‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 49 sur 100 · RENAISSANCE DES LETTRES · texte numérisé non relu

RENAISSANCE DES LETTRES

partir de 1438, et ce sont les savants, députés à Florence par l'Eglise byzantine, qui en furent les organes. Destinés à être les ag-ents de la réconciliation des deux Ég-lises, ils devinrent les missionnaires de la civilisation classique, envoyés par l'Orient dans l'empire des papes.

Les savants grecs affluèrent plus nombreux encore, et ce fut une véritable immigration orientale en Italie, quand Byzance et les derniers restes de l'empire d'Orient tombèrent aux mains des Turcs (1453). Par cet événement, l'Italie redevint, au point de vue littéraire, artistique et philosophique, ce qu'elle avait été deux mille ans auparavant: elle redevint Grande-Grèce ^ Dès 1440 le savant grec George Gémisthe Pléthon'^, député au concile de Florence, que les libéralités de Cosme de Médicis ont su retenir dans cette ville, y a fondé une académie platonicienne. Son compatriote Bessarion-^ lui succède dans la direction de l'école et dans son œuvre de propagande. Il défend l'Académie contre ses compatriotes Gennadius, Théodore de Gaza et George de Trébizonde, disciples du Lycée, et gagne, en dépit de la résistance des péripatéticiens soutenus par les orthodoxes, un grand nombre d'Italiens au culte de Platon.

La langue grecque exerçait sur les compatriotes de Dante un prestige irrésistible. On l'étudiait avec cette ardeur passionnée qui caractérise la race italienne. La philologie devint la science capitale. Ermolao Barbaro de Venise, Laurent Valla de Rome, Ange Politien, furent les disciples empressés des exilés de Bysance. L'amour de la littérature

• A vrai dire, les traditions savantes de l'antiquité n'avaient jamais disparu complètement dans l'Italie méridionale, demeurée plus longtemps que le reste de la péninsule une dépendance de lempire grec; et si les écoles du Mont-Cassin, de Salerne et de Naples doivent leur célébrité aux Normands et à Frédéric II, leur première origine remonte sans doute au delà de l'époque normande et germano-arabe (Daremberg, Histoire des sciences médicales, p. 259, ss.). Le pays dont le nom est aujourd'hui — ou du moins était naguère encore synonyme d'ignorance et de fanatisme, a été la patrie des Telesio, des Bruno, des Campanella, c'est-à-dire des lumières et de la tolérance religieuse (Lange, Histoire du matéi'ialisme, I, p. 157). — - Hegl wv' AgioTOTéXTiç ^iqôç nA-dtcûva ôiatpsQexai, Paris, 1540. — Nônœv avYYe«<Pn (tVagm. recueillis par C. Alexandre et trad. par A. Pellissier, Paris, 1858). — ^ Adversus caliimniatores Platonis, Rome, I4ti9.

ancieiiue et le dégoût du langage scolastique gagna jusqu'aux princes de TEglise. Le cardinal Nicolas de Guse (Cues ou Kuss*), en qui il y a l'étoffe d'un Bruno et d'un Descaries, ose critiquer ouvertement les erreurs de la scolastique et recommander, comme préférable de tout point au système régnant, la philosophie de Platon, qui dans sa pensée, se combine avec la théorie pythagoricienne des nombres. Le flot du classicisme monta jusqu'au trône pontifical, et l'on sait combien Léon X et son secrétaire Bembo préféraient Cicéron à la Vulgate. Dans l'esprit des hauts dignitaires de l'Eg-lise, comme dans les préoccupations des savants laïques, des poètes, des artistes, la religion de Virgile et d'Homère se substituait à celle du Christ, le joyeux Olympe au sévère Golgotha ; Jéhova, Jésus, Marie, devenaient Jupiter, Apollon, Vénus ; les saints de l'Eglise se confondaient avec les dieux de la Grèce et de Rome; en un mot, l'on revenait au paganisme.

