‹ Histoire de la philosophie européenneChapitre 50 sur 100 · LA RÉFORME RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

LA RÉFORME RELIGIEUSE

continuée au delà de l'époque où l'élève est devenu majeur, la meilleure des tutelles devient un joug- dont il tend à s'affranchir. La Renaissance a enlevé de fait à l'Église son caractère d'école unique et privilégiée, mais s'est inclinée devant elle comme suprême autorité religieuse et morale. La Réforme vient compléter l'œuvre du xv" siècle en émancipant la conscience. Le trafic des indulgences est l'occasion qui la fait éclater. Ce commerce houleux se trouvait légitimé par le système catholique. L'Eglise représentant Dieu sur la terre, ce qu'elle commande, c'est Dieu même qui le veut. Si donc elle demande de l'argent et attache à cette contribution la promesse du pardon des péchés, le fidèle n'a qu'à s'incliner et à s'exécuter. Le procédé choque peut-être quelque peu le sens moral. Mais que sont nos impressions individuelles auprès de la révélation que l'Eglise tient de Dieu? Les voies de Dieu sont-elles donc nos voies, et la folie divine nest-elle pas plus sage encore que la sagesse des hommes ? La vérité révélée n'a-t-elle pas été dès le principe en scandale aux enfants du siècle?... La conscience de Luther fait justice de ces sophismes. En protestant contre le scandale des indulgences, elle se révolte contre le dogme qui le sanctionne, contre le pouvoir spirituel qui le préconise. Aux prétentions d'une Eglise à ce point mal inspirée, elle oppose l'autorité souveraine de l'Ecriture ; à la doctrine catholique du mérite des œuvres, l'Evangile de la justification par la foi.

Le principe proclamé par Luther et qui bientôt le sera par les Zwingle, les Calvin, les Farel, ne tarde pas à pénétrer, comme un réactif puissant, toutes les sphères de la vie humaine. Du moment que l'on tenait pour vrai que la foi seule sauve et non les œuvres, les abstinences imposées par l'Église perdaient leur prix. Si la grâce est tout, devait-on se diie, si le mérite n'est rien, Dieu ne saurait nous savoir gré de renoncer aux joies et aux devoirs de la vie, à la fa- , mille, à la société. Déjà Luther, qui est loin d'aimer la philosophie, mais qui a un sentiment très vif de la nature, travaille à bien des égards dans le sens humanitaire et moderne, en abolissant, du moins en principe, le dualisme du

Spirituel cl du temporel, des clercs et des laïques, du ciel et de la terre. Mélanchthon, qui est à la fois disciple de la Renaissance et champion de la Réforme, a parfaitement conscience de la solidarité qui existe entre le réveil littéraire et le réveil religieux. Enfin, les deux courants se confondent dans Ulrich Zwingle', à la fois chrétien convaincu et penseur indépendant, dont la théolog-ie est une protestation énergique contre le dualisme d'une nature athée et d'un Dieu contre nature.

§ 47. — Scolastique et théosophie dans les pays protestants. Jacques Bœhme.

La tendance progressiste de Zwingle fut loin cependant de prévaloir, au xvi^et au xvn'' siècles, contre le zèle doctrinaire des théologiens du Nord. A l'autorité de l'Eglise et du pape succède, chez les protestants, celle de la Rible et des symboles de la Réforme. On ne pouvait passer d'un jour à l'autre du rég'ilne autoritaire à l'absolue liberté. La conscience religieuse, violemment secouée par une soudaine révolution, avait besoin d'un guide capable de remplacer celui qu'elle venait de perdre. De son coté la théolog"ie, dans sa lutte contre le catholicisme, ne pouvait se passer d'une autorité extérieure visible, normative en matière de science comme en matière de religion. La Réforme n'amena donc pas .une transformation immédiate de la philosophie; en dépit des efforts de Nicolas Taurellus '^ de Montbéliard (1547-1606) et de Pierre de la Ramée ou Ramus ^ (151.5- 1572), ardents ennemis de la routine et du système d'Aristote tel qu'on l'avait compris jusqu'alors, l'Ecole continua

' Œuvres, éd. Scliuler et Schullhess,8 vol., Ziirich, 1828-42. — - /'hilusophinj triumphus, Bàle, 1572. — Alpes ca;sie (contre Césalpin), Francf., lo97. — Synopsis Arist. Metaph., Hanov., 1596. — De mundo, Anib., 1603. — Uranologia, ibid., 1603. — De rerum .vlernitate^ Marb., 1604. — Schmid de Schwarzenberg, Nicolas Taurellus, le premier philosophe allemand, 2e éd., Erl., 1864 (ail.). ^ Animadversiones in dialecticam Aristotelis, Paris, 1534; Institutiones dialecticn',. ibid., 1543; etc. Voy. les monographies de M. VA\. Waddington (Paris, 1848) et de M. Ch. Dcmaze (F^aris,

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de professer le péripatélisme traditionnel, accommodé par Mélanchthon ^ aux exigences du dogme protestant.

