SCOT ERIGÈNE
point ; 4» ce qui est incréé et ne crée point. L'existence n'est possible que sous ces quatre modes.
Toutefois cette division des êtres peut se simplifier. La première catégorie, en effet, se confond avec la quatrième, toutes deux comprenant ce qui est incréé et se rapportant par conséquent l'une et l'autre au seul être qui existe, absolument parlant : à Dieu. La première renferme Dieu, en tant qu'il est le principe créateur, le commencement, la source des choses ; la quatrième contient également Dieu, mais entant qu'il en est la fin, le consommateur et le couronnement, au delà duquel il n'y a plus rien. En comparant de même la deuxième et la troisième catégorie, on trouve qu'elles se confondent en une seule, embrassant toutes les choses créées, l'univers, en tant qu'il est distinct de Dieu. Les choses créées et à leur tour productives (la deuxième catégorie), ce sont les Idées types qui se réalisent dans les individus '. Les choses créées et ne produisant plus rien, ce sont les individus; car ce ne sont pas les individus, mais les types ou espèces qui possèdent la puissance reproductrice. Donc au lieu des (juatre catégories primitives, il en reste deux : Dieu et l'univers.
Mais, à leur tour, ces deux catégories ou modes de l'existence s'identifient "^. En effet, l'univers est en Dieu et Dieu est en lui, comme son essence, son âme, sa vie. Tout ce <ju'il y a, dans le monde, de force vive, de lumière, d'intelligence, c'est Dieu immanent au cosmos, et celui-ci n'existe qu'en tant qu'il participe à l'être divin. Dieu est l'être dans sa totalité, l'être sans division ni partage, sans limite ni mesure ; le monde est l'être partagé, divisé, limité. Dieu est l'être inexpliqué, le monde est l'être expliqué, révélé, manifesté (Oeocpâveia). Dieu et l'univers sont un seul et même être infini sous deux modes ou manières d'être différentes ; ou plutôt, c'est le monde seul qui est une manière d'être, une modification et une limitation de l'être, tandis que Dieu est l'être sans manière d'êlre ni détermination aucune ^'.
' De divisione iuitiu\r. II, 2. — ^ De divisione natm-.r, 111, 22. — ' De dicisione
Le mol Oe6;, que Scot rattache soit à eecoQôi, video soit à eéco, curro *. désig-ne, d'après la première étymologie, la vision ou l'intelligenee absolue, et d'après la seconde, le mouvement éternel. Mais dans Tune et l'autre sig-nification, l'expression n'est que fig-urée. Car Dieu étant l'être en dehors duquel il n'y a rien ni à côté de lui ni en lui-même, on ne peut dire, strictement parlant, que Dieu voie ou comprenne (juoi que ce soit; et quant au mouvement divin, il ne ressemble en rien au mouvement de translation propre à la créature, mais il procède de Dieu en Dieu vers Dieu ; c'està-dire qu'il est synonyme de repos absolu. Dieu, étant l'être élevé au-dessus de toutes les différences et de tous les contrastes, ne peut être désig-né par aucun terme impliquant un contraire. Nous l'appelons bon, mais à tort, puisque la différence du bien et du mal n'existe pas en lui (vjïCQdYaOoç, plus quam bonus est ^). Nous l'appelons Dieu, maison vient de voir que l'expression est impropre. Nous l'appelons la Vérité ; mais la vérité est opposée à l'erreur, et cette antithèse n'existe pas pour l'Etre infini. Nous l'appelons l'Eternel, la Vie, la Lumière ; mais la différence entre l'éternité et le temps, la vie et la mort, la lumière et son contraire n'existant pas en Dieu, tous ces vocables sont inexacts. Il n'y a pas jusqu'au terme à^ètre qui ne le soit : car à l'être est opposé le non-être. Dieu est donc l'ineffable, comme il est rincompréhensible. Il est au-dessus de la bonté, au-dessus de la vérité, au dessus de l'éternité ; il est plus que la vie, plus que la lumière, plus que Dieu (t):téo0eoç) , plus que l'être même (tjjteeoiioioç, superesse ntialis). Aucune des catég-ories d'Aristote ne s'applique à Dieu, et, si comprendre une chose c'est la subordonner à une catég"orie. Dieu même ne saurait se comprendre. Il est l'absolu Néant, l'éternel Mystère''.