Marsile Ficin ^, disciple de l'Académie florentine, continue la lutte engagée par Bessarion en faveur de Platon. Pour lui le platonisme est la quintessence de la sagesse humaine, la clef du christianisme et le moyen seul efficace de rajeunir et de spiritualiser la doctrine catholique. Éditeur, traducteur et commentateur de Platon et des alexandrins, Marsile Ficin est un des pères de la philologie classique moderne en même temps que de la renaissance philosophique. A ses côtés brille d'un éclat non moins vif le nom du comte Jean Pic de la Mirandole 3. A l'étude de la langue et de la littérature grecques, il joint celle de l'hébreu,

'Diocèse de Trêves. — Cusanus, dont le vrai uom est Krebs, est mort en 1464. Ses Œuvres ont paru en 3 vol. in-fol. Paris, 1514. Le plus connu de ses traités, De docta ignorantia, se trouve dans le premier volume. Le second, renfermant ses traités d'astronomie et de mathématiques, nous le montre comme précurseur de Copernic et de la réforme du calendrier. Sa doctrine de Dieuunité absolue et de la coïncidence des contradictoires, prélude à Bruno, à Schelling et à Hegel. ^ — ^'oy. Richard FalUenberg, Esquisse de la philosophie de Nicolas de Cuse[a\\.). — - Florentin, 1433-1499. — C'est aussi Florence et le siècle de la renaissance littéraire qui donnent le jour au grand politi(jue et patriote italien Nicolo Machiavelli (1469-1347], auteur de // principe, etc., dont le système repose sur ce principe que la fin justifie les moyens (séparation de la politique d'avec la morale). — * 1463-1494.

NÉOPLATONISME — TIIÉOSOPHIE — MAGIE 243

persuadé que la Kabbale juive est une source de sagesse non moins imporlanle que Platon et la Bible. Il lègue son amour de la philologie et des études kabbalistiques à son neveu Jean-François Pic de la Mirandole ^ moins doué que lui et d'une piété plus étroite, et à son disciple, le Souabe Jean Reuchlin^, qui, de retour en Allemagne, y crée la philolog-ie classique et hébraïque, et prépare, en combattant Hochstraten et les obscurantins, la délivrance spirituelle de sa patrie.

I 44. — Néoplatonisme. — Théosophie. — Magie

Du mélange des idées nouvelles et des vieilles superstitions naquirent des théories bizarres, calquées en partie sur les doctrines néopythagoriciennes et alexandrines. Mais tandis que ces dernières marquent le déclin de la pensée grecque, leurs congénères du xv^ siècle sont les avantcoureurs de sa résurrection et comme les échelons par lesquels l'esprit philosophique et scientifique s'élève à l'autonomie. Elles se résument dans le mot théosophie. La théosophie partage avec la théologie la croyance au surnaturel et avec la philosophie la foi en la nature. Elle est un entre-deux, une sorte de transition entre la théologie et la pure philosophie. Ce n'est pas encore la science expérimentale moderne; car elle se fonde sur une révélation interne, supérieure à l'expérience sensible et au raisonnement. De là ses préférences pour les doctrines secrètes. Ce qui s'offre à elle sous cette forme, elle le saisit avec avidité pour en faire son profit. De là l'enthousiasme que le néoplatonisme et sa j)roche parente, la kabbale 3, inspirent à Pic de la Aliran-

' U69-1533. — - 1455-1522. — ^ Les écrits dont le contenu est dit Kabhalah (tradition, de kibbél, il a reçu) remontent, quant à leur fonds doctrinal, bien au delà de l'époque dont nous nous occupons, mais n'ont reçu sans doute leur forme définitive et en tous cas ue sont connus de la chrétienté que 'depuis la fin du moyen âge. Les principaux sont le Sépher jetii-ah ou Livre de la cvéalion, imprimé à Amsterdam avec traduction latine en 1642, et le Sépher hassohar ou Livre de la lumière, imprimé pour la première fois à Crémone et à Mantoue en 1559. Le .S", jezirali qui s'inspire de l'arithmétisme pythagoricien, distingue 32 voies de la sagesse divine ou Sep/iirolh (cercles), cest-à-dire

