DECADENCE DE LA SCOLASTIQUE
sant les sciences. Fruit, de vingt années de recherches auxquelles il consacre toute sa fortune, ses trois ouvrages, Opus majus^, Opus minus et Opus tertium-, sont le monument scientifique le plus considérable du moyen âge. Non seulement il insiste sur la stérilité des log-omachies scolastiques, sur la nécessité d'observer la nature et d'étudier les lang-ues, mais il comprend, mieux encore que son homonyme du xvi" siècle, l'importance capitale de la déduction mathématique comme complément de la méthode expérimentale. Bien plus, il enrichit la science, et en particulier l'optique, de théories nouvelles et fécondes. Mais en 1207, époque à laquelle VOpus majus vit le jour, son plan de réforme scientifique était prématuré. Soumis à la cour de Rome, il échoua grâce aux intrigues du parti obscurantiste et valut à Roger douze années de réclusion. La semence que cet esprit, le plus clairvoyant du moyen âge, jetait dans une terre desséchée par le scolasticisme, ne leva que trois siècles plus tard.
Sans atteindre à la hauteur de Bacon, mais avec une prédilection significative, Albert le Grand (| 38) s'adonne, lui aussi, à l'étude delà nature, que son siècle et lui-même confondent avec la magie. A la même époque un personnage étrange, à la fois théologien et naturaliste, missionnaire et troubadour, dom Raymond Lulle 3, de Palma, prend à tâche de vulgariser la science des Arabes au moyen d'une méthode universelle qu'il appelle ars magna. Sa doctrine, consignée dans de nombreux écrits, lui vaut, dans les siècles suivants, d'enthousiates adeptes, dont la grande préoccupation est la découverte de la pierre philosophale et la fabrication de l'or. A la faveur de cet enfantillage, l'esprit revient peu à peu à l'observation de la réalité et s'habitue à voir dans la nature un sujet d'étude non moins important
' Ed. Jebb, Londres^ 1833, in-fol. — - Dans Rogeri Baron Opéra qtut'dam hactenus inedita, éd. J. J. Brewer, Londres 1859. — E. Charles, Roger Bacon, sa me, ses ouvrages, ses doctrines, d'après des textes inédits, Bordeaux, 4861. — K. Werner, Die Psychologie, Wissenschaftslehre u. Erkenntnislehre des Roger Baco, 1879. — ^ 1231-1315. — Raymundi Lulli Opéra, Strasb., 1508.— Operaow nm, éd. Salzinf^er, Mayence, 1721, ss. — Voy. Helfferich, Raymond Lulle et lesor'igines, de la littérature catalane (ail.). Berlin, 1858, et Erdtnann, t. I, ^ 20U.
qii'Aristole, si bien que vers 1400 le médecin Raymond de Sebonde ^, professeur à Toulouse, ose préférer aux livres écrits par la main des hommes le liv7'e de la nature^ intelligible à tous puisqu'il est l'œuvi^e de Dieu.
La plîilosophic officielle, avec son formalisme stérile, son ij'norance delà réalité, sa désespérante immobilité, avait contre elle la pensée, fatiguée du joug- de l'Aristote ecclésiastique, avide de progrès et de liberté ; elle avait pour adversaire la science naturelle préludant à sa grandeur future sous la forme rudimentaire de magie ; enfin, elle répug-nait au sentiment religieux et à la piété mystique par son impuissance à donner à l'âme une nourriture substantielle, et à la vie chrétienne une impulsion sérieuse vers le bien. Le mysticisme a été pendant des siècles l'allié de la spéculation : dans les néoplatoniciens polythéistes et chrétiens, dans Scot Erigène, dans Hugues et Richard de Saint- Victor, dans saint Bonaventure, il a tempéré les froides régions du raisonnement comme un souffle du midi, réag-i par l'intuition de l'essentielle unité des choses contre les petitesses de la pensée discursive, élarg-i le cercle étroit d'une orthodoxie intolérante en insistant sur la /ides qua creditur plutôt que sur la fides ovm creditur, sur la foi ellemême, fait subjectif et vie de l'âme, plutôt que sur l'objet de la croyance. Mais à mesure que la scolastique s'absorbe dans les questions de forme et les discussions infructueuses, il s'en sépare pour la combattre.
Quelques mystiques, tels que saint Bernard et Gauthier de Saint-Victor, en veulent à la dialectique parce qu'ils y voient un péril pour la foi de l'Eglise. D'autres, moins scrupuleux à cet ég"ard, mais non moins avides de posséder Dieu, se laissent entraîner par l'ardeur même du sentiment relig-ieux aux conclusions extrêmes de la spéculation panthéiste. A leurs yeux la dialectique est un labyrinthe où l'âme, au lieu d'arriver à Dieu, s'en éloigne et le perd. Par
1 Mort en 1436. — Raimundi libernaturœsivecreaturarum [theologia natiiralis], Strasb., 1496; Paris, 1509; Sulzbach, 1852, — Kleiber, De Raimundi vitn et scriptis, Berlin, 1856.