L'essence intime de l'âme humaine est aussi mystérieuse et aussi impénétrable que Dieu, car elle n'est autre que Dieu même ^. Tout ce que nous en savons, c'est qu'elle est
naturœ, HI, 10 : Dieu est tout et tout est Dieu ; 10, 17-18: Nous ne devons pas considérer Dieu et la créature comme une dualité, mais comme une seule et même chose; cf. 22-23.
' rhid., T, 14. — ^ Ihid., \, U. — » De div. nat., \, 16; III, 19. — '' Ibid., \, 78.
scoT erigp:ne m)
monvement et vie, et que ce mouvement, celle vie a trois degrés : la sensation, l'intelligence, la raison : image humaine de la Trinité divine. Le corps est créé en mênie temps que l'âme; mais il est déchu, par suite du péché, de sa beauté idéale. Celle beauté latente dans l'organisme actuel ne se manifestera dans sa pureté que dans la vie à venir. L'homme résume en lui toutes les créatures terrestres et célestes. Il est le monde en abrégé, et comme tel, le roi des créatures. Il ne se distingue des anges que par le péché et par la pénitence, il s'élève au rang des êtres divins. Le péché tient à la nature corporelle de l'homme ; il est l'effet nécessaire de la prépondérance des sens sur la raison en voie de développement.
La chute de l'homme d'ailleurs, n'est pas seulement la conséquence, mais aussi la cause de son existence corporelle. Les imperfections et les maladies du corps, sa lourde matérialité, le combat de la chair contre l'esprit, la différence des sexes, toutcela estdéjà péché, chute, sépararalion d'avec Dieu, démembrement de l'unité universelle •. D'autre part, comme il n'y a d'être réel qu'en Dieu, ce que nous appelons séparation d'avec Dieu, chute, péché, n'esit qu'une réalité négative, un manque, une privation. Le mal n'existe pas substantiellement. Une chose n'existe réellement qu'en tant qu'elle est bonne, et son excellence est la mesure de sa réalité. Perfection et réalité sont synonymes. L'imperfection absolue est donc synonyme de non-réalité absolu<': ce qui implique l'impossibilité de l'existence d'un Diable personnel, c'est-à-dire d'un être absolument mauvais. L*» mal est l'absence du bien, de la vie, de l'être. Enlevez à un être tout ce qu'il a de bon et vous l'anéantissez-.
La création est un acte éternel et continu, sans commencement ni fin. Elle n'a pas eu lieu, elle a lieu. Dieu précède le. monde quant à la dignité, non quant à la durée^î. Dieu est absolument éternel, le monde l'est relativement. Dieu est le soleil, et le monde est la lumière qui en procède.
' Comp. |§ 10, 15. 25, 27 et 68. — - De divisione nature. III, 1,4.—^ Itnd.
190 PHILOSOr'HIE DU MU YEN AGE
Pour Dieu, penser, c'est créer (videt opéra ado et videndo operatur '), et de même que sa pensée, son activité créatrice est sans commencement. Toute créature est virtuellement éternelle ; tous nous plongeons dans l'éternité par les racines de notre être; tous nous avons préexisté dans la série infinie des causes qui nous ont produits ; mais Dieu seul est éternel actu ; lui seul n'a jamais existé comme simple germe. Le néant d'où le monde est tiré, selon l'Ecriture, n'est pas = 0, mais l'ineffable et incompréhensible splendeur de la nature divine, l'essence suressentielle et surnaturelle de Dieu, inaccessible à la pensée et inconnue même des ang-es-.
De l'Etre infini procèdent, par un épanouissement successif, les genres, les espèces, les individus. La création est cette analyse éternelle du général. La généralité la plus vaste, c'est l'être; de l'être qui est commun à toutes les créatures, se dégag-e, comme spécialité, la vie, qui n'appartient qu'aux êtres organisés; de la vie procède la raison, qui constitue une classe d'êtres encore plus restreinte (hommes et anges) : enfin de la raison dérive la sagesse et la science, qui est l'apanag-e du plus petit nombre. La création est un ensemble harmonieux de cercles concentriques, où se croisent incessamment l'essence divine (jui s'épanche, s'explique, s'épanouit, et le monde ou la circonférence, qui tend à se replier, à se concentrer, à revenir à Dieu^. La science humaine a pour but de savoir exactement comment les choses dérivent des causes premières et comment elles se divisent et se sous-divisent en espèces et en g'enres. La science ainsi comprise s'appelle dialectique^, et se divise en physique et éthique. La vraie dialectique n'est pas, comme celle des sophistes, l'œuvre de l'imagination humaine ou d'un caprice de notre raison, mais elle est fondée, par l'auteur de toute science et de tout art, dans la nature même des choses. Par la science et la sag-esse qui est son point culminanl, l'àme humaine s'élève au-dessus delà
' Ihirl., in, 17 ss. — - Ihirl., 111, 19. — ^ De div. nciL, I, 16. — * /bid., l, 29, 46; V, 4.
