DE SCOT ÉRTGÈNE A SAINT ANSELME
saint Anselme', disciple de Lanfranc. Né à Aosle (1033), relig-ieux au monastère du Bec en Normandie (1069), successeur de son maître comme abbé (1078) et comme archevêque de Cantorbéry (1093), il mourut en M09, laissant de nombreux écrits, dont les plus importants sont le Dialogiis de grammatico, le Monologium de Divinitatis esssentia sive exemplutn de ratione fidei, le Proslogium sive fides quœrens intellectum, le De veriiate, le De fède Trinitatis et le Cur Deus homo ?
Le second Augustin, comme on a désigné saint Anselme, part du même principe que le premier : il veut que la foi précède toute réflexion et toute discussion relative aux choses relig-ieuses. Les incrédules, dit-il 2, cherchent à comprendre parce qu'ils ne croient pas; nous cherchons à comprendre parce que nous croyons. Eux et nous, nous cherchons la même chose : mais, ne croyant pas, ils n'arrivent pas à leur but : l'intelligence du dogme. Qui ne croit pas, ne comprendra jamais. Dans les choses de la religion, le rôle de la foi correspond à celui de l'expérience dans l'intelligence de ce monde. L'aveugle qui ne voit pas la lumière ne la comprend pas; le sourd-muet, qui n'a jamais perçu le son, ne saurait avoir du son une idée claire : de même, ne pas croire, c'est ne pas percevoir, et ne pas percevoir, c'est ne pas comprendre. Ce n'est donc pas pour arriver à la foi que nous réfléchissons, c'est au contraire pour arriver à l'intelligence que nous croyons. Un chrétien ne doit, à aucun prix, mettre en doute ce que la sainte Eg-lise calliolique croit de cœur et confesse de bouche. Tout ce qu'il se permettra, c'est de chercher, aussi humblement que possible, à s'en rendre compte, en continuant d'y croire, de l'aimer et de l'observer dans la vie avec une persévérance inébranlable. S'il arrive à comprendre la doctrine chrétienne, qu'il en rende grâces à Dieu, source de toute intelligence! S'il n'y arrive pas, ce n'est pas un motif de baisser la tête
' Œuvres, dans la collection Migne (vol. 133). Paris, 1832.— Charles de Rémusaf. Anselme de Cantorbenj, Inbleau de la rie monastique, etc., Paris, 1834. — * Cur deus homo? I, 2.
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pour donner des coups de corne, mais c'est une raison pour rincliner en signe d'adoration. La foi ne doit pas être seulement le point de départ, — le chrétien n'entend pas partir de la foi, mais bien y demeurer. — mais aussi la règle permanente et le point d'arrivée de la pensée, le principe, le milieu et la lin de toute philosophie'.
Il pourrait sembler, d'après les citations presque textuelles qu'on vient de lire, que le nom de saint Anselme appartienne exclusivement à l'histoiie de la théologie; et cependant il n'en est rien. Ce fervent catholique est plus indépendant, plus chercheur et philosophe qu'il ne le sait lui-même. Type accompli du docteur scolastique et vraie personnification de cette alliance entre la raison et la loi, qui est le trait le plus saillant de la philosophie du moyen âge, il admet a priori l'accord complet de la révélation et de la raison. Entre ces deux manifestations d'une même Intelligence suprême, une contradiction lui paraît impossible. Son point de vue est donc aux antipodes du credo quia absurduyyi. Au surplus, il connaît les atteintes du doute. Dans l'ardeur même qu'il met à rechercher de partout des arguments en faveur du dogme, il y a l'aveu que ce dogme a besoin d'être étayé, qu'il est discutable, qtie l'évidence, critérium de la vérité, lui fait défaut. Déjà comme moine, son unique préoccupation est la recherche d'un raisonnement simple et concluant à l'appui de l'existence de Dieu et de tout ce que l'Eglise enseigne au sujet de l'Être suprême. La seule affirmation ne le satisfait pas, il lui faut la démonstration. Cette pensée l'obsède jour et nuit, lui fait oublier le manger et le boire et le poursuit jusque dans les moments solennels du culte. Il en conclut que c'est une tentation de Satan, et il fait effort pour s'en délivrer. Mais en vain. Dans le silence d'une nuit passée en méditation, il découvre enfin ce qu'il a cherché pendant des années : l'argument irréfragable en faveur du dogme chrétien, et il se sent heureux d'avoir trouvé, avec la preuve de l'existence de Dieu, la paix de l'aine.
' De fidc Triailatis, Cf. Monologinm, Préface.