REMAISSANCE DES LETTRES 239
le sentiment ils vont droit à lui ; un élan du cœur les transporte, par-dessus les obstacles de la pensée, au centre des choses et au foyer de l'être, où leur conscience individuelle et la conscience de Dieu s'identifient. Aux uns, cette intuition de l'àme suffit, et réalise par enchantement leurs suprêmes aspirations. Tel est Eckart *, provincial dominicain de Cologne et type achevé du mystique panthéiste. D'autres, tout en se proposant pour but l'absorption en Dieu, ne prétendent y arriver qu'au prix de longs et laborieux efforts, ajoutant à l'amour de Dieu la volonté du bien et la lutte morale comme conditions indispensables du nirvana chrétien. Ce sont les Jean Tauler^, prédicateur dominicain à Cologne et à Strasbourg-, les Jean WesseP les Thomas à Kempis'% auteur présumé de V Imitation, qui doivent cet élément nouveau à l'influence toute pélagienne du nominalisme. Cette influence est plus marquée encore chez les Français Jean Gerson ^, chancelier, et Nicolas de Clémangis *"', recteur de l'université de Paris, dont le mysticisme n'est g-uèreque de l'ascétisme moral, et se distingue essentiellement de son homonyme g-ermanique. Mais sous ces formes diverses s'ag"ite une même tendance anti-scolastique et progressiste.
I 43. — Renaissance des lettres
A chacun des éléments de progrès dont nous venons de parler, correspond un groupe de faits historiques d'une portée immense et qui donnent à l'esprit de réforme une impulsion décisive. La libre pensée s'empare avidement des chefs-d'œuvre littéraires de l'antiquité, que lui révèle l'émigration grecque, et dont l'invention de l'imprimerie vient à point lui faciliter l'accès. L'esprit scientifique et la tendance naturaliste, admirablement servis par l'invention de la boussole et du télescope, triomphent dans la découverte de l'Amérique et du système solaire, et puisent, dans
' Mort vers 1300. — ^'oy. la monographie de Ch. Jundt. — - Mort en 1361. — »Mort en 1489. — ^ Mort en 1471. —'- Mort en 1429. — Voy. Ch. Schrai Ai, Essai sur Jean Gerson, Strasb., 1839. — * Mort en 1440.
la contemplation de ces horizons nouveaux et infinis, une ardeur et une assurance de plus en plus redoutables pour la scolastique et le système autoritaire de l'Eglise. Enmême temps le sentiment relig-ieux se retrempe dans le grand mouvement réformateur du xvi*^ siècle, dont le réveil littéraire du xv*' a été l'avant-coureur.
Sous les auspices du gouvernement byzantin, resté debout au milieu des ruines de l'ancien monde, la presqu'île hellénique conservait, sous des formes vieillies et pédautesques, les traditions littéraires et philosophiques de l'antiquité, le goût des études classi([ues, l'amour des g-rands noms de Platon et d'Aristote. On y étudiait ces penseurs dans le texte original de leurs ouvrag-es, à une époque où, en Occident, le grec était une langue non seulement morte, mais à peu près ignorée ; on les y entourait d'une sorte de culte, et on les admirait d'autant plus qu'on se sentait impuissant à les dépasser. Aussi long-temps que ces deux astres et leurs satellites brillaient au ciel de Byzance et d'Athènes, le goût des études savantes et la libre spéculation ne pouvaient disparaître du sol de la Grèce, et s'y conservaient en dépit du pédantisme théologique des empereurs. L'influence de l'Orient sur l'Occident était donc, malgré tout, bienfaisante et libérale.
Dans une certaine mesure, cette influence remonte jusqu'à l'époque des croisades. Par une de ces « ironies du sort » si fréquentes dans l'histoire, l'Eglise catholique recueillit de ces expéditions des fruits tout diflerents de ceux qu'elle en espérait. On s'était jeté sur l'Orient au nom de la foi romaine, et on en rapportait des hérésies. Les efforts inutiles que fit l'Eglise d'Occident, dans la première moitié du xv^ siècle, pour se concilier l'Eglise orientale, eurent des conséquences analogues. En entrant en contact avec l'Orient grec, elle en subit l'influence, bienfaisante pour l'Occident, mais contraire aux tendances hiérarchiques du catholicisme. Déjà dans les siècles antérieurs, les Calabrais Barlaam et Léonce Pilate, puis Dante, Pétrarque et Boccace, avaient nourri, en Italie, le g"OÙt des lettres grecques ; mais elles n'exercèrent sur l'Europe une action directe et féconde qu'à