SCOT ERIGÈNK 191
nature et s'identitie avec Dieu. Ce retour à Dieu s'opère, pour la nature en général, dans l'homme ; pour riiomme, en Christ et dans le chrétien ; pour le chrétien, dans son union surnaturelle et essentielle avec Dieu par lesprit de sagesse et de science. De même que tout procède de Dieu, tout est destiné à rentrer en Dieu. 11 y a prédestination, mais prédestination universelle au salut. Tous les anges déchus, tous les hommes déchus, tous les êtres, en un mol, retourneront à Dieu. Les châtiments de l'enfer sont purement spirituels. 11 n'y a d'autre récompense de la vertu que la vue ou connaissance immédiate de Dieu, d'autre peine attachée au péché, que le remords. Les châtiments n'ont rien d'arbitraire, mais sont la conséquence naturelle des actes que condamne la loi divine -.
Autant de lignes, autant d'hérésies qui, à quelques siècles de distance, eussent fait de Scot Erigène un martyr ou un renégat.
v< 32. — De Scot Érigéne à saint Anselme. — Arabes, juifs et chrétiens
Avec Scot Erigène s'éteint le mouvement intellectuel inauguré par le règne de Charlemagne, et durant les siècles d'anarchie féodale qui suivent, la pensée chrétienne demeure absorbée par une lutte sans trêve pour l'existence matérielle. Une autre religion et une autre race se chargent en attendant de continuer les traditions savantes de la Grèce. L'Arabe Mohammed avait fondé l'islam, mélange de monothéisme juif et d'universalisme chrétien, et ses successeurs, devenus les maîtres d'un vaste empire, s'étaient civilisés au contact des peuples vaincus. Elèves intelligents des Grecs de Syrie et d'Egypte, des Perses et des Indiens, ils en adoptèrent les sciences; et les mathématiques, l'astronomie, la médecine, la philosophie, ne tardèrent pas à fleurir dans les deux khalifats. De savantes écoles- se fondèrent à Bagdad, Bassora, Boukhara, Koufa, à Cordoue, Grenade, To-
^ De dir. prœdest.. 2-4. — - l^'Espaç^ne ries OmniaHes en compte jasqu'à quatorze.
l!»2 PHILOSOPHIE DU MOYEN AGE
lède, Séville, Miircie, Valence, Almérie, et grâce à une tolérance unique dans l'histoire du moyen âge, juifs et chrétiens s'y mêlèrent soit comme maîtres soit comme élèves, aux sectateurs de l'islam. La science qui s'y professe, et la philosophie arabe en particulier, est surtout de l'exég-èse d'Aristote ', que son monothéisme et l'universalité de son savoir recommandaient de préférence, mais elle compte d'ailleurs des penseurs et des érudits de premier ordrr : Alkendi "^, Alfarabi^, Avicenne ', AlgazeP,
' Le [)éii[>alétisiiic arabe se contoud avec le uéuplalouisnie en ce que le système cosniologique d'Aristole s'y combine avec l'idée émanaliste. On se rappelle que le Dieu d'Aristote est à la fois intellect actif et premier moteur de l'univers, et <[ue cet univers est un système de sphères concentriques, dont le ciel suprême et proprement dit est la surface, et la terre, le centre. Le ciel suprême, sous l'intluence immédiate du premier moteur ou intellect actif, en est comme le symbole et sidentitie avec \m, c'està-dire comprend toutes choses renfermées .en lui (l'univers tout entier, par conséquent) non seulement au sens propre et matériel de continet, mais au sens spirituel et figuré à'intelligit. En pénétrant de sphère en sphère jusqu'à notre monde sublunaire, il se communique à elles et les rend à leur tour intelligentes, mais d'une intelligence qui va diminuant jusqu'à nous. Les sphères intermédiaires se rétrécissant en raison de leur distance du ciel suprême, leur compréhension se rétrécit en proportion. Toutefois l'àme humaine participe encore à l'intellect actif, et peut s'élever grâce à lui, par la pensée, la méditation et la vertu, aux sphères supérieures et suprêmes de l'être. Les sphères d'Aristote, on le voit, deviennent ici les degrés et comme les étapes de l'émanation créatrice, et