dole, t|iji les assimile à la Bible, et à Reucliliii, qui les

degrés de révolution créatrice et formes générales de l'être. Les dix premières sont : l'Esprit divin, principe premier où toutes choses préexistent à létat de germeou d'indifîérence; le souffle émané de l'Esprit ou l'air vivifiant; l'eau; le feu, dont Dieu a fait son trône et larmée céleste ; le zénith ; le nadir, et(7-10)les quatre points cardinaux. Les quatre premières S. préfigurent les éléments constitutifs du monde spirituel et matériel ; les six autres, leur forme et leur distribution dans l'espace. Ces dix S (la décade sacrée) constituent le monde idéal tel qu'il est d'éternité en Dieu, dont elles émanent comme Parole ou Verbe créateur [Genèse, \, 3). Les 22 qui suivent correspondent aux lettres de l'alphabet, éléments constitutifs de cette Parole, et forment, par une combinaison variée à l'infini, le monde réel, vrai temple du Très-Haut. — Le Zohar, ainsi appelé d'après Daniel, XU, 3, n'est pas seulement une cosmogonie, mais une théogonie, bien qu'au point de vue panthéiste de la Kabbale les deux termes s'identifient : il nous montre, non plus la genèse d'un monde distinct de Dieu, mais la genèse de Dieu. En effet, l'Etre infini [Ein Sôph) n'est encore ni Dieu ni quoi que ce soit de déterminé; il est sans attribut aucun, puisque tout attribut est une détermination, une distinction, et toute distinction, une limitation ; il est le Non-être d'où l'être sortira, l'Inconnu des inconnus non seulement pour nous, mais pour lui-même. Pour être, il faut qu'il se développe, se détermine, qu'il se donne des attributs, qu'il revête des formes [kelim). Ces manifestations successives de l'Etre s'engendrant lui-même (sephiroth) sont au nombre de dix (cf. les dix catégories d'Aristote) et forment trois trinités, plus la Trinité suprême qui les résume et parfait la décade, savoir : l'Infini se distinguant du fini, la Raison qui produit les idées (l'intellect actif d'Aristote) et l'Intelligence qui les conçoit (l'intellect passif ou femelle. Première trinité, monde intellectuel); la Grâce, la Justice et leur synthèse, la Beauté (deuxième trinité, monde moral); la Victoire (force expansive?) la Gloire (étendue, quantité ?) le Fondement (mesure, proportion? Troisième trinité, monde matériel); enfin la Royauté, résultante harmonieuse des neuf sephiroth qui précèdent. A chacune d'elles correspond un des noms donnés à Dieu par l'Ancien Testament, à la dernièrele nom à'Aclonaï. Leur totalité est appelée Adam Kadmon, VHomme. type, c'est-à-dire que l'espèce humaine est le résumé de l'Univers, Dieu ou l'Etre réalisé dans sa plénitude. — Ainsi que cette théologie, la pneumatologie ou démonologie et l'anthropologie qui s'y rattachent, ressemblent en somme, à s'y méprendre, aux doctrines de Plotin, de Jamblique, de Proclus, de Scot Erigène. Nous n'essayerons pas de donner au lecteur une idée, même approximative, de l'amphigouri de formules magiques et d'allégories à l'orientale où se cache le fond du système et où, selon la pittoresque expression d'un contemporain, l'on est tenté parfois de se croire dans une maison de santé; ce fond est après tout le monisme évolulionniste, et ces deux termes signifiant panthéisme, on conçoit que les auteurs et les conservateurs de la Kabbale en aient fait mystère ; on s'explique d'autre part le prestige qu'elle exerce, et comme hérésie et comme science occulte, sur les libres penseurs de la Renaissance. — Consulter : Munk, Système de la Kabbale, Paris, 1842; Mélanges de philosophie juive et arabe, Paris, 18.39. — Ad. Franck, La Kabbale ou la philosophie l'eligieuse des Hébreux, Paris, 1843.