Mais en dehors des universités, l'opposition anti-scolastique des enthousiastes de la Kabbale se continue dans le mystique Valentin Weig-eP-, dans les deux Van Hclmont3, dans l'Anglais Robert Fludd^, qui, en bon prolestant et kabbalisle. prend la Genèse pour base de sa cosmologie, dans le savant morave Goménius*' et sa trinité de la matière, de la lumière et de l'esprit, enfin, dans Jacques Bœhme, le théosophe par excellence (157o-l(324).

Né de parents pauvres près de Gœrlitz en Lusace, et voué de bonne heure à la profession de cordonnier, Bœhme manque d'instruction classique, mais la Bible et les écrits de Weigel lui sont familiers et suffisent à développer les germes puissants qui sommeillentdans cet enfant du peuple. Il devine que les choses visibles recèlent un grand mysfére, et il brûle du désir de le pénétrer. Ghrétien fervent, il sonde les Ecritures en suppliant Dieu de l'éclairer de son Esprit, et de lui révéler ce qu'il n'est donné à nul mortel de découvrir • par ses propres efforts: et il est exaucé. Dans trois révélations successives, Dieu lui mqntre le centre intime de la mystérieuse }iature et lui permet de pénétrer d'un coup d' œil rapide jusqu au cœur des créatures. Gédant à l'avis pressant de quelques amis, il se décide à consigner ce qu'il a vu dans un écrit qu'il intitule Aurora et qui lui vaut de leur part, le titre de philosophe teutonique. Ge livre •>, ainsi que plusieurs autres qui suivent^, est écrit en alle-

' Ethicœ doctrine elementa, 1538, etc. — -Pasteur saxon, lo33-io93. — Fvùjei atavx6\, nosce le ipsum, 1618, etc. — * Morts en 1644 eLen 1699. — J. Bapt. Helmont, Opéra, Amst. 1648. Fr. Merc. Helmont, Seder olam s. ordo sseculovum hoc est hislorica enaralio doctrinœ philosophiœ per unum in quo sunt omnia, 1693. — * Mort en 1H37. — Ulriusi/iie cosmi metaphysica, physica atque technica historia, Oppenh., 1617. — Phil. inosaica. 1638. — '' Mort en 1671. Syaupsis phy- .<ices ad lumen divinum reformaUe. Leipz., 1633. — '^ \J Aurore a été traduite en 2 vol. (Paris, an VIII) par Saint-Martin, enthousiaste adhérent de Bœhme et ide la théosophie (1743-1803). — Voy. Matter, Sainl-Martin, le philosophe inconnu, sa l'ie et ses écrits, son maître Martinec et leurs groupes, Paris, IS62. — A. Franck, La philosophie mystique en France, Paris, 1860. — ' Description des trois principes de l'essence divine. — De la triple vie de l'homme. — De l'incarnation, des souffrances, de la mort et de la résurrection du Christ. — Du mystère

mand, la seule langue qui soit familière à Bœhme, el par là déjà, il appartient au monde moderne : il renferme, en outre, des hérésies dont l'auteur n'a pas l'air de se douter, mais qui lui attirent, de la part du pasteur de Gœrlitz, une virulente admonestation ex cathedra et une surveillance jalouse pour le reste de ses jours.

Dès la préface, en effet, l'orthodoxie la plus sincère s'y rencontre avec les idées spéculatives les plus avancées. Si vous voulez être philosophe et sonder la nature de Dieu et la nature des choses, demandez avant tout à Dieu le Saint- Esprit qui est en Dieu et dans la nature. Avec l'assistance du Saint-Esprit vous pouvez pénétrer jusque dans le corps de Dieu qui est la nature^, et jusque dans l'essence de la sainte Trinité : car l'Esprit divin est dans la nature entière comme l'esprit humain est dans le corps de l'homme.

Éclairé par cet Esprit, que découvre Bœhme au fond des choses? Une dualité constante, qu'il appelle tendresse et violence, douceur et amertume, bien ou mal. Tout ce qui est vivant renferme cette dualité. Ce qui est indifférent, ce qui n'est ni doux ni amer, ni chaud ni froid, ni bon ni mauvais, est mort. Cette lutte de deux principes opposés qui s'identifient dans la mort, Bœhme l'aperçoit dans tous les êtres sans exception : dans les êtres terrestres, dans les ang-es et en Dieu"^, qui est l'essence de tous les êtres \ Dieu sans le Fils est \\nQ volonté (\\\\ ne veut rien parce qu'elle est tout et a tout, une volonté sans stimulant, un amour sans objet, une puissance impuissante, une ombre sans consistance, une essence muette sans intelligence et sans vie, un centre sans circonférence, une lumière sans clarté, un soleil sans rayons, une nuit sans étoiles, un chaos où

divin et ten^estre. — De la pénitence. — De la vérjénéralion. — De l'élection. — Mysterium maynum, elc. (le tout en allemand). Editions d'Amsterdam (1075, 1682, 1730) el de Leipzig (1831 et suiv., 7 vol.). E. Boulroux, /. Bœhme, 1888. ' Auvora, chap. 2, 12; 10, 56 elpassim. — '^ Aurora, chap. 2, 40. — ^ Ibid., Préf., 97 ; 105: Gott, in dem Ailes ist und der selber Ailes ist; chap. 1,0: Gott ist der Quellbrunn odev das Herz der Natur; 3, 12 : Ev ist von nichts heryekommen, sondcvn ist selber Ailes in Ewiykeit ;3, 14: Der Vater ist A lies und aile Kraft besteht in ihm; 7, 20; Seine Kraft ist Ailes und allenthalben; 7, 25: Des Vaters Kraft ist Ailes in und ûber allen Himmeln; elpassim