l'univers physique est considéré comme le symbole de l'univers spirituel. Au surplus les doctrines du Stagirite ainsi comprises étaient assez élastiques pour admettre des interprétations diverses. De là, dans le péripatélismearabe,deux courants distincts, l'un surnaturaliste et modérément orthodoxe, dont le type est Avicenne, l'autre rationaliste etmoniste, représenté par les docteurs d'Espagne et en première ligne parAverroès. — - A Bassora ; contemporain de Scot Erigène ; le plus universel des savants de son temps ; philosophe à tendance moniste très accentuée et cité avec éloge parles physiciens de la Renaissance. Ses écrits sont perdus. — ^A Bagdad : même siècle ; philosophe émanatiste à la manière de Plotin ; auteur entre autres d'une Encyclopédie fort appréciée des scolastiques. — Opéra omnia (trad. en latin), Paris, 16.38. — ^ Ibn Sina, mort à Ispahan en 10.36, célèbre médecin et interprète d'Aristote. Disciple de ce philosophe à la manière des Alexandrins, il distingue d'ailleurs entre l'absolu transcendant (l'Un) et l'intellect actif immanent, sa première émanation. Mais par une inconséquence qui est peut-être de l'accommodation, il n'exclut pas de Dieu la pensée (comme le font Scot Erigène et les purs néoplatoniciens), bien que celle-ci implique dualité (sujet pensant et objet pensé), et il admet l'immortalité individuelle: double concession à l'orthodoxie religieuse, que lui reproche Avorroès. — Opéra (on trad latine), Venise, IW). — '' A Bagdad : mort en IHI ;
DE SCOï ÉRI(;HNE a saint ANSELME VXi
Avicébroni, Avempace/-, Ahubacer ou Tofaïl3, Averroès^ le juif Maïinonide •', tous médecins, mathématiciens, astro-
sceptique en philosophie et musulman orthodoxe. Dans sa Destrucfio philosophoriim que nous connaissons par la réfutation d'Averroès, il renverse les systèmes les uns par les autres, à la manière de Timon le sillo^raphe. Il considère du reste la philosophie comme une introduction utile à la thcoloi^ie, la « seule chose nécessaire )),et il a laissé de nombreuses contributions à la logique {Locfica et philosophia Algaselis, Venise, 1506).
' Identique, suivant l'opinion de Munck généralement admise aujourd'hui, avec le juif de langue arabe Salomon ibn Gebirol (xie siècle), auteur de Fons vitse. Ce remarquable ouvrage enseigne, sous forme de dialogue, que la forme et la matière sont les deux faces d'une même réalité et s'identifient dans l'absolu (Bruno, Spinosa, Schelling). Le texte arabe est perdu, mais il en existe une traduction latine, dont plusieurs bibliothèques possèdent des manuscrits et dont M. Clément Baîumker a commencé récemment la publication (Fascic. I, Munster, lS9i-92). — - Ibn Radja, de Saragosse, mort en II38. De ses nombreux ouvrages, protonds et subtils au point de défier la sagacité même d'un Averroès, le plus important est le liéfjime du solitaire, dont le texte est perdu mais peut être reconstitué en partie d'après le commentaire hébreu de Mo'ise de Narbonne sur Tofaïl. — ^ Ibn Tofa'il, de Cadix, 4100- 1185. Le seul de ses ouvrages qui nous reste est le Haï-Ebn-Yokhàn, dont le texte arabe a été publié avec traduction latine par Pococke sous le titre de Philosophux autodidactus (Oxford, 1671) et traduit en anglais, en hollandais et en allemand (trad. Eichhorn, Berlin, 1782). L'auteur est un libéral convaincu de l'origine naturelle des religions positives et tout ensemble de la nécessité de ces religions comme moyen d'éducation pour les ignorants et les faibles. — "^ Ibn Roschd, de Cordoue, 1126-1198, le Commentateur par excellence et le plus célèbre des péripatéticiens arabes d'Espagne. On a de lui, outre ses précieux commentaires et paraphrases d'Aristote, une série de traités plus ou moins importants énumérés par Munck [Dictionn. des sciences philosopli., art. Ibn lînschd](-A par Renan [Averroès et V Ave rroïsme, Paris, 1852i. Plusieurs sont inédits ou perdus. L'édition de Venise (1S53) passe pour la meilleure qui ait été faite de ses œuvres en traduction latine. En opposition à Avicenne et aux surnaturalistes, Averroès identifie l'intellect actif avec Dieu, admet avec Avicébron que les formes sont imniancntesà la matière et s'en dégagent par un processus naturel, sans qu'il soit besoin d'une intervention divine pour, les réaliser, et substitue de la sorte à la doctrine théologique de la création ex nihilo l'idée philosophique de nature et à'évohition. 