NEOPLATONISME — THEOSOPHIE — >fAGIE 245

exalte dans ses traités De verho miri/ico^ et De arte cabalistica^.

La théosophie ne se contente pas de sonder le grand mystère ; il ne lui suffit pas de connaître la nature; elle veut ce que voudra Francis Bacon : régner sur elle, la dominer, rassujeltir. Et de même qu'elle prétend parvenir à la connaissance des choses par une doctrine secrète, elle se flatte d'arriver à se les soumettre par un art secret, par des formules, des pratiques mystérieuses. C'est dire qu'elle passe nécessairement à la magie ou théurg-ie *. La magie se base sur ce principe néoplatonicien, que le monde est une hiérarchie de forces divines, un système d'agents échelonnés en une série ascendante et descendante, où les agents supérieurs commandent et les agents inférieurs obéissent. Pour pouvoir gouverner la nature et la transformer au gré de ses désirs, il faut donc que le théosophe s'assimile les forces supérieures dont relève la sphère sublunaire, et comme au point de vue d'Aristote et de Ptolémée, ces forces supérieures sont les puissances célestes, les agents sidéraux, l'astrologie joue un rôle capital dans les élucubrations théosophiques.

Cette union du platonisme ou mieux du pythagorisme avec la théurgie et la magie se personnifie le plus complètement dans le disciple de Reuchlin, Agrippa de Nettesheim*, auteur d'un traité De vanitate scientiat'um, dirigé contre le dog-matisme scolastique ; dans Jérôme Cardan % médecin et mathématicien distingué, dont les doctrines, singulier mélange de superstitions astrologiques et d'idées libérales, sont traitées d'anti-chrétiennes par les orthodoxes de l'époque ; dans le savant médecin suisse Théophraste de Hohenheim, dit ParacelseS qui partage avec Pic de la Mirandole, Reuchlin et Agrippa la foi en la lumière interne,

- 'Bâle, un. — ^Haguenau, 1S17. — ' Comp. §§ 23-26. — * Né à Cologne en 1487, mort à Grenoble en 1333.— ' De Pavie, 1501-1376. — Opéra omnia,Lyon, 1663. — Cardan marque dans l'histoire des mathématiques par sa règle pour la solution des équations du troisième degré (Ars magna site de regulis algebraicis, publié en 1343, la même année que les Révolutions célestes de Copernic). — ^ 1493-1341. — Opéra, Bàle, 1389 ; Strasb , 1616 ss.

1>U) PHILOSOPHIE Dr IMOYI-N ACK

« hicii saj)6i'i(;ure à la bestiale raison », et l'amour de la Kabbale, dont les doctrines se confondent, dans sa pensée, avec le christianisme. De VAdam Kadmon, qui n'est autre que le Christ, procèdent, selon Paracelse, l'âme du monde el la mnllitude des esprits qu'elle gouverne, les sylvains, les ondines, les gnomes, les salamandres ; et celui qui, |)ar une obéissance absolue à la volonté divine, s'est uni à V Adam Kadmon et aux inlellig-ences célestes, est le meilleur des médecins et possède la panacée universelle, la pierre philosophale. A beaucoup de superstition et à quelque peu de charlatanisme, ces précurseurs de la réforme scientifique unissent un vif sentiment de la réalité et une profonde aver sion pour le scolasticisme, que leurs dédains conîribuent puissamment à battre en brèche.

^ 43. — Aristote contre Aristote ou Péripatéticiens libéraux. — Stoïciens. — Épicuriens. — Sceptiques

