SAINT THOMAS D'AQUIN
des essentiœ {ova'iai ^). Les essences, siibslances ou êtres proprement dits (essentiœ, substantiœ), se divisent à leur tour en essences simples ou pures et en essences composées de forme et de matière. Il n'y a (\uune essence simple ou forme pure : c'est Dieu. Tout le reste se compose de matière et de forme.
La matière et la forme sont toutes deux des êtres (entia); elles se disting-uent Tune de l'autre en ce que la forme est in actu, tandis que la matière n'est encore qu'm potentia. Dans un sens général, est matière tout ce qui peut être, tout ce qui existe en possibilité. Selon que la chose possible est une substance ou un accident, la métaphysique disting-ue entre materia ex qua aliqiiicl fit (être substantiel en possibilité. Exemple : le sperme humain est matcTia ex quahomo fit, un homme en possibilité) et rnateria in qua aliquid fit (accident en possibilité. Exemple : l'homme est rnateria in qua gignitiir intellectiis). La rnateria ex qua n'existe pas en soi, la rnateria in qua existe comme sujet relativement indépendant [subjectum)'. La forme est ce qui donne l'être à une chose ^. Selon que cette chose est une substance ou un accident, nous avons affaire à une forme substantielle ou à une forme accidentelle. L'union de la matière (esse in potentia) et de la forme (esse in actu) est la generatio (ylveoûai), qui est à son tour génération substantielle ou g"énération accidentelle. Toutes les formes, excepté Dieu, s'unissent à la matière, s'y individualisent et constituent les g-enres, les espèces, les individus''.
Seule la Forme des formes demeure immatérielle et ne connaît ni g-énération ni corruption. Plus une forme est imparfaite, })lus elle tend à augmenter le nombre des individus qui la réalisent ; plus ellt; est parfaite, moins elle multiplie ses individuations ; la Forme des formes n'est })lus une espèce, composée d'individus séparés, mais un être unique au sein duquel les différences des personnes se fondent incessamment dans l'unité de l'essence. Dieu seul étant
' Opusculum de enteel essen/ia. — ' ^ oy. p. 223, note 1. — ''Opus de pvincipiis nalui'ie. — ' Ibid., c. 3. c.
forme pure {actiis purus), sans matière et par conséquent sans imperfection (la matière étant ce qui n'est pas encore, c'est-à-dire le défaut d'être). Dieu seul est l'intellig-ence parfaite et complète des choses ^ Il possède la vérité absolue, parce qu'il Vest. La vérité, en effet, est l'accord de la pensée avec son objet. Dans l'homme, cet accord existe plus ou moins, sans être jamais de l'identité : en Dieu, les idées non seulement reproduisent exactement les choses, mais sont les choses elles-mêmes. Au point de vue de l'homme, les choses sont d'abord, et puis il les pense : au point de vue de Dieu, la pensée précède les choses, qui n'existent que parce qu'A les pense et comme il les pense. Il n'y a donc pas en lui de différence entre la pensée et l'être; et, cette identité de la connaissance et de son objet constituant la vérité. Dieu est la vérité même. De ce qu'il est la vérité, il s'ensuit qu'il existe ; car il n'est pas possible de nier l'existence de la vérité : ceux-là mêmes qui la nient, prétendent avoir raison, et affirment ainsi qu'elle existe'^.
La démonstration de l'existence de Dieu est la première et principale tâche de la philosophie ; mais il lui serait impossible de la remplir, impossible même de s'élever à l'idée de Dieu, sans la révélation primitivement faite aux hommes par le créateur, et sans la révélation en Jésus- Christ. Pour que l'esprit humain fût en état de diriger ses efforts vers son vrai but, il a fallu que Dieu le lui indiquât, c'est-à-dire se révélât lui-même à l'humanité, dès le principe. La philosophie n'est légitime qu'à la condition d'être ancilla ecclesiœ et pour autant qu'Aristote est le précurseur du Christ dans le domaine scientifique, ancilla Aristotelis. L'Eglise de Dieu est le but où tendent toutes choses icibas.
La nature est une hiérarchie dans laquelle chaque ordre est la forme de l'ordre inférieur et la matière de l'ordre supérieur. La hiérarchie des corps s'achève dans la vie naturelle de l'homme, et cette vie devient à son tour la base et en quelque sorte l'étoffe d'une vie supérieure, la
' Snmma thcolnghc, I, (|ueslion i. — ■ Siim»ia t/ienlor/ùr, question 2, art. l.