DIO SCOT KUKIKN'I' A SAINT ANSKLMI-: l'.lT
L'argumeiitalion de saint Anselme est en souinie la suivante : Tout ce qui existe, dit-il', a sa cause, et cette cause peut être une ou multiple. Si elle est une, nous avons ce qu'il nous faut : Dieu comme l'être unique de qui tous les autres êtres tiennent l'existence. Si elle est multiple, trois cas sont possibles : il se peut 1° que le multiple ait pour cause l'un, et en dépende; ou 2<^ que chaque chose composant le multiple soit cause d'elle-même; ou 3° que chacune existe gTâce à toutes les autres. Le premier de ces trois cas se confond avec l'hypothèse que tout ce qui est procède d'une cause unique : car relever de plusieurs causes, qui dépendent toutes d'une cause unique, c'est relever de cette cause unique. Dans le second cas, il faut admettre qu'il y a une puissance, force ou faculté d'exister par soi, commune à toutes les causes individuelles admises par l'hypothèse, puissance à laquelle toutes participent et dans laquelle toutes sont comprises : ainsi que dans le premier cas, nous aboutissons à une cause unique et absolue. La troisième supposition, qui fait dépendre chacune des « causes premières » de toutes les autres, est absurde; car on ne peut admettre qu'une chose ait pour cause et condition d'existence ce dont elle est elle-même cause et condition. Donc, de toutes manières nous sommes amenés à croire à un être qui est cause de tout ce qui existe, sans être causé lui-même par quoi que ce soit, et qui par cela même est infiniment plus parfait que tout le reste : être souverainement réel {ens realissimum), souverainement puissant et souverainement bon. Ne relevant d'aucun autre être et ne dépendant d'aucune condition d'existence autre que lui-môme, il est a se et per se ; il existe, non parce qu'il existe autre chose, mais parce quil existe; c'est-à-dire qu'il existe nécessairement, qu'il est l'être nécessaire-.
Il ne faudrait pas trop presser le raisonnement du Monologium pour en faire sortir le panthéisme. Anselme, il est vrai, se défend de cette interprétation de sa théologie. Avec saint Augustin, il admet que le monde est créé ejc nihilo.
< Afnnolof/iitm, C. :.{. — - Mmin/ut/iN/ii. c. :{.
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Mais en adoptant cette doctrine, il la fait sienne, c'est-à-dire qu'il la modifie et la transforme. Les choses, avant la création, dit-il, n'existent pas pou?' elles-mêmes indépendemnient de Dieu : voilà le néant d'où elles sont tirées. Mais elles existent d'éternité, 2^our Dieu et en Dieu, à l'état d'idées ; elles préexistent à leur création en ce sens que le créateur les prévoit et les prédestine à l'existence'.
L'existence de Dieu, cause unique et absolue du mondç, étant prouvée, il s'agit de déterminer sa nature et ses attributs. Les perfections humaines sont aussi ies perfections de Dieu, mais il y a cette différence qu'elles lui sont essentielles et qu'elles ne le sont pas pour nous. L'homme a reçu en partage certaines perfections, mais il n'y a pas corrélation nécessaire entre elles et lui ; il pourrait ne les avoir j)as reçues; il pourrait exister sans elles. Dieu au contraire ne tient pas ses perfections d'ailleurs: il ne les a pas reçues, et, absolument parlant, il ne les a pas, il les est^ et il faut qu'il les soit ; ses attributs s'identifient avec son essence. La justice, attribut de Dieu, et Dieu, sujet de la justice, ne sont pas deux choses distinctes. On ne peut dire de Dieu qu'il ait de la justice, de la bonté, ni même qu'il soit juste ; car être juste, c'est participer à la justice à la manière de la créature : il faut dire, avec saint Augustin, qu'il est la justice même, la bonté même, la sagesse même, la félicité même, la vérité même, l'être même. De plus, tous les attributs de Dieu n'en font qu'un seul, en vertu de l'unité de son essence {itiium est quidqiiid essenh'alifer de summa suhstantia dicitur 2).
Tout cela est du pur platonisme. Mais, non content de spiritualiser le théisme, Anselme va jusqu'à le compromettre, quand, nouveau Carnéade, il énumère les difficultés cju'il y découvre. Dieu est l'être simple, et il est en même temps éternel, c'est-à-dire répandu sur fous les points de la durée infinie, et partout présent, c'est-à-dire répandu sur tous les points de l'espace. Dirons-nous que Dieu est partout et toujours ? Mais cette proposition répugne à la
' Monolof/ium. c. 0. — * Ihid., c. 17.