En même temps que Pléthon et Bessarion prêchaient le culte de Platon, Gennadius, George de Trébizonde, Théodore Gaza, zélés péripatéticiens et adversaires de l'Académie de Florence, initièrent l'Italie savante à l'étude des textes d'Aristote. A mesure qu'on se familiarisait avec la langue du grand philosophe, on se persuada qu'entre le véritable Aristote et celui de la scolastique il y a de sensibles différences, et tandis que IMaton, Plotin, Proclus séduisaient les imaginations ardentes, les esprits positifs, non moins ennemis de la philosophie traditionnelle que les académiciens de Florence, en appelèrent d'Aristote mal étudié et mal compris à l'Aristote authentique des textes grecs. Il arriva dès loi-s pour le Stagirile ce qui vers 183.'j est arrivé pour Hegel. Le système qui passait pour le plus ferme soutien de l'Eglise se trouva en désaccord avec elle sur plusieurs points essentiels, et, en opposition au péripatétisme officiel, il se forma une école aristotélicienne libérale, composée en majeure partie d'éléments laïques. Tout en observant à l'égard de l'Eglise une prudente réserve, ces péripatéticiens de la gauche travaillent à la ruine de son système

autoritaire eu dévoilaut uue à uue les Iiérésies du philosophe qu'elle protégeait avec une aveugle tendresse. Gonvaiuere d'hérésie un "auteur que l'Eglise a déclaré infaillible, c'était convaincre l'Eg-lise de faillibilité, c'était s'attaquer à son autorité souveraine dans le domaine de la pensée, c'était répondre, -par l'airranchissenient des intelligences, à l'afFrancliissement des consciences qui s'opérait au delà des monts.

Dans son traité De V immortalité de Vàme^, le chef de la nouvelle école", Pierre Pomponat (Pomponazzi^), ose soulever la question de savoir si l'inimortalilé est un corollaire des principes d'Arislote, et la résout, avec Alexandre d'Aphrodisie ^, dans le sens négatif. C'était, d'une part, méconnaître l'autorité de saint Thomas, qui avait déclaré la philosophie du Stagirite favorable à ce dogme fondamental de la religion ; c'était, d'autre part, contester la doctrine elle-même, puisque la philosopliie d'Aristote n^élait pas, aux yeux de Pomponat comme aussi au point de vue ecclésiastique, un système entre plusieurs, mais la philosophie par excellence. Pomponat, qui a besoin de se concilier Léon X pour échapper à ses foudres, déclare que, quant à sa personne, il croit à l'immortalité, parce qu'il croit à l'autorité de l'Eglise en matière religieuse, mais d'après la manière dont il réfute les objections qu'on adresse à la doctrine contraire, il est évident ([u'il ny croit pas.

Quoi qu'on en dise, écrit-il, on ne saurait admettre que tous les Jiommes soient appelés à la perfection intellectuelle, et quant à la perfection morale, elle ne consiste pas en un idéal irréalisable sur la terre, mais dans l'accomplissement des devoirs qu'impose à chacun sa tâche spéciale. Un magistrat consciencieux et intègre a atteint,

' Tractafui de iiiunovkililate anirme, 1534. Nombreuses éditions. — -' Dite école de Padoue, d'après ja ville où professait son chef Pomponat. — ^ Né à Mantoue en 1462, mort en 1525: professeur à Padoue. — Voy. sur Pomponat : Ad. Franck, Moralistes et philosophes, 2o édit., Paris, 1874. — * Voy. sur les alexandristes et les averroïstes : la Préface de Marcile Ficin à sa traduction di; Plotin. Les uns interprétaient Arislote, avec Averroès, dans le sens panthéiste, les autres, avec Alexandre d'Aphrodisie, dans le sens déiste. Les uns et les autrt^s niaient l'immortalité individuelle et le miracle.

nn PHILOSOPHIE DU MOYEN AGE

dans sa sphère, la perfection dont il est capable et à laquelle il est destiné ; un fermier laborieux, un commerçant, un artisan honnête et actif, réalisent, chacun selon ses moyens, la perfection relative dont la nature leur a fourni les éléments. La perfection absolue n'appartient qu'à l'Etre absolu.

