieu ! Les esprits usant de leur liberté, persistent en Dieu et dans la contemplation des Idées éternelles résumées dans son Verbe, ou s'en détournent par orgueil, pour se faire dieux à leur tour. Bien que personnellement distincts,
' De pvincipiis. Préface. — * De prinripiis, I, 2, ss.