SAINT THOMAS IVAOUIN ±2*)
vie spirituelle qui se développe à l'ombre de l'Eglise, el se nourrit de sa Parole et de ses sacrements, comme la vie naturelle se nourrit du pain de la terre. Le règ-ne de la nature est donc au règne de la g-râce, l'homme naturel au chrétien, la philosophie à la théologie, la matière au sacrement, l'Etat à l'Eglise et l'empereur au pape, ce que le moyen est au but, l'ébauche à la consommation, la potentia à Vactus^.
L'univers que constituent les deux règnes de la nature et de la g-râce est le meilleur des mondes possibles ; car Dieu, en concevant dans sa sagesse infinie le meilleur des mondes, n'aurait pu créer un monde moins parfait sans dérog-er à cette sagesse. Concevoir la perfection et réaliser un monde imparfait supposerait en Dieu une disconvenance entre savoir et vouloir, entre le principe idéal et le principe réel des choses, disconvenance qui répugne à la pensée aussi bien qu'à la foi. La volonté divine n'est donc pas une volonté d'indifférence, et la liberté de Dieu, loin d'être synonyme de bon plaisir et d'arbitraire, s'identifie avec la nécessité.
Malg-ré les apparences contraires, il en est de même de la volonté humaine. De même que l'intelligence a un principe (la raison) dont elle ne peut s'écarter sans cesser d'être elle-même, la volonté a un principe dont elle ne peut dévier sans cesser d'être libre : le bien. La volonté tend nécessairement au bien ; mais la sensualité tend au mal, et paralyse ainsi les effets de la volonté. De là le péché, qui a sa source, non dans la liberté d'indifïérence ou de choix, mais dans la sensualité 2. Il y a prédéterminalion morale, mais non prédestination arbitraire, puisque la volonté divine elle-même est subordonnée à la raison. Étendu à Dieu, le déterminisme perd ce qu'il a de l)lossaMl pour la conscience dans la théologie de saint Augustin.
Le système de saint Thomas marque à la fois l'apogée
' Cette doctrine de la prépotence du pape ne tarda pas à trouver un éloquent adversaire dans le gibelin Dante Alighieri (126o-i3:2i;. Voy. Ozanam, Dante et la philosophie catholique du XIII siècle, Paris, 1845. — - Summa Ihenlogise, qusest. 8:2. — Contra genti/es, iM.
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du dôveloppomcnt de la métaphysique catholique et le commencement de sa décadence. Dès avant ce docteur, la philosophie scolastique offrait des symptômes d'épuisesement ; en lui elle se relève et brille d'un éclat qui fait pâlir les noms les pins illustres. Par son dévouement à l'Eglise et à ses intérêts, par le talent philosophique qu'il met au service du catholicisme, par sa foi en la conformité parfaite du dogme et de la vérité philosophique jiersonnifiée dans Aristote, il est, après saint Augustin et saint Anselme, le type le [)lus accompli du doi'matiste ciir-étien. Mais sa foi, tout ardente (ju'elle soil, n'a pins la fraîcheur des convictions intactes ; c'est plutôt une foi voulue, c'est l'eff'ort constant d'une volonté énergique en lutte avec les mille difhcultés que lui suscite la réflexion. Dès l'époque de saint Thomas la raison et la foi catholique, la théologie ofhcielle et la philosophie se distinguent l'une de l'autre, et ont j^ris conscience de leurs principes et de leurs intérêts respectifs. La philosophie sera longtemps encore subordonnée à la théologie ; mais quoique vassale, elle a désormais une existence à pari, une sphère d'activité propre.
Cette apparition de la philosophie proprement dite reçoit sa sanction pour ainsi dire officielle par l'organisation des quatre facultés parisiennes, qui a lieu du vivant de saint Thomas. A cette date commence la décadence de la scolastique. Les théologiens eux-mêmes, et à leur lêle Jean Duns Scot, se charg-eronl de la précipiter. .
?; 40. — Duns Scot
Jean Duns Scot, religieux de l'ordre de saint François, professeur de philosophie et de théologie à Oxford et à Paris, fut le plus laborieux des scolastiques. Quoique mort à 34 ans (1308)*, ses ouvrages forment douze volumes infolio 2.
' L'année de sa naissance est d'ailleurs controversée comme aussi son lieu d'origine, qui, selon les uns, est Dunston en Nortliumbevland, suivant d'autres, Duns en Ecosse, selon d'autres encore, Dun en Irlande. — Opéra omnia,
DUNS SCOT 2i>7
Nous venons de voir la philosophie ofliciellement reconnue comme science distincte de la théologie. A l'époque de Duns Scot, c'est-à-dire vers la fin du xiii^ siècle, elle existe si bien comme telle, que déjà elle ose faire à la théologie une sérieuse opposition. Les philosophes, dit-il en effet, sont en désaccord avec les théologiens sur la ([uestion de savoir si l'homme a besoin d'acquérir par voie surnaturelle une science où sa raison ne peut atteindre par les moyens naturels. Ainsi constate-t-il non seulement l'existence d'une philosophie qui n'est pas de la théologie, mais le dissentiment qui dès lors existe entre les philosophes et les théologiens.