Ouantà l'argument qui conclut à l'immortalité de l'âme, de la nécessité d'une récompense sans fin pour la vertu, d'un châtiment sans fin pour le crime, il repose sur une notion fausse, ou tout au moins imparfaite et mesquine, de la vertu et du vice, de la récompense et du châtiment. La vertu qui ne s'exerce qu'en vue d'une récompense autre qu'elle-même n'est pas la vertu, et ce qui le prouve, c'est que tous nous regardons un acte accompli d'une manière complètement désintéressée et sans l'espoir d'en retirer un profit matériel quelconque, comme plus méritoire qu'une action faite en vue d'un avantag-e ou d'un intérêt à satisfaire. Il faut distinguer entre la récompense essentielle et la rémunération accidentelle de la vertu. La récompense essentielle, inhérente à la vertu et qui par conséquent ne lui fait jamais défaut, c'est la vertu elle-même et la joie qui en est inséparable ; et il en est de même du vice, qui recèle son propre châtiment, lors même qu'il n'est pas suivi de peines extérieures et accidentelles. Que le peuple pratique le bien en vue de la rémunération d'outre-tombe, qu'il s'abstienne du crime par peur de l'enfer, cela est certain, mais prouve que ses idées morales sont encore dans leur enfance et qu'il a besoin de hochets et d'épouvantails là où le philosophe agit uniquement d'après des principes.

Mais si l'âme n'est pas immortelle, toutes les relig-ions sont dans l'erreur, et l'humanité tout entière s'abuse ! Eh oui! Platon ne dit-il pas qu'en plusieurs choses tous les hommes sont dupes d'un même préjugé ?Et ne réduit-il pas ainsi à bien peu de chose la valeur de l'arg-ument tiré du consetîsus gentium ? Four ce qui est enfin des apparitions de morts, des résurrections et des revenants, ces sortes de preuves en faveur de la vie à venir ne prouvent autre chose que la merveilleuse puissance de l'imag-ination secondée par la crédulité. Si, comme Aristote l'enseig-ne positivement,

l'àmc est la fonction du corps, il est évident qu'il ne saurait y avoir d'âme sans corps. Et que devient dès lors la sorcellerie, l'évocation des esprits ? Que devient le surnaturel?

Dans son traité Des enchantements^, Pomponat se prononce ouvertement contre le miracle comme suspension de l'ordre naturel des choses, et si, pour donner le change à l'Inquisition, il admet les miracles de Jésus et de Moïse, il les expli(jue nalurelleuKMit, c'est-à-dire qu'il les nie indirectement. Et il les nie de par l'autorité de celui (jue l'Eglise considérait comme le plus ferme soutien du surnaturel chrétien, de par l'autorité d'Aristote !

Enfin, dans son traité Du Destin "^, il s'étend avec une complaisance évidente sur les contradictions que renferment les doctrines de la prescience et de la providence divines, de la prédestination et de la liberté morale. Si Dieu ordonne toutà l'avance et prévoit tout, c'est quenous nesommespas libres; si nous sommes libres, c'est ([ue Dieu ne prévoit pas nos actes, et se trouve, quant à l'intelligence, dans la dépendance de la créature. Aristote lui-même — Pomponaf ne le dit qu'à mots couverts, tant est grande encore l'aiiloiité du philosophe patronné par l'Eglise — Aristote lui-même se contredit dans cette grave question, dont la solution semble dépasser la capacité de la raison humaine. Quoi qu'il en soit, c'est le délerniinisnie (jui a pour lui la logique, et c'est à lui qu'appartiennent les sympathies de Pomponat. Le mal vient donc de Dieu! lui objecte le nominalisnie scolasli([ue. 11 est obligé d'en convenir, nuiis il s'en console en pensant que, s^il n'y avait pas tant de mal dans le monde, il n'ij aurait pas non plus tant de bien.

Porta-*, Scaliger ', C'.remouiui', /abarella", conliuueul, à travers le xvi' siècle^ le j)éri[)atélisuu' liliéial de Pomponat,

• De naliirnliuin effecluum admirandoruin causis s. de incantationibiis liber, 'Bàle. 13o6. — * De falo, libevo arbitn'o, prœdeslinalione, providenlia Dei libri V, liàle 1523. — ^ Mort en 1335. — De reruin naliirulibax principiis, Vïorencc, 1531. — * 148i-1538. — E.rerc. adi\ Cardanum. — '■' 1532-1031. Prof, à Ferrare cl à Padoue. — " 1533-1589. Prof, ù Padoue. — Opéra, Leyde, 1387.

