‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 34 sur 100 · SCOT ÉRIGÈNE · texte numérisé non relu

SCOT ÉRIGÈNE

plique elle-même, et en s'expliquant elle-même, elle explique la religion i. » Tel esl, en effet, le principe qui est à la base de tous ses systèmes. Ce qui distingue essentiellement la période où nous entrons, c'est l'alliance qui s'y contracte entre ce qui, avant et après, se trouve en état de g-uerre : la théologie et la philosophie, la foi et la raison, la « grâce » et la « nature ». Pour les Pères latins, comme pour les libres penseurs qui ont fondé la philosophie moderne, il y a antag-onisme entre les deux sphères. Les Pères prennent parti pour la « grâce » ; les |)hilosophes, |)our ki « nature » ; dans la conviction des scolastiques, de ceux du moins de la première période, le dogme révélé et la raison naturelle ne sauraient se contredire. Mais, comme il y a désaccord apparent sur un grand nombre de points de doctrine, il s'agit, pour eux, de réfuter ce faux-semblant, de démoittrer la vérité du dogme, de prouver que le christianisme est une religion rationnelle. Faire accepter le dogme à la raison, dit un éminent continuateur du philosophe que nous venons de citer "^, tel est le programme de la scolas- Li(|ue. Le dog-me affirme le Dieu-homme? La scolastique pose la question : Pourquoi un Dieu-homme ? Pour la résoudre, la théologie fait alliance avec la philosophie, la foi avec la science. Cette alliance forme l'essence même de la scolastique. Celle-ci est si bien un compromis entre la })hilosophie et la foi, qu'elle décline du moment où les docteurs nominalistes, d'une part, et les humanistes, de l'autre, reconnaissent la nécessité de séparer les deux domaines.

!^ 31. — Scot Érigéne

Le premier des grands scolastiques, Jean Scot Erigène, né en Irlande de parents écossais, dirigeait, vers le milieu du ix" siècle, l'Académie palatine, où l'avait appelé la nuiniticence de Charles le Chauve. Son traité De divina prœdestinalione, écrit à propos de l'hérésie de Gottschalk, et

' Philosophie de la l'clir/ion. t. 1, p. 21. - - K. Fischer, ouvra-j^e cité, t. I, 2e éd., |). ()7.

sa traduclioli latine de Denys rAréopagile, qu'il négligea de soumettre à rapprobation du pape, lui aliénèrent les sympathies de l'Eglise, sans le priver toutefois de la haute protection du souverain. La date de sa mort est incertaine comme celle de sa naissance.

Par la larg-eur de son esprit, très supérieur à son siècle, Scot rappelle Origène dont il partage le sort, la disgrâce de l'Eglise, qui ne l'a pas élevé au rang de ses saints. Son savoir de même dépasse de beaucoup le niveau scientifique de l'époque carolingienne. Outre le latin, il a appris le grec et peut-être l'arabe. A la connaissance des Pères grecs et du néoplatonisme il joint une puissance de spéculation et une hardiesse de jugement qui l'ont fait comparer à ces cônes volcaniques, émergeant tout d'un coup d'une plaine absolument uniforme. Au surplus, les doctrines qu'il expose dans son ouvrage capital, De dimsione naturœ^, ne sont pas une nouveauté : à l'instar de Pseudo- Denys l'Aréopagite et son disciple Maxime, elles reproduisent, sous forme chrétienne, le système émanatiste de l'école d'Alexandrie.

L'objet de la philosophie est identique, selon Scot, à celui de la religion -. La philosophie est la science de la fui l'intelligence du dogme. La spéculation et la religion, (jui ont le même contenu divin, se distinguent uniquement j)ar la forme, en ce que la religion se soumet et adore, tandis que la philosophie étudie, discute, approfondit, moyennant la raison, l'objet que la religion se contente d'adorer : Dieu ou la Nature incréée et créatrice.

Dans son acception la plus générale, le mot nature embrasse la totalité des existences, ce qui est incréé comme ce qui est créé. Dans ce sens, la nature comprend quatre catégories d'existences : 1° ce qui est incréé et qui crée ; 2° ce qui est créé et qui crée ; 3^ ce qui est créé et ne crée

' Editions Thomas (iale, Uxf., 1685; Schliiter, Munster, 1838; 11. J. Floss, Paris, 1853 (collection Migne). — Saint-Hené Taillandier. Scot Érigène et la philosophie scolastique, Slrasb.. 1843. — (Ihristlieb, Lehen u. Lehre des Scolus Erigena, 1860. — - De divina pnpdestinntionc Proœmium (dans Gilbert Mauguin, Auct. qui nono sxc.de prsed. et grat. srri/ixeninf nppra, Paris, 1850).

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