Duns Scot, en vraiscolaslique, occupe entre les deux camps une position mitoyenne. Il reconnaît avec les théologiens la nécessité d'une révélation, mais il accorde aux philo-, sophesque saint Augustin a tort de prétendre que l'homme ne ^eul absolument rien savoir de Dieu sans révélation surnaturelle. Il déclare, avec les théologiens, la Bible et la doctrine de l'Eglise normes suprêmes de la pensée philosophique; mais il est, d'autre part, à ce point philosophe et rationaliste, qu'il ne croit à l'autorité de la Bible et de la tradition ecclésiastique que parce que les doctriiies de la Bible et de V Église sont con formes à la raison. C'est donc la raison qui est, à ses yeux, l'autorité suprême, et les textes sacrés n'ont pour lui qu'une autorité dérivée, conditionnelle, relative. Il fait, à ce propos, ce que nul scolastique n'a fait avant lui : il essaie de prouver la crédibilité des Saintes- Ecritures, et dans le choix des arguments, il donne manifestement la préférence aux preuves internes i.
Qu'on se familiarise davantage avec la littéi-ature scolastique et l'on sera moins disposé qu'on ne l'est généralement à exagérer les prc^grès de la libre pensée depuis le xni*^ j^'^"
Lyon, 1<)39. — Son très imporlanl commentaire sur Pierre Lombard {Distincxliones in IV libros senteniarium Opiis Oxonienae) se trouve dans les volumes V-X. — Voy. le système de Duns Scot. dans Ritter, t. VIII et dans Erdmann, 1. 1. — Seeberg, Die Théologie des Duns Scotus, 1900. — K. Werner, loh. Duns Scotus, 1881.
' D. S. fn Magistrum sententiarum Proœmium.
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qu'au xx'' siècle. Les historiens qui prétendent nieilre les négations modernes au compte de la Réforme, ignorent ou affectent d'ig-norer qu'au ix*^ siècle le catholique Scot Erig-ène nielespeines éternelles, qu'au xii% le catholique Abélard déclare les doctrines des philosophes grecs supérieures à celles de l'Ancien Testament, qu'au xhi% un grand nombre de catholiques refusent de croire à l'engendrement surnaturel et à la résurrection du Christ, que, dans ce même siècle, c'est-à-dire plus de deux cents ans avant la Réforme et à l'époque de la plus grande puissance du saint-siège, saint Thomas et Duns Scot se voient obligés de prouver, à g-rands frais de dialectique, la nécessité de la révélation et la crédibilité de \a Parole divine; enfin, que ces docteurs de l'Eg-lise, si soumis, si dévoués, si orthodoxes, unissent à leurs convictions chrétiennes une liberté de pensée dont la théologie protestante du xvi" et du xvn*^ siècles n'offre que de rares exemples.
Si le système thomiste confine au panthéisme, la philosophie de Duns Scot est décidément pélagienne, et, tandis que le dominicain sacrifie la liberté individuelle à la plus grande gloire de Dieu, le franciscain croit rendre à Dieu un service non moins signalé en exaltant l'individu et le libre arbitre aux dépens de la grâce.
En même temps que Dieu et l'Eglise, Duns Scot sert l'ordre auquel il appartient. Les grands ordres du moyen âge sont les précurseurs des partis théologiques du protestantisme. Fondus, de nos jours, dans l'indivisible unité de l'orthodoxie romaine, c'étaient, à l'époque dont nous parlons, de véritables partis, opposés entre eux non seulement dans des questions d'ordre pratique, mais sur des points de doctrine qui aujourd'hui ne nous paraissent nullement secondaires '. Pour la scolastique, la rivalité de ces ordres
' C'est ainsi, on vient de le voir, que dans la question de la liberté et de la grâce, Thomas et les dominicains sont augustiniens, Duns Scot et les franciscains, pélagiens ; ceux-ci sont pour l'Immaculée conception, ceux-là contre; les premiers considèrent le sacrifice du Christ comme une satisfaction surabondante pour les péchés du monde ; les seconds n'y voient qu'une satisfaction relative que Dieu accepte comme complète parce qu'il le veut bien [(irrfplihifin).