250 l'HILOSOPHlE DU MOYEN AGE

dont ils épousent les idées sur l'âme en même temps que la prudente réserve, recommandée par cette devise de Gremonini: Jntus lit Jibet, foris ut moris est. L'Ég-lise cependant les surveillait de près et les soup«;onnait d'athéisme. Un rejeton de cette école, Lucilio V^anini*, esprit remuantet d'une excessive vanité, se fit brûler par l'Inquisition en dépit ou peut-être à cause de sa déclaration « qu'il ne dira son opinion sur l'immortalité de l'âme que quand il sera vieux, riche et Allemand. » Déjà ces péripatéticiens de la gauche ne jurent plus, comme les orthodoxes, sur la parole du m:iître. Ils vénèrent dans Aristote la personnification lapins complète de l'esprit philosophique, mais leur péripatétisme n'est plus une obéissance servile à la lettre de ses écrits, dont ils s'écartent à maintes reprises,

Quelques-uns, frappés de la similitude des doctrines authentiques d'Aristote et des doctrines platoniciennes et alexandrines, se rapprochent de l'Académie de Florence tout en portant haut le drapeau du Lycée, et d'autre part, les platoniciens, qu'une étude sérieuse a initiés aux arcanes de la métaphysique d'Aristote, consentent à un compromis entre le platonisme et le péripatétisme. C'est, du côté platonicien, Jean Pic de la Mirandole, dont un travail sur l'accord de Platon et d'Aristote demeure inachevé; c'est, du côté néo-péripaléticien, André Césalpin '^, savant naturaliste, qui pressent la découverte de Harvey et crée un système artificiel de botanique. L'univers, selon Césalpin, est une vivante unité, un org-anisme parfait. Le « premier moteur » est la substance même du monde, substance dont les choses particulières sont les modes ou déterminations. Il est à la fois la pensée absolue et l'être absolu. Pour être

1 Son vrai nom est Pompejo Ucilio. Dans ses ouvrages il sappelle Julius Cgesar Vaninus. Né à Tauresano, près de Naples, en dSSS, il fut brûlé vif à Toulouse, après avoir eu la langue coupée, le 9 février 1619. Il a laissé deux ouvrages : Amphitheatrum n'tevnie pi-ondentiie, Lyon, 1613, et De admirandix nalufie arcanis, Paris, 1616 (plus connu sous le titre de Dialogues sur la nature, Irad. Cousin). — - 1509-1603. Médecin de Clément Vllf. — Qiixstiones peripateticiv, Venise, 1571. — Dtemoniim investigalio pevip., Venise, 1593.

un mode de la substance divine, l'âme humaine n'en est pas moins immortelle, puisque son essence, la pensée, est indépendante du corps.

D'autres encore, comme Bernardino Telesio', deCosenza, le fondateur de VAcademia Telesiana ou Cosentina de Naples, et le Dalmate Fran&esco Patrizzi"', nourris tout à la fois d'humanités et de la science secrète de Paracelse et de Cardan, se rapprochent, dans leurs conceptions cosmolo- ^iques, des systèmes naturalistes de l'école ionienne. A Telesio se rattachent les noms célèbres de Giordano Bruno (| 49) et de Francis Bacon (§ 51), qui tous deux le connurent et subirent son influence.