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nul éclair ne brille, où nulle couleur ne se détaclie, où nulle forme n'apparaît : abîme sans fond, mort éternelle, néant. Dieu Père et Fils est le Dieu vivant, l'esprit absolu ou concret, l'être complet. Le Fils est l'infini concentré en luimême, le cœur du Père, le flambeau qui éclaire les immensités de l'Etre divin, comme le soleil répand la lumière dans les immensités de l'espace, le cercle éternel que Dieu décrit autour de lui-même, le corps de Dieu, dont les astres sont les organes et dont leurs orbites sont les artères éternellement palpitantes, la totalité des formes que renferment le ciel et la terre, la mystérieuse nature qui vit, qui sent, qui soufl^re, qui meurt et ressuscite en nous. Mais la dualité qui constitue Dieu et tous les êtres, n'est pas l'être primordial ; elle procède de l'unité ; le Fils procède du Père et vient en seconde ligne. D'abord les ténèbres, puis la lumière ; d'abord la nature, puis l'esprit ; d'abord la volonté sans objet ni conscience d'elle-même (der ungrundliclie Wille) puis la volonté consciente (der fassliche Wille) *.

S'il est facile de dégager de ces métaphores les idées caractéristiques de Schelling-, de Hegel, de Schopenhauer, la forme qu'elles revêtent chez Bœhme est purement théolog"ique. Ce précurseur de la philosophie allemande est un voyant qui semble ne pas se comprendre lui-même, tant il est dominé encore par la conception traditionnelle des choses. La pensée, dans le monde protestant a chang-é de maître : mais elle est restée servante, anciUa Uieologiœ. Son affranchissement définitif est dû aux découvertes de Colomb, de Magellan, de Copernic, de Kepler, de Galilée, qui, en réfutant les idées reçues sur la terre, le soleil, le ciel, viennent détruire du même coup le préjugé qui fait de l'Ecriture un manuel infaillible des sciences physiques.

§ 48. — Le mouvement scientifique -

Depuis le milieu du xv' siècle, l'Europe occidentale allait de surprise en surprise. Guidée par les savants g-recs qui

' Mysteruim magnum, chap. 6. — De l'élection, chap. 1. — Aurora, chap. 8-11. *Voy. les ouvrages de Monlucla, Delarnbre, Chasles, Draper, cités p. 155.

se Hxeiit en Italie, elle entre en plein clans la terre promise que les Arabes lui ont fait entrevoir en partie : l'antiquité, sa littérature, ses arts, sa philosophie. L horizon historique de nos pères, limité cl abord à la période catholique, s'étend dès lors et se recule indéfiniment au delà des origines du christianisme. Cette Eglise catholique, en dehors de laquelle on ne voyait naguère que ténèbres et barbarie, n'apparaissait plus que comme la fille et l'héritière d'une civilisation plus ancienne qu'elle, plus riche, plus variée, plus conforme au génie des races occidentales. L'Europe romane et germanique se sentit une affinité naturelle et intime avec ces Grecs et ces Romains, placés en dehors de l'Eglise et supérieurs à tant d'égards aux chrétiens du xv® siècle, dans toutes les sphères de l'activité humaine. Le préjugé catholique en vertu duquel il n'y a hors de l'Eglise ni salut, ni civilisation réelle, ni religion, ni moralité, s'évanouit peu à peu. On cesse d'être catholique exclusif et l'on dev'ieni homme, humaniste, philanthrope dans le sens le plus larg"e de ce terme. Cène sont plus seulement quelques rares échappées sur le passé, c'est l'histoire tout entière de l'Europe aryenne qui se déroule aux regards étonnés de nos ancêtres, avec ses mille problèmes politiques, littéraires, philologiques, archéologiques, géographiques. Désormais les sciences historiques, imparfaitement cultivées par l'antiquité et presque inconnues au moyen âge, seront une branche importante des études, en attendant qu'elles en soient le centre.

A peine l'homme a-t-il fait la découverte de l'humanité, qu'il lui est donné de constater la forme réelle de la maison qu'il habite, et dont il n'a connu jusqu'à présent que l'une des façades. L'univers catholique se réduisait au monde connu des Romains, c'est-à-dire au bassin de la Méditerranée et au sud-ouest de l'Asie, augmentés de l'Europe septentrionale. Mais voici Colomb qui découvre le nouveau monde ; voici Vasco de Gama qui double le cap de Bonne-Espérance et trouve la route maritime des Indes ; voici surtout Ma-

"—-Humboldt, Cosmos. {■ I et II. — K. Fischer, Inlrodttrtion à Phisloire de la phifosopliifi moderne.

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