11 ne peut être question d'un acte libre de Dieu, mais seulement d'un passage éternel et nécessaire de la puissance à Vacte. Toutes choses possibles se réalisent et même, à les considérer snb specie œteimitatis, sont réelles, puisqu'au point de vue de l'éternité il n'v a ni avant ni après. Quant à l'immortalité au sens de durée indéfinie, elle n appartient qu'à l'intellect actif (l'esprit universel). — ^ Moses ben Ma'imoun, de Cordoue, 1135 à 1204. Proche parent spirituel d'Averroès, bien que d'allures plus modérées ; comme lui, promoteur du rationalisme théologique et précurseur de Spinosa. C'est de Ma'imonide que procède le mouvement intellectuel juif du xiiiR et du xive siècle, représenté en Espagne
noinès el logiciens de grand renom, dont renseignement et les écrits contribuent pour une larg-e part au réveil philosophique de l'Occident.
Tandis (jue, par une évolution rapide, elle monte au faîte pour en retomber lourdement et ne plus se relever, ce réveil de l'Europe chrétienne ne s'accentue qu'avec une extrême lenteur, et du ix^ au xn" siècle la science n'y est représentée que par quelques rares esprits de valeur, tels que Gerbert* d'Aurillac (Sylvestre II), élève des Arabes, Béreng-er de Tours 2, Lanfranc, abbé du Bec en Normandie et archevêque de Cantorbéry ^ ; Hildebert de Lavardin, évêque de Tours, auteur d'un Traité thèologique et d'un Traité de morale *. Les grandes questions qui sollicitent l'esprit de Scot et des Arabes n'occupent guère encore les scolastiques. Raisonneurs subtils, ils se plaisent aux sujets les plus mesquins, aux problèmes les plus puérils : Une prostituée peut-elle, par la toute puissance divine, redevenir vierge? La souris qui mangel'hostie consacrée mange-telle le corps du Seigneur? Enfant, la pensée chrétienne affectionne encore les jeux de l'enfance ; mais ces jeux mêmes sont significatifs et préfigurent les luttes que lui réserve l'avenir.
Le premier philosophe de race qui se rencontre après Scott Erigène — car Gerbert est surtout un savant — c'est
pl dans le midi de la France (notamment en Provence) par les Ibn Tibbon, Jedaïa Penini de Béziers, Joseph ibn Caspi, Lévi ben Cierson de Ba»nols (maître Léon), Moïse de Narbonne et autres féconds exégètes et ardents propagateurs du péripatétisme dans le monde chrétien. Le texte arabe de son ouvrage capital, Mor'é Nebouchini (Dortor pei'plexorian. Guide des égarés), a été publié pour la première fois par S. Munk, 3 vol., Paris, 1856-66. — Trad. latine de Buxtorf (1629) d'après la trad. hébraïque de S. ibn. Tibbon. — Consulter Ad. Franck, Philosophie et religion, Paris, 1867, et pour la philosophie arabe et juive en général : Schmœlders, Les Écoles philosophique des Arabes (Paris, 1842) ; E. Renan, 1. c. ; S. Munk, Mélanges de philosophie juive el at^abe (Paris, 1839) et les articles du même savant sur les principaux représentants de cette philosophie, dans le Dictionnaire des sciences philosophiques . — Mandonnet, Liger de Brabant et Vaverroïsme latiîi au 13' siècle.
' Mort en 1003. — Picavet, Gerbert, 1897. — - Mort en 1088. — De sacra cœna adv. Lanfrancurn, Berlin, 1844. — ^ Mort en 1089, Opéra, éd. Giles, Oxford, 1833. — Mort en 1134, Opo-a, éd. Beaugcndre. — '' Schwane, Dogmengesrhichtp der mittleren Zeit, 1882.