De ce côté-ci des monts, tandis que le génie spéculatif de l'Italie méridionale ressuscitait le vrai iVristote, Platon, Parménide, Empédocle, l'esprit français et flamand, plus sympathique à la philosophie morale et à la science positive qu'à la spéculation métaphysique, faisait revivre le pyrrhonisme dans Michel de Montaigne ^, Pierre Charron '', Sanchez », Lamothe-Levayero, le stoïcisme dans Juste Lipse ', l'atomisme dans le savant physicien Gassendi, adversaire de l'intellectualisme cartésien*^. Si ces libres penseurs, à l'exception de Gassendi dont le xviii" siècle reprendra les doctrines, ne contribuent pas directement au renouvellement de la philosophie, du moins y travaillent-ils d'une manière indirecte en discréditant la métaphysique de

' 1508-1588. — De natura Juxla propria ])rincipia ii/jri /X, Ni\\i\es, \^S(\. —

— lo27-:l597. — Discussiones peripatetiae, Venise, 1571 ss. ; Bàle, 1581. — Aoiy/ de universis philosophia, Ferrare, 1491. — ' 1533-1592. — Essais, éc\.,pr., Rordeaux, 1580. — Étude sur Montaigne par Prévost-Paradol, dans léd. Y. Leclerc (Paris, 1865 . — ' 1541-1603. — De la sagesse, Bordeaux, 1601. — "■ Mort à Toulouse en 1632. — ■ Traclatus de prima univer^sali scientia, quod nihil sciliir, Lyon 1581. Tractatus philosophici, RoUerd., 1649. — " 1586-1672. — Dialogues faits à Cimitation des anciens, Mons, .1673 ; Œuvres, Paris, 1669. — '' 1547-1606.

— Manuductio ad stoicam philosophiam ; elc. — »* Pierre Gassendi, né en Provence [1692), prévùl de TEglise cathédrale de Digne, professeur de mathématiques au collège royal de France, mort en 1655. — Exercitationes paradoxicx adversus Arisloteleos, Grenoble, 1624 et La Haye, 1659, — Objectiones ad meditationes Carlesii et Instanliir ad Carlesium. — De vita, moribus et doctrina Epie, Leyde, 1647. — Animadversiones in Diog. L. de vita etphil. Epie, ihid., 1649.

— Syntagma philos. Epie, La Haye, 1655, etc. - P. G. Opéra, Lyon, 1658; Florence, 1727.

l'Ecole, encore très puissante, en dénonçant l'inanité de ses formules, la stérilité de ses dis|3utes. Humanistes et naturalistes, dog-matiques et sceptiques, Italiens et Français, sont unis dans une même pensée d'afFranchissement, de réforme, de prog-rès. Nature est leur mot d'ordre à tous, de même qu'à l'âge tliéologique de la Grèce a succédé l'ère des physiciens.

§ 46. — La Réforme religieuse

Ce sont les idées qui éclairent l'humanitédans sa marche, mais c'est la volonté, ce sont les passions instinctives qui la font marcher. L'humanisme démolissait pierre à pierre le système laborieusement construit par les docteurs de l'Eglise ; mais, soit prudence excessive, soit indifférence, il évitait de s'attaquer à l'Eglise elle-même, et affectait à son ég'ard une soumission respectueuse. Pomponat, Scaliger, Erasme, Montaigne étaient assurément plus lilDérauxque les chefs de la Réforme ; mais leur libéralisme même, en les rendant indifférents en matière de religion, les paralysait dans la grande œuvre de l'affranchissement des consciences. L'Eglise était si tolérante envers l'antiquité païenne, si éprise des études classiques, les papes eux-mêmes si lettrés, si éclairés, si mondains ! L'omnipotence spirituelle de Rome n'en était pas moins un des principaux obstacles qui s'opposaient encore à la réforme philosophique, et pour ébranler le colosse, il fallait un levier plus fort que l'amour des lettres, de plus puissants mobiles que le goût de la libre pensée. Ce levier, ce fut la conscience religieuse de Luther et des réformateurs. Au nom de la puissance intérieure qui les subjugue, les entraine, ils s'attaquent, non plus au système philosophique patronné par l'Eglise, mais à l'Ég-lise elle-même et au principe de son autorité souveraine.

On l'a vu, l'Eglise du moyen âge est à la fois Eglise et Ecole, dépositaire des moyens de salut et dispensatrice de l'instruction profane. Aussi longtemps que les peuples étaient barbares, la puissance qu'elle exerçait en cette double qualité était bienfaisante, légitime, nécessaire. Mais,

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